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Publié par Bob Woodward

Robespierre, modèle d'al-Baghdadi ?

Le mouvement mondial de contestation du monde occidental, de proportion historique, est aujourd’hui porté par l’EI (Etat islamique). En moins de deux ans, il a occupé un territoire peuplé de millions de personnes sur des centaines de milliers de km². Il possède une force militaire composée de volontaires, la plus grande et la plus diverse depuis la seconde guerre mondiale.
Ce que la communauté internationale considère comme des atrocités dénuées de sens correspond, dans l’esprit des militants de l’EI, à une campagne exaltée de purification, à travers des meurtres sacrificiels et des actions-suicide : "Sachez que le paradis est à l'ombre des sabres", dit un hadith (parole du prophète) tiré du recueil "Sahih al-Boukhari", considéré comme le livre leplus authentique après le Coran. Devenu le mot d’ordre préféré des combattants de l’EI, cet hadith résume le plan délibéré de violence qu’Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l'Etat islamique a dessiné dans son appel aux "volcans du djihad" : il s’agit de bâtir un archipel djihadiste mondial, qui finira par s'unir pour détruire le monde actuel et pour le remplacer par un nouveau/ancien monde de justice et de paix, sous la bannière du Prophète.  
Pour y parvenir, une tactique-clé consiste à attirer vers la violence des sympathisants dans le monde entier : faites ce que vous pouvez, avec ce que vous pouvez, où que vous soyez, et quand cela vous est possible...
Bien qu’il soit attaqué de toutes parts, par des ennemis intérieurs et extérieurs, l’Etat Islamique ne s’est pas vraiment affaibli : il s’est enraciné plus profondément dans les territoires qu’il contrôle et il a étendu son influence dans d’autres régions en l’Eurasie ou l’Afrique.
En dépit des déclarations de la Maison Blanche, les renseignements américains nous indiquent que l’EI n’est pas en recul. Et toute personne sur le terrain le confirme. Seuls les combattants kurdes et quelques forces conduites par des Iraniens ont réussi à stopper l’expansion de l’EI par endroits, non sans bénéficier d'un appui important des forces aériennes françaises ou américaines.
Notre campagne de propagande contre l’EI, qui le présente non sans raisons comme vicieux, prédateur et cruel, omet de dire qu’il a aussi une véritable capacité d’attraction, et même qu’il procure à ceux qui le rejoignent de la joie.
Ces derniers, principalement de jeunes gens prêts à se battre jusqu’à la mort, ressentent une joie que leur apporte la fusion avec des camarades pour une cause glorieuse ; une joie qui s’accroît quand s'assouvit leur colère et s'étanche leur soif de vengeance. On constate également, dans la région, une forme de joie ressentie chez certains habitants qui certes rejettent la violence meurtrière de l’EI, mais se réjouissent de voir renaître le califat musulman et mourir l’ordre imposé par les anciennes grandes puissances sur le principe des Etat-nations. A leurs yeux, les Etats-Unis, la Russie et leurs alliés tentent de ressusciter cet ordre failli, que beaucoup considèrent comme l’origine de tous leurs malheurs.
On aurait cependant tort de voir dans la révolution menée par  l’EI un simple retour à un passé médiéval. Le Califat est à la recherche d'un nouvel ordre, basé sur la culture d'aujourd'hui.  
Si nous n’ouvrons pas les yeux sur cette réalité et ces aspirations, et que nous refusons de les aborder autrement que par la force militaire, nous attiserons probablement ces passions et une nouvelle génération connaîtra la guerre, et pire encore. "Rien d’humain ne m’est étranger", a dit Térence, esclave romain devenu un dramaturge, une phrase qui a fourni à mon propre travail anthropologique un credo solide. Il s’agit d’être en empathie - ce qui ne signifie pas en sympathie - avec ceux qui sont d’une culture très éloignée de la nôtre. Il est de notre devoir de comprendre. Si nous parvenons à saisir les raisons pour lesquelles des êtres humains, apparemment normaux, sont prêts à mourir en tuant des tas d’autres humains qui n’ont fait de mal à personne, cela nous permettra d’éviter d’autres morts. Dans nos démocraties libérales, les massacres de masse représentent aujourd’hui le mal absolu, l’expression d’une nature humaine dévoyée. Pourtant, dans l’histoire de la plupart des peuples et cultures, il est arrivé que la violence exercée contre d’autres groupes ait été rangée parmi les actions vertueuses. La terreur a pour but de semer la peur dans les cœurs de nos ennemis et des indécis.
