Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

L'incendie universel ?

D’une effroyable actualité, la tragédie chrétienne Polyeucte de Corneille exploite l’intégrisme religieux jusqu’à son extrême. Épurée, d’une beauté austère, sa mise en scène ne prend pas beaucoup de risques ; son mérite revient plutôt à l’accessibilité qu’elle donne à la langue cornélienne, soutenue par des comédiens solides malgré un délitement de l’attention en milieu de course.

Polyeucte : fanatique ou héros-martyre ? En Arménie, sous protectorat romain,  le tout jeune marié exulte. Non pas à cause de son mariage avec sa charmante épouse Pauline mais parce qu’il vient de se convertir secrètement à la foi chrétienne, poussé par son ami Néarque. Il décide d’aller briser les idoles dans les temples païens et goûter les joies d’une immortalité en compagnie de son seul et unique Dieu.

En génie du dilemme, Corneille orchestre sa tragédie en un réseau de tensions explosives : amour divin ou amour humain ? La souffrance ou l’union terrestre ? Avec Polyeucte, le dramaturge s’interroge sur les motivations qui poussent un jeune prince à devenir extrémiste du jour au lendemain. Y’aurait-il une part de vanité dans cette quête de gloire éternelle ? La religion serait-elle un pilier plus sûr que l’évanescence d’un amour temporaire ? Cette radicalisation renvoie bien sûr à tous les fanatiques religieux d’aujourd’hui, Daech, en tête. Jaques-Wajeman a senti l’urgence de monter cette pièce relativement peu connue de Corneille pour en faire resurgir toute la terrifiante modernité.

Sur un plateau nu, trônent exclusivement un lit et deux imposants murs coulissants. Rien de plus. Il s’agit de mettre en valeur les interactions complexes et douloureuses entre les forces en présence. Corneille adore fusionner politique et amour : ici, Pauline se retrouve prise dans un triangle amoureux puisqu’elle vient de se marier par devoir à Polyeucte (qu’elle aime d’ailleurs) mais son ancien amant Sévère, qu’elle croyait mort, revient et tente de la reconquérir. Félix, le père de Pauline, se sert de sa fille comme d’un vulgaire appât afin de conserver le pouvoir. Bref, toutes ces affinités contraires éclatent sur la scène avec évidence.

Dans des costumes chic et des jolies robes de soirée, les comédiens se révèlent impeccables au téâtre des Abbesses: Clément Bresson campe un Polyeucte intense, aussi illuminé que tourmenté par ses deux passions ; Aurore Paris lui donne la réplique avec dignité et fougue, elle est une Pauline formidablement humaine ; Marc Siemiatycki  soulève tout le ridicule du personnage ingrat et manipulateur de Félix tandis que Bertrand Suarez-Pazos se démarque en Sévère viril et mesuré.

La fin de Polyeucte se transforme en film d’horreur : Pauline surgit ensanglantée, convertie au christianisme après l’exécution de son amour. La scène frappe et glace d’effroi ; les mots de Nietszche condamnant la violence sanguinaire des fanatiques concluent la pièce et prônent une paix éclatante. Avec Polyeucte, Corneille met en scène un jeune converti chrétien dont l’ardeur iconoclaste et le désir de mort peuvent éclairer ici et maintenant notre plus proche actualité. 

Cette pièce de 1641, dédiée à un obscur martyr chrétien n'est pas vraiment un éloge de la foi. Elle apparaît plutôt comme une dénonciation du fanatisme, vingt-trois ans avant « Tartuffe » de Molière. Sauf que son héros est un vrai dévot. Au IIIe siècle, Polyeucte, seigneur d'Arménie, a épousé Pauline, fille du gouverneur et sénateur romain Félix. Quinze jours après son mariage, il se convertit au christianisme et s'empresse, avec l'ami qui l'a initié, d'aller détruire les idoles du temple. Son but : se sacrifier pour honorer Dieu. Avant son martyre, il entend « donner » sa femme à son rival, Sévère, chevalier romain, ex-prétendant de Pauline…

Rejet de la femme tentatrice, intolérance, logique de mort et de destruction… Le passé résonne avec notre sombre présent. Dans des vers supprimés par la suite, Corneille va plus loin, faisant dire au modéré Sévère : « Peut-être qu'après tout ces croyances publiques/Ne sont qu'inventions de sages politiques/Pour contenir un peuple et bien pour l'émouvoir/Et dessus sa faiblesse établir son pouvoir. » Brigitte Jaques-Wajeman enfonce le clou, en rajoutant à la fin quelques mots bien sentis de Nietzsche sur le mal causé par les martyrs dans l'histoire… Rien d'appuyé pourtant dans sa mise en scène au cordeau. Juste des évocations symboliques - on pense à Palmyre quand Polyeucte et Néarque s'arment de masses pour aller détruire les statues. Dans un décor dépouillé - deux murs monolithes qui s'ouvrent sur une chambre à coucher et la toile peinte d'un ciel vide -, les jeunes comédiens évoluent en habits contemporains.

L'incendie universel ?

En effet, la pièce nous conte l’histoire d’un jeune homme charmant qui, à peine baptisé, cherche le martyre et décide de s’attaquer, au nom du Dieu unique qui lui a été révélé, aux statues des dieux romains qu’il considère comme des idoles païennes qu’il faut détruire.

