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Publié par Bob Woodward

Brexit: la France a-t-elle intérêt à suivre la voie britannique ?

Alors que l’intégration européeenne est mise à mal sous les coups de boutoir de la Grande Bretagne qui hésite entre brexit et union, la France a-t-elle un avenir dans l’Union Européenne ? 

Il y a soixante-cinq ans qu’a été engagée, à l’initiative de la France par un geste généreux à l’égard de l’Allemagne, celui de Robert Schuman, en 1950, et celui du général de Gaulle, en 1962, la construction européenne : cela nous donne plus qu’un droit d’aînesse : une responsabilité particulière dans la refondation de l’Europe. Bien sûr notre économie a besoin d’être adossée à un marché puissant : l’Europe, au sens large, représente 70 % de nos exportations. Mais force est de reconnaître que l’Europe à vingt-huit n’est plus l’Europe à Six des commencements.

Les élargissements successifs ont déporté vers l’Est le centre de gravité de la construction européenne. La construction communautaire, avec sa Commission à vingt-huit, est devenue impotente et inefficace et de surcroît illisible pour les peuples. J’observe simplement la montée en puissance dans les institutions européennes du Conseil européen, tout simplement parce que les chefs d’Etats et de gouvernement incarnent seuls une légitimité démocratique évidente. En effet, le Parlement européen « juxtapose la représentation de vingt-huit peuples », aux dires mêmes du Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe, bref il n’est pas vraiment un Parlement, en l’absence d’un « demos européen ». La démocratie implique un sentiment d’appartenance qui rend acceptable la loi de la majorité par la minorité. Ce sentiment d’appartenance existe dans les nations. Au niveau européen il y a seulement le sentiment d’appartenir à une même famille de nations. Ainsi, nous rapprochons-nous du modèle gaulliste de « l’Europe des nations » : il faut pour cela outiller le Conseil européen et sans doute à terme revoir les traités pour enregistrer le déplacement vers le Conseil européen du centre de gravité des institutions européennes.

Tout aussi importante est la question de nos relations avec la Russie. Dans l’Europe à vingt-huit, la relation avec la Russie est prise en otage par les pays de l’Union européenne qui sont ses voisins et qui relaient trop facilement un vieux rêve de la politique étrangère américaine consistant à enfoncer, à travers l’Ukraine, un coin entre l’Europe et la Russie. Ce dessein méconnaît une réalité profonde : la Russie est non seulement un pays européen mais un pays essentiel à l’Europe. Ce serait une hérésie de vouloir construire l’Europe contre la Russie. Celle-ci éprouve le sentiment de ne pas avoir été payée de retour, après la chute du communisme en 1989-91, à laquelle elle a contribué de manière décisive. Nous avons beaucoup d’intérêts communs, économiques et géopolitiques. Dans des régions comme le Caucase et l’Asie Centrale, nous n’avons pas intérêt à l’affaiblissement de la Russie. Celle-ci est un partenaire incontournable sur un grand nombre de dossiers. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. L’Europe ne pèsera pas au plan international, si elle n’établit pas de relations de confiance avec la Russie.

Le « partenariat oriental », conçu en 2009, n’a pas tenu compte des intérêts de la Russie et a abouti à une crise ukrainienne qui était parfaitement évitable dans le cadre d’une vaste zone de libre échange, de l’Atlantique au Pacifique. L’enlisement du processus de Minsk, suite au refus de l’Ukraine d’appliquer le volet politique de l’accord et notamment d’adopter une révision constitutionnelle prévoyant la décentralisation du Donbass, risque de conduire à un nouveau conflit. Cette fixation sur l’Ukraine nous détourne des vraies menaces – le terrorisme djihadiste – et des vrais défis - le non-développement et la crise migratoire. La levée des sanctions frappant la Russie devrait être à l’ordre du jour de la politique étrangère française. Pour peser dans le monde au XXIe siècle dominé par les Etats-Unis et la Chine, l’Europe et la Russie doivent redéfinir leur partenariat sur la base de leurs intérêts communs. Il faut donc travailler au rétablissement de relations confiantes et d’un équilibre stable de sécurité en Europe garanti par un nouveau traité incluant l’ensemble des pays européens et les Etats-Unis. C’est la seule voie raisonnable, si nous ne voulons pas recréer sur notre continent une nouvelle guerre froide, grosse de conflits politiques et militaires qui nous détourneraient de l’essentiel : la pacification durable du Moyen-Orient et une initiative majeure de co-développement avec l’Afrique.

Brexit: la France a-t-elle intérêt à suivre la voie britannique ?