Des leaders kurdes ont raconté à mon équipe de recherche que lorsque 350 à 400 combattants de l’Etat islamique, dans un convoi de 80 véhicules, ont déboulé vers la prison de Badoushpour, à Mossoul, afin de libérer des prisonniers sunnites (et au passage massacrer  plus de 600 prisonniers chiites), une armée irakienne relativement bien équipée de 18.000 hommes, dirigée par des officiers (y compris le commandant en chef)  formés par les Américains, s’est envolée subitement. Il avaient tout simplement peur de se faire décapiter...

Robespierre, modèle d'al-Baghdadi ?

L’exposition médiatique, oxygène de la terreur à notre époque, non seulement amplifie la perception du danger mais aussi, en générant une telle hystérie collective, rend réelle la menace de déstabilisation de la société. C’est encore plus vrai aujourd’hui, les médias s’étant désormais davantage spécialisés dans l’art d’exciter les émotions du public que dans celui d’informer. Pour l’EI, retourner à son avantage notre machine de propagande - la plus puissante au monde - est devenu un jeu d’enfants. Une telle prise de jujitsu représente une forme nouvelle et puissante de guerre asymétrique, que nous pourrions aisément contrer en nous en tenant à une information sobre, responsable et factuelle, ce que nous ne faisons pas. Dans le monde d’aujourd’hui, faire parvenir un message est une façon de faire la guerre par d'autres moyens. La manipulation, par l’EI, de nos médias amène le public à craindre des destructions massives qui ne sont pas vraiment possibles et dans le même temps obscurcit la perception de la menace réelle.
Les opérations asymétriques impliquant des meurtres spectaculaires, afin de déstabiliser l'ordre social, sont une tactique vieille comme le monde. Des groupes politiques ou religieux violents provoquent régulièrement leurs ennemis pour les amener à surréagir, de préférence en commettant des atrocités.La violence de l’Etat islamique, de même que la violence révolutionnaire de bien d’autres qui l’ont précédé, pourrait être caractérisé par ce que Edmund Burke a appelé "le sublime": une quête passionnée pour la "terreur délicieuse", le sens du pouvoir, de la destinée, la recherche d’absolu, d’inexprimable.
Aucune passion ne dépouille aussi efficacement l’esprit humain de ses pouvoirs d’agir et de raisonner que la peur", écrit Burke dans "Le Sublime et le beau" (1756). "Car, se définissant comme l’appréhension de la douleur ou de la mort, elle opère d’une façon qui ressemble à la douleur véritable. Par conséquent, tout ce qui est terrible pour la vue est également sublime…"
Mais pour que la terreur soit couronnée de succès, au service du sacré et du sublime, "l’obscurité semble être généralement nécessaire" continue Burke. "Les gouvernements despotiques, fondés sur les passions des hommes et principalement sur la peur, éloignent le plus possible leur chef du regard public."
