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Publié par Bob Woodward

Les ambiguïtés de Baraka City

Depuis sa création en 2010, l'association BarakaCity entretient l'ambiguïté sur ses liens avec l'islam radical. Officiellement, l'ONG islamique se donne pour mission de venir en aide aux populations musulmanes à travers le monde. Mais la structure établie à Courcouronnes dans l'Essonne et ses adhérents sont dans le viseur des autorités françaises. «En raison de ses liens avec la mouvance islamiste radicale, les activités de cette association font l'objet d'une attention particulière des pouvoirs publics», explique-t-on sobrement à la préfecture de l'Essonne.
Son président et fondateur, Idriss Sihamedi, est fiché S, confirme une source policière. D'obédience salafiste même s'il rejette le terme, il est connu pour ses positions pour le moins orthodoxes. L'homme s'est une nouvelle fois illustré dimanche, sur le plateau du «Supplément» de Canal +. Idriss Sihamedi était invité pour parler du sort de Moussa Ibn Yacoub, un membre de BarakaCity emprisonné au Bangladesh depuis un mois pour «activités suspectes». Mais l'ambiance se tend sur le plateau, lorsqu'il déclare «ne pas serrer la main aux femmes», puis peine à condamner clairement les exactions de Daech en Irak et en Syrie, où son association intervient. 
L'homme n'en est pas à son premier coup d'éclat. Il multiplie régulièrement les sorties polémiques sur Twitter. En septembre 2015, il écrit: «Je pense que la musique peut être dangereuse, la polygamie une alternative contre l'adultère et le voile un signe de pudeur. Suis-je fou?» Le message avait disparu mardi, supprimé par son auteur, après une brève suspension de son compte par Twitter. Idriss Sihamedi dénonce alors une cabale. Il estime qu'il n'a pas, en tant que musulman, à condamner les actes de l'Etat islamique. Mais la polémique braque à nouveau les projecteurs sur lui et son association. Accusée d'avoir réagi trop mollement à ses propos lorsqu'elle était sur le plateau, Najat Vallaud-Belkacem le charge: Pour elle, «on ne peut élever au rang d'interlocuteurs des gens qui se situent en dehors du champ républicain».
BarakaCity est une association très populaire dans les quartiers. Elle a levé près de 16 millions d'euros en quatre ans d'activité, selon son fondateur. Très présente sur les réseaux sociaux, l'association compte plus de 650.000 fans sur Facebook. Elle mobilise les musulmans sur des causes communautaristes. La structure intervient notamment en Birmanie auprès des Rohingyas, peuple musulman persécuté par les extrémistes bouddhistes, mais aussi auprès des musulmans en Irak et en Syrie. Quitte à cultiver un rapport ambigu avec les djihadistes qui combattent sur place.
Au parquet d'Ivry, on rappelle que la structure a été perquisitionnée deux fois. Une première fois en février 2015, à la suite du survol d'un drone au-dessus d'un convoi humanitaire qu'ils s'apprêtaient à faire partir en Syrie. La seconde perquisition, administrative, sera décidée par le préfet dans le cadre de l'état d'urgence décrété après les attentats de Paris. Mais jusqu'ici, ces procédures n'ont entraîné aucune poursuite judiciaire.
C’est à la fois sa force et sa faiblesse : Baraka City, ONG islamique, aime la lumière. Une force quand il s’agit de lever des fonds en un temps record pour effectuer des forages au Togo. Une faiblesse quand son président, Idriss Sihamedi, se retrouve sur un plateau télé de Canal + et s’embrouille dans sa condamnation, du bout des lèvres, de l’Etat islamique. Depuis cet épisode, l’association est à nouveau sous les projecteurs.
Baraka City échappe aux vieilles grilles de lecture. Comment le qualifier ? Idriss Sihamedi refuse l’étiquette de «salafiste». «Typé salafiste, à la rigueur», concède-t-il. Car les signes extérieurs - barbe longue, qamis, refus de serrer la main aux femmes - expriment clairement un fondamentalisme religieux.
Cependant, les spécialistes se méfient de l’appellation salafiste. «Ils ne sont pas rattachés à un mouvement, explique Bernard Godard, ex-flic spécialiste de l’islam. Leur salafisme n’est pas explicite. Ils ne sont ni violents, comme les jihadistes, ni quiétistes, en retrait par rapport à la société. Au contraire, ils sont actifs, et ont même un certain génie pour la communication. On peut parler de néosalafisme.» Le sociologue Raphaël Liogier abonde : «C’est un phénomène nouveau. Baraka City est branché sur la modernité, ils invoquent les droits de l’homme, ils communiquent via les réseaux sociaux, ils veulent s’inscrire dans une logique humanitaire internationale. Ça ne correspond pas aux critères du salafisme”. Idriss Sihamedi dit lui-même qu’il n’est pas «très pieux» : «J’essaye de faire au mieux, mais non. Sur l’aspect dogmatique, je ne suis pas d’obédience salafiste. D’ailleurs, je suis arrivé à l’islam tout seul, pas avec un gourou, un prédicateur ou même un imam. Mes habits, tout ça, c’est aussi un phénomène sociétal.» Un registre communautaro-religieux qui vaut en tout cas à l’association une popularité certaine auprès des jeunes. En particulier dans les banlieues. Sa page Facebook compte plus de 650 000 abonnés. Au gré des campagnes de dons, l’ONG, qui affirme mener des actions humanitaires dans 22 pays, a récolté près de 16 millions d’euros ces trois dernières années. Elle compte 22 salariés en France, et une quinzaine à l’étranger.

