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Publié par Bob Woodward

La télévision nourrit-elle la fascination pour l'horreur ?

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les nazis… Cela pourrait être le refrain d'une chanson qu'aurait pu chanter Pierre Dac sur Radio Londres. Plus sérieusement, il apparaît que, soixante-dix ans après la chute du troisième Reich, les documentaires consacrés à Hitler et ses sbires sont des valeurs très sûres, en termes d'audiences, pour les chaînes de télévision.
À tel point que RMC Découverte a proposé, le vendredi 12 février, une soirée spéciale nazis qui débutait en prime time et s'achevait au-delà d'une heure du matin. Ainsi, de 20h50 à minuit, trois épisodes inédits en clair de la série documentaire Les guerriers d'Hitler ont été diffusés. Rendez-vous d'abord avec Rommel, le pilier du troisième Reich, puis avec Von Paulus, l'homme de confiance, et enfin avec Udet, l'insoumis. Enfin, à minuit, une fiction anglaise était au programme: Hitler face aux juges.
Notons qu'actuellement, les soirées histoire du vendredi, sur RMC Découverte, sont toutes consacrées, avec la même amplitude horaire, à l'Allemagne hitlérienne. C'était le cas les semaines dernières, et ce le sera encore vendredi 19 février avec trois épisodes inédits en clair de la série documentaire Portraits d'Hitler. L'un consacré à «L'homme privé», l'autre au «Dictateur» et le dernier au «Chef de combat». Puis, à minuit, place au dernier des six volets de la série Les dossiers secrets du IIIème Reich.
Faut-il s'inquiéter de l'engouement des téléspectateurs pour de tels sujets? Le côté positif est que ces documentaires, souvent de grande qualité, permettent au public, en particulier aux jeunes, de s'informer sur les conséquences apocalyptiques de la folie d'un homme et de son idéologie. Les œuvres d'Isabelle Clarke et Daniel Costelle, Apocalypse la seconde guerre mondiale et Apocalypse Hitler, diffusées récemment sur France 2, illustrent parfaitement le rôle pédagogique des documentaires.
Mais attention toutefois à l'overdose! D'autant plus que ces programmes ne sont pas tous toujours excellents. Ainsi, la série documentaire Nazi mégastructures (National Geographic Channel et RMC Découverte), s'intéresse à tout ce que les nazis ont bâti ou inventé pendant la guerre (système de défense, prouesses technologiques etc.…), autant de sujets passionnants pour des historiens, mais qui, sur des esprits faibles, pourraient éventuellement avoir un effet pervers de fascination.
Hitler ! L’incarnation moderne du diable. Le personnage historique le plus célèbre au monde. Le politicien qui a fait passer les poètes Goethe et Schiller, les musiciens Bach et Beethoven au second plan. Quatre-vingts ans après sa prise de pouvoir, Hitler continue à hanter les Allemands mais aussi à les fasciner. Jamais le Musée d’Histoire n’avait vu défiler autant de visiteurs. 265 000 en quatre mois et demi ! Trois fois plus que pour une exposition ordinaire.
"On peut dire que le nom d’Hitler exerce un charisme négatif, commente Susanne Erpel. L’empereur Guillaume II et Bismarck n’attirent pas autant de monde. C’est un fait. Mais cet intérêt a aussi trait au "Sonderweg", au chemin particulier des Allemands qui n’ont pas été capables de se libérer par eux-mêmes du Führer et n’ont donc aucun motif de fierté. Ils cherchent encore et toujours à comprendre comment cela a été possible  et s’interrogent sur le courage civique qui a fait défaut à leurs aïeux."

La télévision nourrit-elle la fascination pour l'horreur ?