Baghdadi, "prince des croyants", répond à cette description. Plus généralement, comme Charles de Gaulle l’a noté en 1932, "le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l'on connaît trop" ; et donc "Les vrais chefs ménagent avec soins leurs interventions" et concentrent tous leurs efforts en vue de captiver l’esprit des hommes, afin qu’il se surpassent et agissent pour une cause glorieuse. Pendant le déploiement des troupes américaines en Irak, jusqu'aux trois-quarts des combattants ont été neutralisés dans les rangs de la filiale locale d’Al-Qaïda - qui deviendra l’EI - et chaque mois, pendant 15 mois, en moyenne une douzaine de "cibles de haute valeur" ont été éliminées, y compris le leader du mouvement Abou Musab al-Zarkawi. Et pourtant, l’organisation a survécu… et le groupe a continué à prospérer au delà de toute attente dans le chaos de la guerre civile de Syrie et au milieu de la décomposition des diverses factions en Irak. Juste après la seconde guerre mondiale, des mouvements révolutionnaires avaient remporté des victoires avec une force de feu et des effectifs dix fois moindres que ceux dont disposaient les forces étatiques en face d’eux.  
Des études de comportement, dans des zones de conflit, indiquent que le recours à des valeurs sacrées - comme la libération nationale, Dieu, le Califat -, permettent  de galvaniser dans des proportions démesurées des groupes a priori peu puissants. Ils sont capables de résister et même de vaincre des armées bien mieux dotées en matériel et en hommes et qui, elles, utilisent comme incitations l’argent, les promotions, les menaces de punition.
Comme le montre l’histoire et les études empiriques, ce qui importe, dans les succès révolutionnaires, c’est l’engagement pour la cause et la notion de camaraderie. Même après des échecs initiaux et des défaites parfois catastrophiques, cela peut permettre de surmonter des désavantages évidents et de l’emporter.
L'Occident et le monde arabe et musulman ont longtemps vécu la plupart du temps des histoires séparées et parallèles. En occident, les gens croient généralement que l'histoire a commencé avec la civilisation sumérienne au 26e siècle avant Jésus Christ. Situé dans la partie sud de l'Irak moderne, Sumer est le berceau de la loi écrite et de la littérature, d’Abraham et de sa croyance monothéiste. La civilisation s’est par la suite déplacée vers l’Ouest vers la Grèce et vers Rome. Après la chute de Rome, vint le Moyen âge, la renaissance, les lumières, les premières révolutions politiques, la révolution industrielle, les guerres mondiales et la guerre froide. Les droits de l’homme et la démocratie ont triomphé et sont devenues, semble-t-il, incontournables. Le monde arabo-musulman commence lui aussi avec Sumer, mais jusqu’aux guerres mondiales, il a suivi un parcours différent : Rome, la Grèce et tout le reste sont des épisodes périphériques.
L’Europe chrétienne était alors le continent obscur ; les héros musulmans, les mythes, les légendes et les références étaient fondamentalement différents des nôtres. Certes, on croise Moïse, Alexandre et Jésus, mais leurs personnages, dans l’islam, sont différents :  la vie de "Musa" (Moïse) est parallèle à celle de Mahomet et elle annonce la venue du prophète ; Iskandar (Alexandre) alias Dhul-Qarnayn ("le bi-cornu") était une figure religieuse à laquelle Allah avait confié un grand pouvoir et la capacité de construire un mur de civilisation propre à tenir à l’écart le chaos et le mal.
Enfin, Isa (Jesus), était le meilleur messager d’Allah, mais pas son fils, et il n’est pas mort sur la croix, mais comme Mahomet, il a été appelé au ciel.
L’ensemble des importations politiques d’Europe, y compris le nationalisme ont misérablement échoué au Moyen-Orient (sauf peut être en Turquie, en Egypte et en Iran, où elles sont davantage construites sur l’ethnicité et la foi que sur l’identité nationale).
Les gens ont envie qu’on leur rappelle leur histoire, leurs traditions, leurs héros, leurs mœurs ; et c’est ce que fait frontalement l'État islamique, aussi brutal et répugnant soit-il, à nos yeux mais aussi à ceux de la plupart des arabo-musulmans.
Pourtant, les Etats-Unis et les autres puissances occidentales ne semblent pas le reconnaître.