 

Entre Israël, la Palestine et le monde arabo-musulman, une occasion unique se présente encore de faire reconnaître à la fois un Etat palestinien dans ses frontières de 1967, et la garantie de la sécurité d’Israël, par la présence à ses frontières de contingents militaires des cinq pays membres permanents du CSNU.

Un désordre sans précédent s’est installé au Moyen-Orient depuis un demi-siècle, du fait d’interventions extérieures déstabilisatrices (Irak, Libye, Syrie) mais aussi de facteurs endogènes (échec des nationalismes arabes, montée de l’islamisme radical, absence de démocratie, impasse des « révolutions arabes », antagonismes politico-religieux, etc.). On ne remédiera pas à ce désordre sans revenir à quelques principes simples :

 

1. Le soi-disant Etat-islamique est une menace pour le monde entier, et d’abord pour les pays musulmans. Son élimination rapide est une priorité.

2. Plutôt qu’un remodelage du Moyen-Orient, gros de nouveaux conflits, il faut s’orienter vers la restauration de l’intégrité territoriale des Etats qui existent depuis un siècle (Irak, Syrie notamment), à condition qu’ils soient rendus vivables pour leurs populations : Irak fédéral, gouvernement représentatif à Damas. La crise syrienne n’est pas seulement une crise interne (« révolution arabe »). Elle est aussi depuis 2012 une guerre par procuration entre l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie d’une part et l’Iran d’autre part. Il est temps de le reconnaître.

3. Le début de la restauration d’une gouvernance mondiale entre les Etats-Unis et la Russie, après l’accord du 14 juillet 2015 avec l’Iran, doit s’approfondir et recueillir le soutien de la France. Celle-ci doit jouer un rôle de pont et non de frein pour la normalisation des rapports intersyriens comme des relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. L’alignement pur et simple sur l’Arabie Saoudite n’est pas une politique. Le gouvernement français doit concourir à la réussite de la Conférence de Genève sur la Syrie : un gouvernement d’union nationale doit pouvoir préparer des élections ouvertes à tous sous l’égide des Nations Unies. Il ne sert à rien de poser des conditions qui rendent tout progrès ultérieur impossible. La France ne peut jouer un rôle de médiation que si elle apparaît comme un pays indépendant et non aligné par avance sur les positions de tel ou tel protagoniste.

4. Les quatre acteurs régionaux principaux : Turquie – Iran - Egypte – Arabie Saoudite doivent contribuer à éteindre les conflits en cours au Yémen et à réduire le terrorisme d’un soi-disant Etat islamique là où il se manifeste.

5. De même faut-il associer l’Egypte et l’Algérie au règlement de l’affaire libyenne. Cela passe par la reconstitution d’un gouvernement libyen unique et la construction d’un Etat.

6. Au total, la France, de concert avec les Etats-Unis et la Russie, doit faire prévaloir le principe de la stabilité des Etats non seulement en Irak et en Syrie mais aussi :

- en Egypte

- au Yémen par une reprise des relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ;

- en Turquie où le problème kurde doit être réglé « en interne » ;

- en Libye, enfin, où le soutien de l’Algérie est crucial.

De même en Afrique, la stabilité des pays du Sahel implique que soient reconstituées (ou constituées) dans chaque pays des forces régaliennes (armée-police) sans lesquelles il n’y aura pas de sécurité ni par conséquent de développement. Les déséquilibres démographiques faciles à anticiper sont colossaux. Ils commandent une initiative européenne, voire mondiale, de grande ampleur pour aider les Etats africains et notamment ceux du Sahel à se mettre sur pied et à engager un immense effort de développement en matière d’agriculture, d’eau, d’électricité, d’infrastructures de transports et de télécommunications, d’éducation à la santé et à la maîtrise de la démographie, d’enseignement enfin. La francophonie doit comporter en priorité un projet de formation des enseignants. Elle a besoin d’être repensée (ou même simplement pensée). Or, le projet francophone aujourd’hui n’est pas porté par l’Etat français. Il a été délégué à des Agences qui ne disposent que de moyens médiocres en dehors de la bonne volonté de ceux qui les animent. Il y a une contradiction manifeste entre le discours sur la francophonie et la réalité de l’action publique. Ce problème doit être traité au plus haut niveau. L’Afrique doit aussi se développer au plan industriel, en visant d’abord à satisfaire ses besoins de base : industries agroalimentaires, textiles, habillement, chaussures, etc. Il n’y a aucune raison pour que ne s’y développent pas par ailleurs, dans ces secteurs ou dans d’autres, des unités de production compétitives à l’échelle mondiale.