Pour Daech, ce qui antérieur et extérieur à l’Islam doit disparaître. Le prophète n’a-t-il pas donné l’exemple en détruisant les idoles à la Mecque ? Un événement de ce genre, je l’avais rencontré en littérature au lycée, autrefois, quand Corneille était encore au programme. C’était la scène où Polyeucte brise les idoles « païennes ». Je partageais le fondamentalisme de Polyeucte. Aucun professeur n’a eu l’idée de défendre le paganisme et les idoles au nom de l’art, de l’archéologie, du patrimoine, de l’humanité. Personne non plus pour faire cours sur l’iconoclasme, histoire d’évoquer en passant les orthodoxes, les Réformés casseurs de statues, le sac de Rome, la soldatesque protestante couvrant de graffitis les tableaux de Raphaël.

La destruction des bouddhas de Bâmyan en Afghanistan, celle plus récente des statues antiques du musée de Mossoul en Irak, enfin, la destruction des temples de la cité antique de Palmyre en Syrie, offre une analogie frappante, avec les actes de Polyeucte qui veut faire triompher son Dieu, et éradiquer toutes traces d’autres croyances :

« Allons briser ces dieux de pierre ou de métal, Faisons triompher Dieu, qu’il dispose du reste. »

Les déclarations des Talibans qui tendaient à justifier leurs destructions, semblent tout droit sorties de la pièce de Corneille :
« Ces statues ont été utilisées auparavant comme des idoles et des divinités par les incroyants qui leur rendaient un culte.... Seul Dieu, le tout puissant, doit être vénéré et toutes les fausses divinités doivent être annihilées. » Au regard de ces événements, la tragédie de Corneille prend une actualité exceptionnelle.

Quand la pièce commence, on voit littéralement Polyeucte sortir du lit conjugal, heureux, épanoui, et déclarer à son ami chrétien Néarque, qui le presse d’aller se faire baptiser :

« Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme ! Vous ignorez quels droits elle a sur toute l’âme
Quand après un long temps qu’elle a su nous charmer Les flambeaux de l’Hymen viennent de s’allumer.
»

Durant la nuit, Pauline, sa jeune femme – ils se sont mariés il y a quinze jours – a vu la mort de Polyeucte dans un mauvais rêve et lui demande instamment de rester auprès d’elle. Polyeucte y consentirait volontiers, mais c’est le jour de son baptême, et Néarque, son mentor et ami, qui l’a fait chrétien, le sermonne et lui enjoint de ne se préoccuper que de Dieu désormais.

Ayant entendu et intériorisé la prescription de Néarque, son mentor de négliger, pour plaire à ce Dieu unique, « et femme et biens et rang », et d’être prêt pour lui « à verser tout son sang », Polyeucte revient de son baptême, plus radical que son maître, et annonce sa décision de fracasser les statues des dieux romains, au cours d’une cérémonie officielle afin d’instaurer le triomphe de son Dieu unique.

Arrêté, il se voue à la mort avec allégresse.
Il n’a qu’une hâte, celle d’échanger la volupté heureuse qu’il goûtait auprès de sa jeune femme contre une jouissance plus intense qu’il vient de découvrir : celle du sacrifice, du renoncement, d’un goût pressant de la mort. Il dit à Pauline, qu’il aimerait convertir :
« Si vous pouviez comprendre et le peu qu’est la vie
Et de quelles douceurs cette mort est suivie !
»

Il ne fait plus couple avec elle, il fait couple avec Dieu ! La mort est désirée ! Il s’agit d’une certitude : Dieu l’attend impatiemment pour lui décerner la palme des martyrs :

« Du premier coup de vent il me conduit au port Et sortant du baptême il m’envoie à la mort. »

La soudaineté de ce désir qui le pousse à s’arracher brutalement à sa femme aimée, à se livrer à une violence iconoclaste digne d’un fanatique et à souhaiter le plus tôt possible la mort, comme promesse d’éternité, surprend même et inquiète Néarque :

« Ce zèle est trop ardent, souffrez qu’il se modère. »
Il y a une telle radicalité dans ce saut à corps perdu dans la religion, un tel excès !

Que s’est-il passé pour que ce doux et paisible prince devienne brutalement un fanatique ? Pourquoi cette promesse de mort lui apporte-t-elle tant de joie ? Qu’est- ce qui est à l’œuvre dans cette métamorphose ? Le goût du sacrifice ? Le sacrifice de quoi ? De soi ? De l’autre ? La violence d’un tel sacrifice est-t-elle salutaire ? Pourquoi est-il plus fort que l’amour ?

La splendide tragédie de Corneille met en scène une lutte sans merci entre le désir amoureux et le désir du martyre, entre le goût de la vie et l’attraction de la mort. Corneille, dans Polyeucte, s’approche d’un gouffre.

Comme l'écrivait Jacques Lacan: "...ce que sont toujours les bourreaux et les tyrans, en fin de compte, des personnages humains. Il n'y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte. Croyez-moi, je jour du triomphe des martyrs, c'est l'incendie universel."

L'incendie universel ?

Commenter cet article