Ils avancent donc des solutions éculées pour combattre l’Etat islamique, qui vont de l’appel fatigué à réparer le système des Etats-nations imposé après la Première Guerre mondiale par les vainqueurs européens (la Grande-Bretagne et la France), à la promotion d’un "l'islam modéré", aussi séduisant aux yeux de jeunes assoiffés d'aventure, de gloire, d’idéaux et d’importance que ne l’est la promesse éternelle de centres commerciaux. La notion populaire de "choc des civilisations" entre l’Islam et l’Occident est terriblement trompeuse. L’extrémisme violent ne marque pas la résurgence de cultures traditionnelles, mais au contraire leur effondrement, alors que des jeunes gens se libérant du carcan de traditions millénaires cherchent avidement une identité sociale qui donnerait à leur vie du sens et un destin glorieux.

Robespierre, modèle d'al-Baghdadi ?

C’est la face noire de la globalisation. Les individus se radicalisent afin de trouver une identité solide dans un monde qui s’aplanit. Dans cette nouvelle réalité, les canaux verticaux de communication entre les générations sont remplacés par des liens horizontaux, entre pairs, des liens qui traversent la planète. Le Califat aimante ces jeunes gens, il leur procure du sens et de la liberté, il les sort de la mainmise monde matériel dans lequel ils ne voyaient que du vice et de la mièvrerie. L’Etat islamique est supposé correspondre à la vision salafiste et pure des premiers disciples du prophète (salaf = "ancêtres"). C’est une entreprise qui exige un djihad offensif, voire une sainte guerre que toute personne appartenant à la "maison de l’Islam" (Dar al-Islam) doit conduire contre les infidèles (kafir). Les tenants du Califat pur sont violemment opposés à l’idée d’un "grand djihad" qui désigne une bataille spirituelle intérieure.  Ils considèrent qu’il s’agit d’une conception erronée du djihad, portée par l’hérésie soufi qui s’est développée à la fin du califat abbasside, et qui a corrompu la pureté du califat arabe et l’a conduit à sa décadence et à sa chute. Quelle que soit la forme qu’il prendra, on peut être sûr qu’il sera enraciné dans l’histoire et la culture des peuples arabes, pas dans celle des pays occidentaux.  
Cette histoire comprend la domination musulmane sur l’Eurasie, jusqu'à la révolution industrielle européenne, et un rejet de l'ordre occidental du monde imposée après l'effondrement ottoman au début du 20ème siècle, celui de la démocratie libérale comme celui du socialisme.
Peut-être qu’avant tout, l’Etat islamique a pour objectif de mettre un point final à Sykes-Picot, l’ordre néocolonial que les Britanniques et les Français ont imposé sur les provinces arabes de l’empire ottoman après la première guerre mondiale. Lors du printemps 2014, quand l’EI a détruit au bulldozer les installations marquant la frontière entre l’Irak et la Syrie, il a provoqué un frisson de libération et de joie à travers la région et au-delà.
A la différence des Etats-Unis et des autres grandes puissances, y compris la Russie ou la Chine, nombreux sont ceux qui, dans la région, ne considèrent pas le chaos actuel comme le résultat d’Etats défaillants qu’il faudrait faire revivre et renforcer à tout prix, mais qu’il émane au contraire des fictions qui ont présidé à la constitution de ces Etats.
Il y a des parallèles frappants dans l’histoire des révolutions modernes depuis que les Jacobins, conduits par Maximilien Robespierre, ont introduit le concept politique de "terreur" et la décapitation par la guillotine. Cette mesure extrême, au nom de la défense de la démocratie,  a été considérée comme une forme divine de violence. Pendant une décennie, à la fin du XVIIIe siècle, la révolution française s’est entre-dévorée, comme le feraient des requins blessés dans un bassin, tout en se battant contre une coalition hargneuse de grandes puissances cherchant à l’abattre. Pourtant, elle a survécu. Unie et transformée dans une mission impériale pour sauver l’humanité – comme toutes les révolutions qui ont suivi en ont exprimé l’intention – les forces révolutionnaires ont conquis presque toute l’Europe avant que l’Empire ne finisse par s’effondrer. Par la suite, l’engagement d’une "guerre totale" au service d’une force morale, spirituelle et indomptable a inspiré quasiment toutes les révolutions.  