Les ambiguïtés de Baraka City

Son abondante production vidéo, notamment, s’est révélée très efficace. Idriss Sihamedi, 31 ans, trois enfants, danseur de breakdance dans une autre vie, est aussi réalisateur et directeur de la communication de Baraka City. Il a grandi dans le Val-d’Oise, n’a pas de diplôme, a «appris la communication en autodidacte» et a travaillé quelques mois dans la publicité en Arabie Saoudite - «ça m’a déçu, j’étais un esclave là-bas». Le président supervise aujourd’hui tous les clips de l’association. Nourrissons en pleurs, images de destruction, mise en scène des membres de l’ONG dans les zones de conflit, le tout enrobé de références constantes à l’islam : la recette fonctionne. La plupart de ses vidéos sont devenues virales. 
A la différence de beaucoup d’organisations humanitaires, Baraka City ne revendique aucune neutralité. «C’est hypocrite d’être neutre, dans un conflit, souligne Idriss Sihamedi. Nous, on dénonce, caméra au poing, on s’improvise reporter pour montrer les souffrances des Gazaouis ou des Rohingyas en Birmanie.»
La première campagne d’envergure de Baraka City a été réalisée en 2013 au Togo - «un gouvernement laïque, un pays chrétien, rappelle le président, mais surtout un pays stable pour développer notre activité en Afrique». En une semaine, l’ONG a récolté un million d’euros. L’objectif était d’acheter et d’acheminer un camion-foreur pour creuser des puits dans des villages dénués d’eau potable.
Un contrat a été passé avec Lomé pour la construction de 48 puits. Aujourd’hui, le gouvernement togolais confirme que «64 forages à motricité humaine [des pompes manuelles, ndlr] ont été réalisés» dans plusieurs régions. Le ministère de l’Administration territoriale a aussi recensé «une ferme d’élevage de poules pondeuses et deux autres fermes d’élevage de moutons», et le ministère de la Santé «un centre hospitalier dans la région de Sokodé».
L’Afrique, première destination des dons de Baraka City, représente 40 % de ses actions. La Centrafrique est devenue l’une des priorités. En plus des distributions alimentaires, l’ONG a installé une clinique à Bangui. En république démocratique du Congo, elle agit «auprès des femmes chrétiennes victimes de viol dans l’est du pays», dit Idriss Sihamedi. Des actions ponctuelles ont aussi eu lieu au Bangladesh, où l’un des salariés de l’association, Moussa Ibn Yacoub, 28 ans, est détenu depuis le 22 décembre pour «activités suspectes». L’ONG intervient en France, en conduisant des maraudes sociales à Paris ou en s’occupant des funérailles ou du rapatriement des corps de migrants morts à Calais. «On a échangé quelques numéros de téléphone, mais ça s’est arrêté là, commente un responsable de Médecins du monde. Ils ne sont pas membres de la plateforme des associations de Calais.» Un acteur d’une autre grande ONG à tendance confessionnelle dit «ne pas partager la même vision de l’humanitaire que Baraka City». «Eux sont dans l’émotion, l’indignation. Mais il n’y a pas de compétition dans le bien. Toute aide est bienvenue.»
La deuxième grande zone d’action de l’organisation est le Proche-Orient. Le Liban, la Jordanie, mais surtout Gaza, la Turquie et le nord de la Syrie, où sont réfugiés les civils qui fuient la guerre. «On a notamment mis en place un four mobile : un camion avec une remorque qui produit 30 000 pains parjour, explique Caner Keskiner, responsable de Bereket Sehri, déclinaison de Baraka City pour la zone turco-syrienne, installé à Istanbul. Et puis, on fait des distributions de colis alimentaires et vestimentaires de part et d’autre de la frontière. Je suis passé une dizaine de fois en Syrie. Ça se fait de façon très officielle, en accord avec les autorités turques, et on reste dans le couloir humanitaire ouvert par le Croissant-Rouge entre la frontière et Alep.» Dans les vidéos de Baraka City, le président de l’association est filmé en train de distribuer des colis à Alep. «C’est ce qui fait notre force et notre particularité. C’est même un point d’honneur : on ne délègue pas, insiste-t-il. C’est le même gars qui demande les dons et qui les distribue. Ça donne confiance aux donateurs.»
La moyenne des contributions, «en période creuse», est de 50 euros. Pendant le ramadan, elle peut monter à 90 euros, décrit Yassin Ntiji, le directeur administratif et financier. Il évoque plus de 190 000 donateurs privés, presque exclusivement français. Baraka City ne reçoit aucune subvention d’Etat ou d’institution internationale. Selon Yassin Ntiji, 10 % de l’argent récolté est assigné aux «frais de gestion ou de mission», masse salariale comprise (le président de Baraka City déclare «ne pas dépasser les 3 000 euros par mois»). Les 92 % restants sont dépensés sur le terrain.
Mais un gros grain de sable vient gripper la machine en mars 2014. La Société générale annonce à Baraka City qu’elle a l’intention de clôturer le compte de l’association, «sans justification». Quelques jours plus tard, le CIC fait de même. «On avait pourtant deux "black cards" chez eux, qui permettaient de débloquer de grosses sommes pour payer les fournisseurs à l’étranger, ils avaient confiance en nous», assure le directeur financier. Idriss Sihamedi s’emporte : «C’est de l’acharnement. Et c’est mauvais joueur ! Si on était venu nous voir avec des éléments factuels, et qu’on nous avait rappelés à l’ordre… mais non, il n’y a jamais eu d’enquête ouverte contre nous.»
Effectivement, aucune enquête pénale n’est ouverte à ce jour à l’encontre de Baraka City.

