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Publié par Bob Woodward

France - Algérie: frères ennemis ou ambitions communes ?

L'Algérie a été conquise par la France à partir de 1830 et est restée française jusqu'en 1962. A la veille de la guerre d'Algérie, deux communautés principales vivent sur ce territoire: les Maghrébins (plus de 8 millions) et les Européens (un peu plus d'un million). Venus de l'hexagone, d'Italie et d'Espagne, installés par vagues depuis 1830, les Européens d'Algérie sont citoyens français et ont été mobilisés lors des deux guerres mondiales. Ils considèrent l'Algérie comme leur pays. A la différence du Maroc ou de la Tunisie, placés sous protectorat, l'Algérie est vue alors par Paris comme une partie intégrante du territoire national et divisée en trois départements. Outre les Maghrébins et les Européens, 100 000 Juifs séfarades vivent alors en Algérie. A la différence des Juifs du Maroc et de Tunisie, les Juifs d'Algérie sont citoyens français depuis 1870. Le 1er novembre 1954, des attentats commis par le FLN marquent le début de la guerre d'Algérie. Le 12 mars 1956, à la demande du président du Conseil, le socialiste Guy Mollet, les députés autorisent le gouvernement à confier à l'armée les prérogatives de la police en Algérie pour réprimer et prévenir les attentats (455 voix pour, dont tous les députés communistes ; 76 contre). Le recours à la torture à une échelle importante par certains éléments de l'armée commence. Par ailleurs, les appelés du contingent sont envoyés en masse en Algérie. La durée du service militaire obligatoire est portée de 18 à 27 mois. Le 30 mai 1958, de Gaulle est rappelé au pouvoir sous la pression de l'insurrection d'Alger. Il paraît d'abord partisan de l'Algérie française. Puis, en septembre 1959, de Gaulle reconnaît le droit à l'autodétermination pour les Algériens. Le 4 novembre 1960, dans un discours, il se rallie à une «Algérie algérienne». Le référendum sur l'autodétermination décidé par de Gaulle, le 8 janvier 1961, se conclut par une victoire sans appel du oui (75,2%). Des négociations publiques avec le FLN s'engagent. En avril 1961, le putsch d'Alger échoue. L'OAS, créée début 1961 pour s'opposer par le terrorisme à l'indépendance de l'Algérie, prend alors de l'ampleur. La lutte contre l'OAS devient la priorité du Chef de l'Etat, au prix de graves entorses aux libertés individuelles. Pour sa part, le FLN achève de liquider le MNA- mouvement rival de Messali Hadj -et intensifie ses attentats en métropole. Dans ce climat marqué par un déchainement de violence, les accords d'Évian, censés mettre un terme à la guerre, sont conclus le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le FLN. Un «cessez-le-feu» est prévu en Algérie à partir du lendemain, le 19 mars. Et, le 8 avril, les Français, invités par de Gaulle à se prononcer sur les accords d'Evian, les approuvent massivement (90,7% de oui). Pour autant, en Algérie, les nouvelles autorités algériennes se révèlent soit incapables soit non désireuses d'assurer le respect du «cessez-le-feu». Les lynchages des harkis et des notables musulmans pro-français commencent. L'armée française, toujours présente en Algérie, a ordre de ne pas les protéger. Les seuls harkis désarmés sur instruction de Paris et massacrés seraient de 60 000 à 80 000. Environ 45 000 auraient réussi à gagner la métropole grâce à des officiers qui enfreignirent les ordres - certains furent sanctionnés - et aux efforts de Georges Pompidou, premier ministre depuis avril 1962. Les attentats sanglants de l'OAS contribuent également au chaos en Algérie. Le 26 mars, à Alger, des soldats français ouvrent un feu nourri sur une manifestation de Français d'Algérie rue d'Isly. On dénombre entre 46 et 62 morts. Par ailleurs, en un an, plus de 3 400 Français (dont des soldats du contingent) semblent avoir été enlevés en Algérie sans que l'armée française s'emploie à les retrouver. Seuls 1 500 auraient recouvré la liberté, parfois après avoir été torturés. À Oran, à partir du 5 juillet, jour de l'indépendance de l'Algérie, 400 à 800 Français d'Algérie sont tués ou enlevés, parfois sous les yeux des soldats français immobiles. Au total, près d'un million de Français (Européens et Juifs séfarades) fuient l'Algérie en bateau et abandonnent leurs biens sur place. Ils sont très mal reçus en métropole. «Qu'ils quittent Marseille en vitesse, déclare le maire de Marseille, Gaston Defferre, le 26 juillet 1962. Qu'ils essaient de se réadapter ailleurs.»

