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Publié par Bob Woodward

Bruxelles, pouponnière du djihadisme européen ?

L’islam radical n’est pas qu’une spécificité française. C’est aussi - et très anciennement - une histoire belge. Bruxelles, même si on le réfute sur place, a constitué l’une des plaques tournantes de la diffusion du salafisme en Europe. «La pensée salafiste est très ancrée au sein de la population musulmane de la capitale belge», reconnaît l’islamologue Michael Privot, lui-même converti et proche de la mouvance des Frères musulmans. Ce travail de «salafisation» des esprits est le fruit d’un prosélytisme d’une trentaine d’années, très actif, et mené par l’Arabie Saoudite elle-même.
Dès le début des années 60, grâce aux très généreux financements de la Ligue islamique mondiale, une ONG musulmane contrôlée par le régime, s’ouvre à Bruxelles une grande mosquée et un centre culturel islamique, au parc du Cinquantenaire. Comme elle va aussi le faire en France (mais avec beaucoup moins de détermination et de moyens), l’Arabie Saoudite va diffuser sur le sol belge la pensée wahhabite (le salafisme saoudien), qui prône un retour à l’islam ultraorthodoxe des premiers siècles. Celle-ci va aussi irriguer au-delà. Notamment auprès de petits groupes du Nord de la France.
Au centre de l’Europe de l’Ouest, la capitale belge est, de fait, un carrefour. Et la Grande Mosquée du Cinquantenaire, un point de ralliement. «Les fidèles allaient chercher des livres distribués gratuitement», raconte Michael Privot. Pour se former, les jeunes partaient le plus souvent dans les universités de Médine (Arabie Saoudite), financés pour beaucoup par des bourses de la Ligue islamique mondiale (elle en a aussi distribué un certain nombre en France). Jouant avec le feu, les autorités belges ont laissé faire pendant une trentaine d’années. La Grande Mosquée du Cinquantenaire, contrôlée par le régime saoudien, était devenue, de fait, une forme de représentation officieuse de l’islam belge.
Il y a trois ans, l’histoire finit par mal tourner. Les documents diffusés dans le cadre du WikiLeaks révèlent les vifs échanges entre la Belgique et l’Arabie Saoudite. Bruxelles s’inquiète de l’intégrisme à l’œuvre au sein de la mosquée. Les autorités belges finissent par obtenir la tête du directeur, Khalid Alabri, un diplomate saoudien.
«Cette salafisation de l’islam belge a été un terreau pour d’autres dérives», admet Michael Privot. Depuis le début des années 2000, la Belgique abrite des réseaux djihadistes très actifs. Beaucoup gravitent ou vont graviter, au moins à un moment de leur existence, autour de Molenbeek-Saint-Jean (lire ci-contre), ville jouxtant Bruxelles.
Sur place, le Centre islamique belge (CIB), une mosquée qui diffuse un salafisme radical aux forts accents djihadistes, y est très influente. A sa tête, Bassam Ayachi, un «cheikh» très connu qui a pris, malgré son âge avancé, la route de la Syrie pour combattre au sein de milices salafistes. C’est lui-même qui avait célébré, à la fin des années 90 à Molenbeek, le mariage religieux d’une des grandes figures du djihadisme belge, Malika el-Aroud, surnommée la «veuve noire». Cette femme était l’épouse d’un des membres du commando qui avait assassiné le commandant Massoud, le 9 septembre 2001. Elle est soupçonnée d’avoir organisé des filières de djihadistes belges vers l’Afghanistan. Etrangement, selon la journaliste belge Marie-Cécile Royen, l’une des meilleures spécialistes sur ces questions, Bassam Ayabi a toujours été soupçonné d’être contrôlé par les services secrets français.
De Bruxelles et de sa périphérie partiront également, au milieu des années 2000, des jihadistes vers l’Irak. Une autre femme - convertie -, Muriel Degauque, en sera l’instigatrice. Très célèbre elle aussi, elle meurt en 2005 en kamikaze en Irak. En 2010, un autre groupe, créé à Anvers, déchaîne la chronique : ShariaforBelgium. Il émerge sur la scène en dénigrant la validité des élections belges. Et provoque, en 2012, des incidents à Molenbeek autour d’un commissariat où est détenue une femme intégralement voilée.