Les ambiguïtés de Baraka City

Cependant, l’association est surveillée comme le lait sur le feu. Début 2011, Tracfin, la cellule antiblanchiment de Bercy, fait remonter une première salve d’informations portant sur des flux financiers suspects. Rebelote en juin et octobre 2014, où le service de renseignement tique sur trois transferts d’argent : l’achat, pour 200 000 euros, de veaux en Palestine, ainsi que deux transactions de 500 000 euros «vers des filiales à l’étranger». Saisi du dossier, le parquet d’Evry a demandé à la direction départementale des finances publiques de l’Essonne, assistée du Service national d’enquête et de recherches financières, de conduire des investigations sur les revenus et le comportement fiscal de l’association et de ses dirigeants. Mais, là encore, aucune enquête pénale ne voit le jour. «La difficulté, révèle un inspecteur des finances, c’est que Baraka City fonctionne beaucoup avec du liquide. Ils effectuent, par exemple, de nombreux retraits à la frontière turco-syrienne. Ils sont obligés, puisqu’il n’y a plus de distributeurs en territoire syrien. Mais l’absence de traçabilité des fonds laisse planer quelques doutes. Si rien ne permet d’assurer que Baraka City finance des mouvements terroristes, on peut dire a minima que leur logistique peut profiter dans certains cas à une forme de militantisme et d’engagement religieux pouvant basculer vers la lutte armée.»
L’association réfute pourtant toute grosse opération en espèces. «C’est même une consigne, dit Idriss Sihamedi. Aucun paiement en cash pour les fournisseurs. Tout doit être traçable au centime près.» Quant aux virements de plusieurs centaines milliers d’euros, «ils n’ont rien d’étonnant, ils sont à destination de notre bureau africain : chaque transaction est de toute manière discutée avec la banque et validée par une commission». L’an dernier, après «22 refus» d’ouverture de compte, Baraka City s’est tourné vers la Banque de France. Celle-ci a finalement désigné la BCP (Banco Comercial Português) pour accueillir leurs avoirs. «On n’a rien contre eux, mais c’est une banque de maçons, ce sont eux qui nous l’ont dit, souffle Idriss Sihamedi. On est limités. On ne peut pas faire de retraits, les virements mettent des mois. C’est devenu très difficile de travailler.»
L’ONG ne s’est pas privée de se plaindre sur les réseaux sociaux. Les deux perquisitions qui l’ont visée - l’une alors qu’un drone de Baraka City filmait un départ d’ambulances pour la Syrie, l’autre pendant l’état d’urgence - n’ont rien arrangé et ont contribué à en faire un symbole des amalgames entre islam radical et jihadisme. «Ce sont des intimidations, Baraka City est victime d’une crispation politique, commente Idriss Sihamedi. On a critiqué l’état d’urgence et on y laisse des plumes.»
Un discours qui contribue autant à alimenter la défiance des autorités que sa crédibilité auprès de son public. «Plutôt que d’humilier ces associations, il faudrait les utiliser comme alternative au jihad armé, pointe le sociologue Raphaël Liogier. Le désir d’aventure et l’esthétique de leurs vidéos correspondent tout à fait au public qui part pour combattre Bachar al-Assad, par exemple.»Le président de Baraka City assure qu’«à plusieurs reprises», il a «repêché des gars venus [le] voir pour partir à Raqqa». Un allié rétrograde et provocateur dans «la guerre contre la terreur» chère à François Hollande ? Difficile à avaler pour la République.

Les ambiguïtés de Baraka City

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