Chaque année -depuis 2003 seulement et sur décision de Jacques Chirac, alors président de la République- une «journée nationale d'hommage aux «morts pour la France» pendant la guerre d'Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie» était organisée le 5 décembre. Cette date ne fait référence à aucun événement de la guerre d'Algérie. Elle est neutre, en quelque sorte: le 5 décembre est le jour où Jacques Chirac avait inauguré en 2003 le Mémorial consacré aux 24 000 soldats français tués pendant le conflit. Ce monument commémoratif se situe Quai Branly à Paris. Il comporte le nom de tous les soldats français tombés en Algérie. Les militaires français tués entre le 19 mars 1962 et le 2 juillet 1962 sont pris en compte. La date du 5 décembre était donc plus consensuelle, car elle accueillait dans ce jour du souvenir les soldats français tués après le «cessez-le-feu» théorique du 19 mars. Par ailleurs, chaque année depuis 2003, une journée nationale d'hommage aux harkis a été instituée le 25 septembre. Une cérémonie officielle se déroule dans la cour d'honneur des Invalides en présence du ministre délégué aux anciens combattants, d'autorités civiles et militaires, d'élus et de présidents d'associations. Des parlementaires de gauche militent de longue date pour le choix du 19 mars. Une proposition de loi en ce sens avait été adoptée le 22 janvier 2002 par l'Assemblée nationale alors que Lionel Jospin était premier ministre. Dans un souci de compromis, il est vrai, la majorité de gauche de l'époque avait décidé que le 19 mars serait une journée nationale «du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes» de la guerre qui honorerait non seulement la mémoire des soldats français tués mais aussi les victimes civiles du conflit -en particulier des pieds-noirs- jusqu'ici ignorées. Cette proposition de loi, transmise au Sénat en 2002, a été repoussée par la haute assemblée aussi longtemps que la droite et le centre y ont été majoritaires. Puis, après que le Sénat eut basculé à gauche en septembre 2011, la nouvelle majorité sénatoriale a donné son feu vert, le 8 novembre 2012, à la proposition de loi approuvée par l'Assemblée dix ans plus tôt. La proposition de loi a alors été définitivement adoptée par le Parlement. Ce texte a cependant une valeur plus symbolique que juridique, et le 5 décembre demeurait la date retenue par le président de la République jusqu'alors. Les associations de rapatriés et de harkis sont naturellement très hostiles au 19 mars. Elles plaident pour le choix du 5 décembre. Les anciens combattants, pour leur part, sont divisés. Leur principale représentante, l'Union nationale des combattants (UNC), qui se veut apolitique, et trente autres associations - elles revendiquent plus d'un million d'adhérents au total - voient dans le 19 mars un «risque grave de division profonde entre Français». Les anciens militaires de carrière, nombreux dans leurs rangs, font état du drame de conscience qu'a représenté en 1962, pour de nombreux lieutenants et capitaines, l'abandon des harkis et des civils musulmans pro-français en dépit de la parole donnée. En revanche, la Fédération nationale des anciens combattants d'Algérie (Fnaca), plutôt à gauche et qui revendique 350 000 membres, milite de longue date en faveur du 19 mars. Sa position se fait l'écho du sentiment de nombreux appelés du contingent, qui ont vécu le «cessez-le-feu» de mars 1962 comme un immense soulagement.

France - Algérie: frères ennemis ou ambitions communes ?

Et maintenant, quelles ambitions pour l'Algérie ?

Nul n’ignore que l’Algérie est confrontée à une baisse de 70 % de ses revenus pétroliers depuis deux ans, comme l’a déclaré le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, à l’occasion du 45ème anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures, en février dernier. Or, les hydrocarbures représentent 97 % des exportations algériennes et une part très importante de ses recettes fiscales. La situation économique et sociale de l’Algérie constitue la première partie de votre colloque.
Le Président Bouteflika a déclaré que le pays était « en mesure de faire face » à ce défi majeur. Avant d’étudier les arguments qui militent en ce sens, je voudrais souligner au préalable trois points :

D’abord le regard qui est porté sur l’Algérie à partir de la France, malgré l’embellie des relations officielles, n’est pas toujours bienveillant. Un grand quotidien du matin a titré il y a peu : « L’Algérie, une bombe à retardement ». S’agissant de l’Algérie, il a toujours existé depuis l’indépendance, de ce côté-ci de la Méditerranée, une sensibilité systématiquement catastrophiste, ainsi pendant la décennie noire où les Algériens se trouvaient bien seuls face au terrorisme djihadiste, ou encore devant les efforts du Président Bouteflika pour ramener la paix civile, ou encore devant l’éclosion des révolutions arabes qui ne manqueraient pas – disait-on - d’ébranler une Algérie encore convalescente. Cette sensibilité pessimiste n’est heureusement pas la seule : le général de Gaulle a fermement indiqué en son temps que l’Algérie pour la France était « la porte du Sud ». Comme disait Jacques Berque, « d’une étreinte historique aussi passionnée n’ont pas pu ne pas résulter des liens profonds entre nos deux peuples ». Le Président Boumediene le disait autrement : « les relations franco-algériennes peuvent être bonnes ou mauvaises, elle ne sont jamais banales ».