Bruxelles, pouponnière du djihadisme européen ?

De base terroriste à cible ? La Belgique a subi ce mardi les pires attentats jamais commis sur son sol depuis 1945. Le bilan provisoire fait état d’au moins 26 morts et 130 blessés. Les attaques, qui ont été revendiquées par l’Etat islamique, ne sont pourtant pas une surprise. Depuis plusieurs années, la Belgique se retrouve au centre de pratiquement toutes les enquêtes sur les réseaux terroristes djihadistes basés en Europe. De Mehdi Nemmouche, principal suspect de la tuerie au musée juif de Bruxelles en mai 2014, aux attaques qui ont ensanglanté la capitale belge ce 22 mars 2016, les itinéraires des uns et des autres s’entremêlent et reviennent, souvent, dans les petites rues de Molenbeek, commune déshéritée de l’agglomération bruxelloise.
L’histoire s’est encore accélérée l’an passé. En janvier 2015, une semaine après les attentats de Paris, les forces de police belges lancent plusieurs opérations dans le royaume. Elles visent notamment la ville de Verviers, où elles démantèlent une cellule prête à passer à l’acte. Le 21 août, Ayoub El-Khazzani, un Marocain de 26 ans qui a séjourné à Molenbeek, tente d’ouvrir le feu sur les passagers d’un Thalys Amsterdam-Paris. Il faut l’intervention de plusieurs voyageurs pour maîtriser l’individu et éviter un carnage.
Enfin, les attentats de Paris de novembre 2015 ont été préparés en grande partie dans la capitale belge. L’arrestation, il y a quatre jours à Bruxelles, de Salah Abdeslam, le dixième membre du commando du 13 novembre, devrait permettre aux enquêteurs d’obtenir de nouveaux indices sur la structuration de ce réseau particulièrement étoffé. La Belgique est en effet le pays européen qui, par rapport à sa population, a fourni le plus gros contingent de combattants à l’Etat islamique. Selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur belge, près de 400 personnes sont parties en Syrie, dont 117 en sont revenues.
Le royaume entretient cependant une histoire plus ancienne avec le terrorisme. Dès 1969, date à laquelle une grenade blesse deux employés d’une compagnie d’aviation israélienne à Bruxelles, la Belgique fait pendant deux décennies les frais d’attaques de plus ou moins grande envergure, avec à chaque fois une connotation antisémite très marquée et l’implication récurrente de groupes terroristes propalestiniens.
Qu’il s’agisse d’une grenade lancée sur des enfants juifs à Anvers en 1980 (un ado de 15 ans tué), d’une voiture piégée explosant devant une synagogue de la même ville en 1981 (trois morts), d’une attaque au fusil-mitrailleur à l’entrée d’un lieu de culte juif à Bruxelles en 1982 ou bien de tirs ciblés sur des personnalités juives : un fonctionnaire de l’ambassade d’Israël blessé par balles en 1972 et le président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique assassiné en 1989. L’aéroport Zaventem, touché ce mardi, avait quant à lui déjà été pris pour cible en 1979, là encore à la grenade, par trois terroristes palestiniens qui visaient les voyageurs débarquant d’un vol en provenance d’Israël - douze personnes avaient été blessées.
Après cette vague d’attentats, le pays est épargné par le terrorisme islamiste des années 90. Il sert néanmoins de base arrière aux combattants du GIA (groupe islamique armé) et du Front islamique du salut, dont certains y avaient obtenu l’asile politique. Début 1995, le ministère de l’Intérieur belge recense «une petite centaine de militants actifs» de ces groupes sur son territoire. En mars 1995, les hommes de la cellule antiterroriste belge arrêtent une dizaine de personnes suspectées d’avoir mis en place un soutien logistique (armes, argent) destiné au réseau algérien et européen du GIA. Leur procès en septembre 1995 prend une acuité particulière, alors qu’une vague d’attentats touche la France.