Une série de révolutions, inspirées par une vision de l’égalité sociale et de la fraternité universelle a balayé l’Europe en 1848. On peut faire de nombreux parallèles entre leur échec et ce que les commentateurs occidentaux ont mal nommé "le printemps arabe". Le mouvement est parti de Sicile en janvier 1848 et s’est déployé en cascade, à travers l’Europe, en mars et avril, du Danemark aux frontières de la Russie. La révolution s’est diffusée à travers des réseaux humains et le bouche-à-oreille aussi largement et rapidement que ne l’a fait le printemps arabe à travers les réseaux sociaux et les médias commerciaux.
Comme les forces laïques ayant conduit le printemps arabe, celles des révolutions de 1848 ont manqué d’unité politique et de savoir faire sur la façon de créer un nouvel ordre moral, sur lequel repose la réussite de chaque révolution. Les élites réactionnaires, de concert avec l’Eglise, se sont engouffrées dans cette faille, créant une nouvelle morale nationaliste, déployant une panoplie quasi-religieuse de drapeaux, cérémonies, hymnes, parades, sans parler d’une parenté imaginaire entre les hommes, des racines communes ancrées dans le sang, le sol, l’ethnie.
Cette nouvelle morale politique visait à écarter les paysans et les travailleurs de la tentation de briser, au nom de la fraternité universelle, les hiérarchies sociales et les frontières politiques. Elle visait à s’assurer de leur loyauté vis-à-vis des élites traditionnelles. Le combat titanesque du XXe siècle, qui a opposé fascisme et communisme, fait partie de cet héritage. Il est bien trop tôt pour dire quel sera l’héritage ultime de l’échec du printemps arabe.
La rivalité actuelle entre Al-Qaïda et l’EI fait écho à celui qui a opposé les anarchistes et les bolchéviques. Le mouvement anarchiste, qui a pris son essor en Russie dans les années 1870, en opposition avec le pouvoir de l’Etat et du capital, s’est diffusé en Europe et jusqu'aux Etats-Unis. Entre 1881 et 1900, des assassins étroitement liés au mouvement anarchiste ont tué le tsar de Russie, le Président français [Sadi Carnot, NDLR], le Premier ministre espagnol, le roi d’Italie et l’impératrice d’Autriche, et en septembre 1901, l’anarchiste Leon Czolgosz a assassiné le président américain William McKinley. Les grandes puissances considéraient alors que l’anarchisme représentait la menace principale pesant sur l’ordre politique et économique et sur la stabilité interne. Face aux attaques anarchistes répétées, perpétrées contre les Parisiens dans les cafés bourgeois ou les théâtres, les responsables français et la presse populaire appelaient les Français à "rester vigilants" et "unis" pour combattre un fléau qui menaçait la civilisation elle-même. Les conséquences politiques (et en grande partie sociales et économiques) de cette première vague de la terreur moderne sont très comparables avec celles qui ont suivi les attentats du 11 septembre. La guerre contre l'anarchie et la terreur a ainsi servi de prétexte pour la répression brutale d'une insurrection ethnique musulmane (la rébellion Moro) contre la domination des États-Unis aux Philippines…
En dépit de la croyance politique et populaire, aucun "comité central anarchiste" n’a vraiment existé. Comme Al-Qaïda, le mouvement anarchiste était largement décentralisé, composé de militants conduits par des gens bien éduqués et bien portants (de fait, depuis le mouvement anarchiste, les révolutions ont été initiées par des kyrielles d’étudiants en médecine, médecins, ingénieurs, et maintenant ingénieurs informatiques, experts dans l’art de mettre en oeuvre, concrètement, des projets et de s’engager dans des actions en sachant que la récompense de celle-ci sera décaléedans le temps).