Un effort d’objectivité m’amène à rappeler que l’Algérie a surmonté presque seule, dans les années 1990, une crise extrêmement grave. Elle a anticipé, en 1988, sur le mouvement dit des « printemps arabes ». Chacun se souvient que les islamistes du FIS ont failli prendre le pouvoir. Une guerre civile atroce en a résulté. Une majorité de la population a basculé du côté de l’armée quand le FIS a prétendu interdire la fréquentation des écoles mais le traumatisme a été profond. Le Président Bouteflika, élu en 1999, a su progressivement ramener la concorde civile et les groupes terroristes n’ont plus qu’une existence résiduelle. La population aspire à la stabilité. Ceci explique qu’en 2011 l’Algérie n’a pas été touchée par le mouvement des révolutions arabes. Sur la Syrie, elle a tout de suite marqué ses réserves vis-à-vis d’une insurrection qui a très vite pris la forme d’une guerre par procuration. De même en Egypte, l’Algérie a-t-elle accueilli avec faveur l’arrivée au pouvoir du maréchal Sissi, succédant aux Frères Musulmans.

La deuxième observation vise à mettre l’accent sur la stabilité géopolitique à laquelle l’Algérie contribue au Maghreb et en Afrique. Entourée de voisins dont beaucoup ont été déstabilisés (Tunisie, Libye, Mali et pays du Sahel), ayant à gérer un contentieux ancien et d’ailleurs regrettable sur le Sahara ex-espagnol avec le Maroc, l’Algérie, dont le territoire s’étend sur 2,38 millions de km2, plus de quatre fois la France, a des préoccupations de sécurité d’autant plus compréhensibles qu’elle a connu sur son sol un affrontement de près de dix ans avec des groupes djihadistes dont ce qui reste se réclame d’Al Qaïda (Aqmi au Mali et en Afrique de l’Ouest) et accessoirement de l’Etat islamique pour un groupe résiduel en Algérie. Les djihadistes algériens sont d’ailleurs relativement peu nombreux en Syrie ou en Libye. Le peuple algérien ne souhaite pas être entraînée dans un nouveau cycle de troubles.

Le système politique algérien semble souple : sa plasticité explique sa continuité. Une nouvelle Constitution annoncée dès 2011 vient d’être adoptée par le Congrès algérien à une écrasante majorité (deux voix contre seize abstentions, sur 499 parlementaires). La mesure la plus emblématique est la limitation à deux des mandats présidentiels. Le tamazigh, déjà langue nationale, a été élevé au rang de langue officielle. C’est une contribution à la reconnaissance de ce que l’identité algérienne a de spécifique.

Le Premier ministre, M. Abdelmalek Sellal, a parlé de « renouveau républicain fort » à travers l’ancrage d’une démocratie pluraliste, et un renforcement de l’Etat de droit. On notera particulièrement la possibilité de saisine du Conseil Constitutionnel par l’opposition. Le système politique algérien est complexe. Il a montré une grande aptitude à épouser les circonstances par des alliances à géométrie variable à travers un multipartisme foisonnant. Le pôle présidentiel est évidemment structurant, le Chef de l’Etat est aussi ministre de la Défense. Le rôle de l’armée dans l’unité du pays est fondamental : 300 000 hommes sans compter les réserves et des forces d’autodéfense. La Présidence a récemment réaffirmé son rôle prépondérant en scindant la DRS en trois services de renseignement distincts. Le gouvernement de M. Sellal, Premier ministre dynamique et moderne, est composé de ministres d’excellente qualité, provenant de différents partis mais structuré par les deux principaux que sont le FLN et le RND (Rassemblement National Démocratique) dont le Secrétaire général, M. Ouyiahia est aussi le Directeur du cabinet du Président. La création de nombreux partis souvent laïques, quelquefois islamistes, permet une cooptation élargie du personnel dirigeant. Ajoutons une presse étonnement libre de ton, compte tenu des moyens de contrôle – impression et publicité – que conserve l’Etat. Le système politique algérien n’est pas simple. Il est pluripolaire. Le processus de décision emprunte des cheminements complexes. Mais il est incontestable qu’il y a un Etat algérien avec une administration territoriale de bonne qualité : une quarantaine de willayas ayant chacune à sa tête un Wali (préfet) généralement issu de l’Ecole Nationale d’Administration d’Alger.