Il faudra favoriser les investissements croisés entre notamment l’Europe, le Maghreb et les Etats du Sahel de façon à stabiliser cette région fragile qui pourrait, en l’absence d’une telle initiative, devenir une véritable « mine » pour toute l’Afrique et pour l’Europe, à l’horizon d’une quinzaine d’années.

Le reste de l’Afrique a davantage de ressources et d’atouts, mais les Etats aussi y sont fragiles. La France a une responsabilité particulière parce qu’elle connaît l’Afrique et parce que celle-ci est partiellement francophone mais ses moyens ne lui permettront pas de faire face, si elle ne suscite pas une initiative européenne « Afrique », de grande ampleur. Il est vain de croire que la force Barkhane pourra assurer longtemps la sécurité des pays du Sahel et plus généralement des pays africains. C’est à eux qu’il revient de prendre rapidement la relève, à peine de graves mécomptes dans un avenir proche. 

Brexit: la France a-t-elle intérêt à suivre la voie britannique ?

Si elle veut rester une puissance mondiale, la France ne peut être absente de l’Asie. C’est le continent de l’avenir mais c’est là aussi que résident les plus graves menaces pour la paix du monde. La France doit s’investir en Asie et d’abord à travers l’apprentissage des langues par ses nationaux : chinois en premier lieu mais aussi japonais, coréen, hindi, ourdou, vietnamien, bahasa indonesia. La France doit avoir une politique à long terme avec la Chine, l’Inde, le Japon. Politique de paix et d’équilibre mais aussi volonté de tisser des liens privilégiés entre notamment la Chine et l’Europe. En effet, la Chine a besoin d’un interlocuteur politique en Europe et la France comme l’Europe ont besoin de pouvoir dialoguer avec la Chine pour ne pas se laisser enfermer dans les pinces du G2.

De même, l’Amérique Latine à laquelle nous relient de profondes affinités culturelles a besoin d’une Europe indépendante des Etats-Unis. La latinité doit être une composante de notre politique étrangère … Une France indépendante retrouverait en Amérique Latine le prestige qu’elle a laissé s’éroder.

Au total la France ne doit pas renoncer au choix européen mais en revoir les modalités pour construire une « Europe européenne » capable d’exister par elle-même et pour elle-même, bref d’être un acteur à part entière de la politique mondiale. Un tel choix implique le resserrement des solidarités entre les grands Etats européens, au plan économique, industriel, technologique mais aussi en politique extérieure pour faire face aux défis que constituent l’abus de leur position dominante par les Etats-Unis, le rachat éventuel de nos entreprises stratégiques par l’une ou l’autre des Superpuissances de demain, et enfin les menaces de déstabilisation venues du Sud : terrorisme, immigration non contrôlée. L’accueil durable sur notre sol doit être proportionné à la capacité d’intégration du pays. Pour continuer à « faire France » à nouveau, il faut que le pays ait envie de faire d’étrangers des Français et prenne les moyens d’une véritable politique d’intégration. Il faut aussi que les nouveaux citoyens aient envie de s’intégrer à la France. C’est l’image que donne la France, à elle-même et aux autres, qu’il faut relever. Dans ces conditions, l’immigration pourra être un atout pour la France.

La construction d’une « Europe européenne » est un projet de longue haleine. Elle ne dispense nullement la France de faire le choix du monde, bien au contraire. Les grandes entreprises multinationales françaises sont les vecteurs privilégiés de cette ouverture mais y contribuent aussi nos 125 000 entreprises exportatrices encore trop peu nombreuses par rapport aux 350 000 allemandes ainsi que nos 2,5 millions de concitoyens vivant à l’étranger. Le réseau de nos établissements d’enseignement joue également un rôle majeur. Enfin, les DOM-TOM doivent davantage contribuer au rayonnement de la France dans leur espace géographique.

La France pourra-t-elle maintenir un réseau diplomatique qui est le deuxième mondial, une dissuasion nucléaire crédible, une capacité de « projection de forces » significative, tout en veillant à la protection de son territoire et de sa population, si elle ne sort pas de la stagnation dans laquelle elle semble s’être enfermée depuis près de dix ans ?

Notre compétitivité stagne ou s’érode si on la mesure par le déficit de nos échanges de produits manufacturés (hors énergie et matériels de défense) : 23 Milliards en 2015 contre 13,7 en 2008 et par la faible progression de nos exportations globales (455 Milliards en 2015 contre 417,6 Milliards en 2008). Notre tissu industriel s’effiloche. Nos grands groupes passent sous pavillon étranger (Arcelor, Pechiney, Alcatel, Alstom, Lafarge). Rien de tout cela n’était inévitable.