La décennie suivante va confirmer ce rôle central de la Belgique. Il faut dire qu’un terreau particulièrement propice au radicalisme religieux s’y est développé. Dès les années 60, l’Arabie Saoudite entame un travail de prosélytisme à Bruxelles, en finançant une grande mosquée et un centre culturel islamique au parc du Cinquantenaire. C’est dans ce contexte que commencent à prospérer une myriade d’organisations extrémistes, profitant à la fois de la place centrale de la Belgique dans la géographie européenne, d’une population immigrée socialement défavorisée, souvent reléguée dans les mêmes quartiers, et d’une certaine passivité des autorités.
Deux jours avant les attaques du 11 septembre 2001, un épisode remet la Belgique au centre du djihad mondial. Le commandant Massoud, principal ennemi des talibans en Afghanistan, est assassiné dans un attentat à la bombe. Ses deux meurtriers sont tunisiens. Ils s’appellent Dahmane Abd El-Sattar et Bouraoui El-Ouaer et résidaient en Belgique. Le premier est marié à Malika el-Aroud, qui semble l’avoir fortement influencé et que l’on retrouvera au cœur des cercles djihadistes belges. Elle se remariera ainsi à Moez Garsallaoui, un Belgo-Tunisien qui fut l’une des têtes pensantes des filières acheminant des combattants d’Europe vers les zones tribales pakistanaises. Garsallaoui aurait notamment formé Mohamed Merah, le tueur de Montauban et Toulouse, lors de son passage dans la région. El-Aroud est condamnée à huit ans de prison en 2010 pour avoir animé un forum djihadiste précurseur.
Dans les années 2000, des prédicateurs djihadistes prospèrent sur ce terreau. Il y a d’abord le Centre islamique belge (CIB), mosquée salafo-jihadiste animée par le «cheikh» Bassam Ayachi. Ce Franco-Syrien semble avoir fait le lien entre les différentes générations de djihadistes belges. Il fut celui qui maria Malika el-Aroud à son premier conjoint, puis fut l’inspirateur de nombreux départs vers l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie, les destinations variant selon le djihad du moment, grâce à des chatrooms gérés par son fils et un converti français venu s’installer à Molenbeek, Raphaël Gendron.
Ces précurseurs du «cyber-jihad» mourront finalement les armes à la main en Syrie en 2013, un an après le démantèlement du groupuscule par la police belge. Agé de 70 ans, Bassam Hayachi est quant à lui «le plus vieux djihadiste belge» en Syrie, à la tête de sa propre unité combattante, par ailleurs opposée à l’Etat islamique qui a tenté de l’assassiner en 2015. Depuis la fermeture du CIB, la mosquée clandestine Loqman de Molenbeek, fréquentée entre autres par Ayoub El-Khazzani, pourrait avoir pris la relève.
A la même époque, dans les rues de Molenbeek ou aux abords de la gare du Nord de Bruxelles où il distribue de la nourriture aux SDF, il n’est pas rare de croiser Jean-Louis «Le Soumis», converti volubile et propagandiste local, «héros» de plusieurs reportages télévisés (notamment celui de la RTBF où on le voit tracter contre… Saint-Nicolas). Il sera condamné en janvier 2016 à dix ans de prison pour avoir «dirigé une filière terroriste» en incitant deux lycéens à se rendre en Syrie. Le tribunal note alors le «rôle néfaste de gourous autoproclamés tels que Jean-Louis Denis auprès de jeunes en quête de repères et qui ont une connaissance limitée de leur religion».
Un nouveau noyau salafiste s’impose à l’orée des années 2010 : Sharia4Belgium. Le groupuscule originaire d’Anvers fait les gros titres avec des manifestations coups-de-poing où ses membres demandent la fin de la démocratie, l’établissement de la charia et la peine de mort pour les homosexuels. Dirigés par Fouad Belkacem, ses militants provoquent une émeute devant le commissariat de Molenbeek en 2012 en réaction à l’interpellation d’une femme en niqab.
Passé dans la clandestinité en 2013 après sa dissolution, Sharia4Belgium aurait, selon la justice belge, fourni 10% des djihadistes du pays partis sur le front syrien. Belkacem, jugé en 2014 aux côtés de 46 autres membres, est condamné à douze ans de prison en février 2015 pour son rôle dans «l’organisation terroriste». Abdelhamid Abbaoud, un des membres clés des commandos du 13 Novembre, est d’ailleurs passé par les rangs de l’organisation, incarnant la continuité de ces réseaux dans le djihadisme belge.

Bruxelles, pouponnière du djihadisme européen ?

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