Ce qui a fini par tuer le mouvement anarchiste, en tant que force géopolitique, ce fut l’apparition des Bolchéviques qui, eux, savaient bien mieux gérer une ambition politique, sur le plan opérationnel, militaire et territorial. Et qui étaient, globalement, bien plus brutaux. Une série d’interviews récentes avec des combattants de Jabhat al-Nosra, basés dans les régions syriennes d’Alep et de Dara, montre clairement que l’EI est en train de manger Al-Qaïda de la même manière que les Bolchéviques avaient absorbé et pratiquement annihilé les anarchistes. Même les combattants de Nosra partagent ce sentiment, concédant que Daech est mieux dirigé, organisé, approvisionné, enraciné dans un territoire et qu’il hésite moins quand il s’agit de passer à l’action violente.
La stratégie de base utilisée par l'État islamique pour attirer ses partisans et déstabiliser ses adversaires ne fait guère mystère, même si rares sont les responsables politiques ou leurs conseillers qui semblent s’y intéresser. Son manifeste pour l'action, un vademecum distribué aux émirs de l'Etat islamique (responsables religieux, politiques et militaires), décrit la gestion de la sauvagerie et du chaos. Il a été rédigé il y a plus d'une décennie, sous le pseudonyme d'Abou Bakr Naji, pour la branche mésopotamienne d'Al-Qaïda, qui allait devenir l’EI. Les récents massacres à Paris, Ankara, Beyrouth ou Bamako correspondent exactement à certains des axiomes du livre.
1.Frapper les cibles faciles : "Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde musulman, et même en dehors si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum".
Frapper quand les victimes potentielles ont baissé la garde afin de maximiser la peur dans les populations et affaiblir leurs économies : "Si une station touristique où se rendent les croisés… est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les États du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés, deux fois plus importants qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses."
Canaliser la propension à se rebeller de la jeunesse, leur énergie et leur idéalisme et leur aspiration au sacrifice, pendant que les imbéciles les incitent à la modération et les détournent du risque : "Inciter des groupes issus des masses à partir vers les régions dont nous avons le contrôle, en particulier les jeunes… [car] les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée [de l’homme] du fait de la rébellion qui est en eux et que les groupes musulmans inertes [ne cherchent qu’à réprimer].
Entraîner l’Occident aussi profondément et activement que possible dans le bourbier de la guerre : "Dévoilez la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique médiatique et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’ils se battent directement." Idem pour les alliés de l’Amérique.

La pauvreté, les guerres sur plusieurs fronts, les idéologies extrêmes et dogmatiques peuvent aussi conduire au triomphe d’une révolution, ou au moins à sa grande résistance, comme la Révolution française ou la République islamique d’Iran en ont donné l’exemple. L’EI est au djihadisme ce que l’URSS était au communisme, mais avant que les contradictions internes à l’Etat islamique ne le mène aux "poubelles de l’histoire", des flots de douleur peuvent couler sous les ponts... Et avant que la flamme révolutionnaire ne s’éteigne, elle peut faire bien des dégâts sur son passage et bouleverser non seulement la région, mais une bonne partie du monde. Les attaques du 11 septembre ont coûté, pour les exécuter, entre 400.000 et 500.000 dollars, alors que la réponse sécuritaire et militaire organisée par les seuls Etats-Unis a coûté 10 millions de fois ce montant. Selon un strict calcul coût/bénéfice, ces attentats ont donc été couronnés de succès, au-delà de tout ce que pouvait espérer Ben Laden. On a là une idée de la l’importance que peut prendre la guerre asymétrique de type jujitsu. Qui peut prétendre que nous sommes dans une meilleure situation qu'avant le 11 septembre, ou que le danger mondial a baissé ? Rien que cet exemple devrait nous pousser à changer radicalement d’approche, dans notre réponse aux attaques de l’EI. En fait, de même que selon la définition proverbiale, "la folie, c’est de répéter les mêmes erreurs et espérer des résultats différents", notre camp continue de se concentrer presque exclusivement sur la sécurité et les réponses militaires. Certaines de ces réponses se sont avérées d’emblée complètement inefficaces, comme celles qui s’appuyaient sur les armées irakienne et afghane ou l’Armée syrienne libre.