Dans le système de la monnaie unique, nous ne pouvons plus dévaluer. Nous avons laissé se creuser l’écart avec nos compétiteurs européens : écart des coûts, salariaux et généraux d’abord, mais aussi de la compétitivité par l’innovation, du fait de la réduction des marges des entreprises qui n’investissent pas assez, notamment dans la recherche. Nous enregistrons ainsi un déficit avec tous les pays de la zone euro. Soit on change ce système (monnaie commune par exemple), soit on opère les fameuses « réformes » que tous les gouvernements appellent de leurs vœux sans que le contenu en soit jamais précisément défini. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait principalement du temps de travail, du coût du travail à travers les heures supplémentaires et de la durée de l’indemnisation du chômage. J’observe que ces réformes doivent être politiquement soutenables. Si elles intervenaient, elles ne le feraient pas dans le même contexte économique porteur que les réformes Schröder de 2004. Le chemin de la dévaluation compétitive, s’il est suivi par tous, nourrit la récession. C’est bien le reproche qui est fait à la monnaie unique dans tous les pays du Sud de l’Europe. Globalement d’ailleurs, le taux de croissance dans la zone euro est inférieur de moitié à celui des Etats-Unis et inférieur à celui de nombreux pays européens situés en dehors (Grande-Bretagne, Suède, Pologne, etc.) sans parler de la Chine et de l’Inde qui caracolent entre 6,5 et 7,5 %.

Le peuple français peut-il être convaincu de la nécessité de l’effort ? Nous ne travaillons pas assez. Mais la répartition et la rémunération de l’effort comptent aussi parce que la demande est le moteur de la croissance. Naturellement la politique salariale devrait être définie à l’échelle européenne. J’entends que la compétitivité par les coûts passe aussi par des économies. Certaines ont été effectuées. D’autres sont certainement possibles … Mais j’observe que les réformes autour desquelles on fait grand tapage – la réforme territoriale par exemple – ne rapportent en fait aucune économie mais constitueront au contraire un facteur de dispersion et de désorganisation des Administrations régionalisées de l’Etat.

Le modèle mercantiliste allemand (excédent commercial de 8,5 points du PIB) doit tenir compte des responsabilités qui incombent à l’Allemagne en Europe. Un modèle de développement plus tourné vers le marché intérieur permettrait de nourrir une croissance européenne plus forte.

Que faire ? La compétitivité par l’innovation est préférable à la compétitivité par les salaires. Mais le niveau de l’investissement en France ne permet pas de nourrir assez les innovations. Nous voilà « au rouet », ramenés au casse-tête des parités internes à l’euro. Il serait souhaitable de combler les écarts qui se sont creusés depuis 1999 entre grands pays industriels européens. Pouvons-nous convaincre nos amis allemands de mener en Europe une stratégie plus coopérative ? S’ils veulent que la France puisse jouer, à leurs côtés, son rôle d’équilibre et de proposition en Europe, ils le comprendront, dans leur intérêt même. Mais s’ils restent indifférents à la strangulation ottomane dont souffre, pour des raisons historiques et structurelles anciennes, l’économie française par rapport à la leur, en régime de change bloqué, il appartiendra à un gouvernement français désireux de prévenir une dérive extrémiste, de prendre les mesures que commande le salut public, et cela dans l’intérêt de l’Europe tout entière. Le temps des choix difficiles est devant nous. Les marges sont étroites. Seul y réussira un gouvernement de large rassemblement qui devra inventer une politique assez nouvelle et ambitieuse pour qu’elle puisse susciter l’adhésion populaire.

Le peuple français est ainsi placé en face de choix décisifs : Quel est aujourd’hui l’intérêt du pays ? Voulons-nous que la France reste une grande nation et sommes-nous prêts à en prendre les moyens ou acceptons-nous l’effacement de la France ? Un regain de patriotisme s’observe dans notre peuple depuis les attentats de 2015. Mais il faut que ce patriotisme inspire l’action collective et que les élites elles-mêmes en donnent l’exemple, notamment à la tête de nos grandes entreprises par les choix de localisation, la politique des rémunérations ou par le comportement quotidien (refus de l’évasion fiscale et de la débine permanente de la France). Si une rupture s’opère dans l’attitude des élites, je suis convaincu que le peuple, dans sa masse, acceptera de relever le défi de l’effort. Là est la clé. La France, comme elle a su le faire à plusieurs reprises dans son Histoire, a besoin de prendre un nouveau départ. Sinon, de crise en crise, ce serait l’effacement et la fin de la France. Qui se résignerait d’un cœur léger, à la disparition de ce qui fut une très grande chose ? 

Brexit: la France a-t-elle intérêt à suivre la voie britannique ?

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