Cet été le Musée d’histoire récidive. Cette fois, il s’est attelé à l’année 1933. Sous le nom de "Zerstörte Vielfalt" ("Diversité détruite"), Berlin s’est transformé en un immense champ d’exposition. Près de quarante musées ou lieux emblématiques du IIIe Reich participent à la commémoration de l’année fatidique. 30 janvier 1933 : prise de pouvoir d’Hitler ; 27 février : incendie du Reichstag ; 21 mars : ouverture du camp de concentration d’Oranienburg ; 1er avril : boycott des magasins juifs ; 10 mai : autodafé sur la place de l’Opéra… des dizaines de panneaux égrènent les stations de l’horreur. Installées au pied de la porte de Brandebourg, sur le site "Topographie de la terreur", dans la gare de l’Alexanderplatz, ces installations ne laissent aucun passant indifférent. Les cyclistes s’arrêtent, les parents chuchotent, les enfants se font silencieux.
Berlin année 33. Berlin face à Hitler. Berlin, la capitale qui ne refoule pas son passé. Au coin d'une rue, l’apparition furtive d'une Trabant, vestige de l’ex-RDA, vient brutalement rappeler au visiteur que l’histoire de l’Allemagne n’est pas restée bloquée à ces douze années de dictature nazie et qu’il y a eu aussi une vie après 1945, avec deux Allemagnes. Mais l'"Ostalgie", la nostalgie de la DDR, est passée de mode. Ces dernières années, l’Allemagne est prise d’une "Hitlermania" galopante. "Il s’est formé une curieuse fixation sur Hitler qui a quelque chose de maniaque", écrivait en janvier dernier Cornelia Fiedler dans le quotidien Süddeutschezeitung.
Avec la chute du mur et la disparition de la génération de la guerre, Hitler aurait pu lentement s’effacer du devant de la scène. Mais c’est le contraire qui s’est produit ! Loin de tarir l’intérêt pour le IIIe Reich et son maître, la réunification l’a au contraire ravivé. Tombées dans l’oubli, des friches nazies situées de l'autre côté du mur ont ressurgi dans la mémoire collective et sont venues s'ajouter à la liste de ces lieux maudits qui suscitent un engouement de plus en plus grand de la part du public. Berlin, Nuremberg, Berchtesgaden, mais aussi Pennemünde et Prora sont devenus les points d’ancrage d’une nouvelle forme de tourisme désireuse de voir les lieux des bourreaux aussi bien que les lieux des victimes.
"Ce n'est pas seulement du "dark turism" ("tourisme de frisson"), estime Ulrich Baumann, directeur adjoint du Mémorial pour les juifs assassinés d’Europe. Cela correspond à un regain d’intérêt pour l’histoire. Beaucoup de villes de taille moyenne, comme Hanovre par exemple, s’interrogent sur la nécessité de construire un centre de documentation pour mettre en lumière leur passé. Ce n’est pas uniquement un mouvement allemand. Le Mémorial de la Shoah à Paris et celui du camp de Rivesaltes en sont la preuve." Cette volonté de comprendre les structures et les origines du nazisme, qui a guidé les recherches depuis plusieurs décennies, n’explique pas totalement la fascination toujours intacte pour la personne d'Hitler.
Le grand historien britannique Ian Kershaw, qui a consacré toute sa vie au sujet l'explique par la combinaison de trois éléments : "Le mal, le mystère et le drame." "Hitler incarne le diable plus que Staline. Ce dernier a certes organisé la répression, mais cela n’a pas la même intensité aux yeux des gens que l’Holocauste.
Ensuite Hitler reste un personnage mystérieux. Comment cet homme venu de nulle part, qui n'est issu ni de l’armée ni de la bourgeoisie, a-t-il pu prendre le pouvoir en si peu de temps et mettre en œuvre une telle destruction ?
Enfin, le drame : il s’est suicidé dans sa propre ville et on n’a jamais retrouvé son corps tandis que Staline est mort dans son lit." En Allemagne, l'idée de tirer un trait (Schlußtrich) sur ce terrible passé ressurgit régulièrement dans les débats. Mais la production continue d'ouvrages, de films, et de documentaires montre bien que les Allemands n’en ont pas terminé avec Hitler…

La télévision nourrit-elle la fascination pour l'horreur ?

Les contrées les plus improbables s’intéressent à Hitler. Même l’Inde semble fasciner par ce personnage historique. Un commerçant indien a baptisé son magasin Hitler, suscitant l’indignation de la communauté juive locale. Cette affaire n’est pas une première en Inde. Réelle ignorance ou vicieuse stratégie marketing ? Le Mahatma Gandhi n’aurait pas été content. Le héros de l’indépendance indienne et prix Nobel de la paix n’aurait pas aimé voir son portrait imprimé sur un T-shirt, entre Superman et autres fripes multicolores, dans la vitrine du magasin de Rajesh Shah à Ahmedabad, dans l’Etat du Gujarat. Au-dessus de la vitrine s’étale en effet en grandes lettres blanches le nom de la boutique : ‘Hitler’, avec le i surmonté d’une croix gammée rouge.
Le nouvel établissement provoque la colère des habitants, notamment de la petite communauté juive installée dans cette ville du nord-ouest de l’Inde. Ils exigent que le propriétaire change immédiatement le nom de sa boutique. Shah, lui, ne comprend pas toute cette agitation.

“Pendant plus d’un mois, nous avons eu une bannière annonçant l’ouverture prochaine de Hitler’, et personne n’a rien dit”, a-t-il confié au quotidien Times of India.
Le magasin aurait été baptisé ainsi en l’honneur du grand-père de son partenaire, Manish Chandani, surnommé ‘Hitler’ en raison de son caractère particulièrement tatillon et sévère. Shah affirme qu’il ignorait tout des crimes du Führer et qu’il n’a découvert son existence que récemment sur Internet. La communauté juive d’Ahmedabad n’en croit rien, rapporte le site Internet du Daily Mail. Pour ces habitants, Shah savait parfaitement ce que représentait ce nom. Ils dénoncent une stratégie marketing.
Le fait est que de nombreux Indiens sont fascinés par Hitler et les nazis. Un homme d’affaires hindou a même commercialisé une “collection nazie” de parures de lit imprimées de croix gammées. Déjà en 2006, l’ouverture d’un restaurant nommé ‘Hitler’s Cross’ [la croix d’Hitler] avait fait scandale à Bombay. Le nom du restaurant, écrit en capitales, était entremêlé à une croix gammée. La décoration douteuse du lieu comprenait également un portrait du Führer qui a toutefois été rapidement retiré.
Sous la pression des 5000 membres de la communauté juive, le propriétaire, Sabhlok, avait finalement accepté de changer le nom de son établissement. Pour lui aussi, il s’agissait d’une coïncidence. Le seul point commun entre Hitler et lui aurait été sa volonté de conquérir le monde, non par la force mais par la qualité de sa cuisine et de son service, expliqua-t-il.
Rajesh Shah ne voit aucune raison de fermer sa boutique. Il se dit toutefois prêt à en changer le nom, contre dédommagement. Il aurait en effet déjà dépensé près de 40 000 roupies [570 euros] en cartes de visite et autres supports publicitaires. “Nous n’avons plus d’argent “, assure-t-il.

Cette fascination pour l'horreur est toujours perceptible dans le regard que portent les chaînes de télévision pour Daech et ses crimes diffusés sur internet...

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