Ce facteur est aussi important que la situation économique qui est le premier objet de votre colloque. Certes l’Algérie professe une doctrine de non interventionnisme à l’extérieur de ses frontières, en phase avec sa diplomatie qui a toujours privilégié les thèmes de la non-ingérence et de la médiation. Cette médiation s’est exercée récemment au Mali, en Tunisie et en Libye.

France - Algérie: frères ennemis ou ambitions communes ?

Si l’armée algérienne ne sort pas en principe de ses frontières, cela ne veut pas dire que l’Algérie n’exerce pas une influence à travers le renseignement, la formation des cadres, les fournitures d’armes et l’appui logistique. Il suffit de regarder une carte pour mesurer la position centrale de l’Algérie pour aider à la solution des conflits aujourd’hui en cours, ou menaçants. En Libye, rien ne peut être fait sans l’accord de l’Algérie qui, chacun le sait, privilégie avant tout autre chose, la formation d’un gouvernement d’union nationale à Tripoli. Outre cette position centrale dans le moment géopolitique actuel, la diplomatie algérienne a su tisser d’excellentes relations avec les grands acteurs de la politique mondiale, à la différence des années 1990 : l’Union européenne et la France, depuis 2012 notamment, mais aussi les Etats-Unis, depuis 2001, sans oublier la Russie, allié stratégique traditionnel, et la Chine qui est devenue le premier partenaire économique de l’Algérie.

L’Algérie joue enfin un rôle important dans les instances multilatérales et notamment à travers l’Union africaine. La diplomatie algérienne, dirigée avec talent par M. Lamamra, connaît cependant quelques préoccupations dans ses rapports avec l’Arabie Saoudite, s’agissant du prix du pétrole et de la Syrie.

La chute des recettes liées aux hydrocarbures est évidemment préoccupante. N’oublions jamais cependant que l’Algérie de 2016 est profondément différente de l’Algérie du début des années 2000.

1. Un remarquable effort de développement et de modernisation a été entrepris depuis quinze ans.
Le parc de logement s’est accru de moitié (8 millions d’unités).
L’accès à l’eau potable est généralisé Les disponibilités hydriques par habitant ont, là aussi, augmenté de moitié.
Le taux de raccordement au réseau électrique dépasse 99 %. Il atteint 53 % pour le gaz.
Le réseau routier est le premier en Afrique après celui de l’Afrique du Sud.
Bref, l’Algérie est un pays moderne.

2. Un gros point noir cependant : l’absence de diversification de l’économie, la faiblesse du secteur industriel et la dépendance aux importations (39 milliards de dollars). Or, la baisse des prix du pétrole et la stagnation de la production d’hydrocarbures ne pourront pas facilement être compensées par l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels.

3. Le catastrophisme n’est cependant pas de mise :
a) l’Algérie dispose de 150 milliards de dollars de réserves, soit l’équivalent, au rythme actuel, de près de trois ans d’importations.
b) Surtout l’Algérie a intégralement remboursé sa dette extérieure.
c) Enfin, contrairement à la période 1988-92, elle a anticipé la chute de ses recettes, en reportant les grands projets non commencés – ainsi 7 CHU, 5 lignes de tramway, l’autoroute radiale du Sud et la rocade du chemin de fer du Sud. De même les subventions aux produits de première nécessité – essence, électricité – ont-elles été diminuées de 25 %. Ont été également réduites les subventions au blé, au sucre, à l’huile et au lait, dont les prix sur les marchés de matières premières, ont, il est vrai, tendance à baisser.
Le redressement à moyen terme des prix du pétrole serait évidemment souhaitable, mais celui-ci ne dépend pas seulement d’une baisse de sa production par l’Arabie Saoudite. La géopolitique rejoint ici l’économie. Il dépend de l’évolution de la conjoncture mondiale.

Y-a-t-il des risques de troubles sociaux ? La jeunesse en Algérie comme ailleurs est impatiente. L’enracinement du salafisme dans un pays semble mineur dans un pays qui reste de tradition malékite modérée et qui entend maintenir cette orientation. Cependant les années 90 de guerre civile ne sont pas si éloignées…

France - Algérie: frères ennemis ou ambitions communes ?

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