Par contraste, nous accordons bien trop peu d’attention aux questions psychologiques et sociales.
Le Département d'État américain continue, sans les cibler, à poster des tweets anti-EI à travers une campagne inefficace "Think Again, Turn Away" ("Réfléchissez, n’y allez pas"). Que l’on compare maintenant ces méthodes à celles de l’EI, dont les militants peuvent consacrer des centaines d’heures à enrôler un seul individu. A travers ses réseaux sociaux, l’Etat Islamique apprend comment les frustrations personnelles et les ressentiments peuvent s’inscrire dans le thème universel de la persécution contre des musulmans, puis traduire cette colère et ces insatisfactions en scandale moral. Certains estiment que l’Etat islamique a ouvert 70.000 comptes Twitter et Facebook, avec des centaines de milliers de followers, et qu’il envoie environ 90.000 posts chaque jour. L’EI accorde également une attention soutenue aux chansons de variété, aux clips vidéo, aux films d’action et aux émissions de télévision les plus populaires chez les jeunes et il les utilise pour ciseler ses propres messages.
De son côté, le gouvernement américain a très peu d’agents chargés de discuter avec les jeunes avant qu’ils ne deviennent des problèmes. Le FBI est pressé de sortir du sale boulot que représente la prévention et il préfère s’en tenir aux enquêtes criminelles. "Personne ne veut se charger de tout cela", a dit un groupe d’agents du US National Counterterrorism Center. Et ceux qui s’occupent de "diplomatie publique" ne comprennent pas combien leurs classiques appels à la "modération" tombent à plat, car ils s’adressent à des jeunes gens agités, idéalistes, assoiffés d’aventure, de gloire et de sens. Les approches locales, initiées par des gens sur le terrain, ont de bien meilleures chances d’écarter ces jeunes du chemin les menant vers l’EI. Les United Network of Young Peacebuilders par exemple, ont eu des résultats remarquables lorsqu'il s’agissait de convaincre de jeunes talibans au Pakistan que leurs ennemis pouvaient être des amis, et d’encourager ceux qui étaient convaincus à en convaincre d’autres. Ces initiatives sont insuffisantes pour faire concurrence aux actions ambitieuses engagées par l’Etat islamique, en direction des jeunes de 90 nations, et qui visent presque tous les domaines de leur vie. Les succès de ces ONG doivent être partagés avec le gouvernement, qui doit en faciliter le bouillonnement. A ce stade, aucune initiative de ce type n’est engagée et les jeunes ayant de bonnes idées disposent de très peu de canaux pour les développer.
Même si de bonnes idées, issues de la jeunesse, parviennent à émerger et à obtenir un soutien institutionnel pour leur mise en oeuvre, cela ne suffit pas : elles ont besoin d’un relais intellectuel, afin de s’imposer dans le public. Mais où sont les intellectuels qui sont prêts à jouer ce rôle ? Juste après les attaques du 11-septembre, beaucoup de chercheurs dans mon champ, l’anthropologie, ont passé leur temps à faire la critique de l’empire : est-ce que les Etats-Unis sont un empire classique ou un "empire light" ? On peut considérer que c’était un exercice académique intéressant, et peut-être une réflexion utile sur le long terme, mais il était très peu utile dans le contexte d’un pays qui s’engageait à marche forcée vers une guerre sans limite, avec son inévitable cortège d’angoisses et de souffrances. Avec la défaite du fascisme et du communisme, la recherche de confort et de sécurité ne semble pas suffire à combler leur vie. Suffit-elle à assurer la survie - à défaut du triomphe -  des valeurs que nous pensons acquises, et sur lesquelles nous avons la conviction que le monde est fondé ? Plus que la menace que font peser les djihadistes, ces questions représentent le principal problème existentiel de nos sociétés ouvertes.

Robespierre, modèle d'al-Baghdadi ?

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