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Publié par Bob Woodward

Affaire Baudis: on n'est jamais trahi que par les siens

Dans "La République des Rumeurs" (éditions Flammarion), le journaliste Alexandre Duyck explore ces ragots, rumeurs et complots qui ont traversé la Vème République. Affaire Markovic, compte caché de Chirac au Japon, affaire Clearstream...
A chaque fois, il s'emploie à décortiquer le phénomène et à retrouver les témoins. Parmi ces rumeurs, l'affaire Alègre à Toulouse, où plutôt "l'affaire Baudis", celle qui a touché l'ancien maire de Toulouse de plein fouet en 2003. Premier Défenseur des droits, Dominique Baudis, décédé jeudi à l'âge de 66 ans, restera la victime emblématique d'une fausse rumeur qui le meurtrit profondément.
En 2003, l’ancien maire de Toulouse est mis en cause dans l'affaire du tueur en série Patrice Alègre. Accusé de proxénétisme, viol, meurtre et actes de barbarie, par deux prostituées, Dominique Baudis prend les devants en révélant publiquement, au journal de TF1, qu’il est cité dans cette sordide affaire. Des prostituées accusent la police d'avoir couvert les crimes d’Alègre parce qu'il était au coeur d'un réseau de prostitution fréquenté par de hautes personnalités.
Sur photographies, elles identifient Dominique Baudis, alors patron du CSA, et l'accusent d'avoir participé avec le tueur en série à des soirées sado-masochiste mêlant actes de tortures et viols, y compris par des mineurs.
Baudis se défend de cette "effarante machination", suspectant l’industrie pornographique de vouloir le discréditer pour freiner sa lutte contre les programmes porno à la télé. Le 18 mai 2003, devant des millions de téléspectateurs, Dominique Baudis dénonce "le poison de la rumeur",  le front perlé de sueur :
La calomnie je vais l’affronter face à face, les yeux dans les yeux, et je vais la prendre à la gorge. Evidemment je n’ai jamais ni de près, ni de loin, fréquenté Patrice Alègre, les proxénètes, ni participé ou organisé de soirées barbares. Croyez-moi je ne baisserai pas les bras tant que je ne saurais pas qui est à l’origine de cette saloperie".

Affaire Baudis: on n'est jamais trahi que par les siens

Il ne sera totalement innocenté par la justice qu'en 2005. Le Parquet avait requis deux ans de prison avec sursis à l'encontre des prostituées poursuivies pour dénonciation calomnieuse.
"C'est la rage et les bouffées de colère qui m'aident à tenir. Si j'avais mis fin à mes jours, on l'aurait traduit comme un aveu de culpabilité. Bien sûr que je n'en sors pas indemne, j'en sors même très meurtri. Ce drame représente certainement un tournant dans ma vie", confie-t-il lors de la sortie de "Face à la calomnie", journal intime tenu pendant ses 18 mois de cauchemar.

"Pour la première et la dernière fois", Ysabel Baudis, la veuve de Dominique, témoigne dans ce livre qui sort le 3 février mais que nous avons pu lire en avant-première. Moins de deux ans après la mort de son mari, elle y raconte par le menu cette année 2003 et la manière dont Dominique Baudis a vécu ce choc.

Elle y éreinte aussi une certaine presse, particulièrement La Dépêche du Midi, mais aussi Philippe Douste-Blazy, alors maire de Toulouse et "ami" de Dominique Baudis, accusé de ne pas l'avoir informé de la rumeur. Douste-Blazy qui s'explique lui aussi dans le livre et justifie sa position.
Quand Dominique Baudis découvre la rumeur en mai 2004, il est président du Conseil supérieur de l'audiovisuel. Ysabel Baudis raconte qu'il ne se rend pas compte immédiatement de ce qui lui arrive. Une rumeur parle de lui dans des séances avec des prostituées organisées alors par le tueur en série Patrice Alègre. De séances de torture sur des femmes et des enfants ! Des notables toulousains auraient ainsi protégé Alègre durant des années. Ysabel Baudis raconte au journaliste Alexandre Duyck : « Il m’a dit : “Tu te rends compte, on me fait passer pour un monstre qui martyrise des femmes, des enfants. Pourquoi faire ça contre moi, contre nous ?” Et il s’est mis à pleurer doucement contre mon épaule. Je lui ai dit : “Tu verras, dès que tu auras dénoncé cette folie, tu te sentiras mieux.”

Le dimanche suivant, la France découvre l'affaire par l'intervention de Dominique Baudis au journal de TF1. C'est alors un déferlement. Ysabel Baudis décrit dans le livre l'attitude de journalistes, d'élus, d'organes de presse. Et éreinte certains.
Pour ne pas avoir alerté Dominique Baudis, son ami, de la rumeur, Philippe Douste-Blazy "pour qui il avait tant fait", a perdu l'amitié de l'ancien maire de Toulouse et de son épouse.
Si je veux être gentille et indulgente, je me dis que c’est peut-être parce qu’il savait qu’il était cité par les prostituées et qu’il voulait se protéger… Nous lui avons demandé de venir chez nous, il est venu. Nous lui avons demandé : “Pourquoi ne nous l’as tu pas dit ? Pourquoi ne nous as-tu pas prévenus ? Et que fais-tu pour nous maintenant ?” Il a dit qu’il ferait, qu’il se battrait. Il n’a rien fait".
La guerre commence en 2001, lorsque Dominique Baudis décide de ne pas se représenter, et choisit le maire de Lourdes, Philippe Douste-Blazy pour assurer la relève. « On demande toujours à un homme politique ce qu’il regrette, quelle erreur il a commise. Je connais aujourd’hui la réponse : j’ai choisi Douste-Blazy pour me succéder » a déclaré l’ancien maire dans les colonnes de l’Express (08/02/2008). « L’affaire Alègre a créé le désordre des leurs relations qui étaient jusque-là, en apparence du moins, au beau fixe » explique l’historien Jean-Claude Duphil.

Affaire Baudis: on n'est jamais trahi que par les siens

Lorsque le nom de Dominique Baudis est cité dans cette affaire, Philippe Douste-Blazy, qui aurait eu vent du cataclysme qui se préparait, n’aurait d’une part pas prévenu son prédécesseur, ni d’autre part manifesté aucun soutien. Laissant place à un silence assourdissant. D’après nos sources, Philippe Douste-Blazy était lui-même mis en cause dans l’affaire. Il aurait été dénoncé par la prostituée Patricia, en même temps que Dominique Baudis et le maire de Pau André Labarrère, mais son nom n’a pas été éclaboussé par le scandale médiatique entièrement centré sur Dominique Baudis. En tant que ministre des Affaires étrangères, l’information, relayée à l’Elysée puis au ministère de l’Intérieur est parvenue jusqu’à lui. Sachant cela, il aurait choisi d’alimenter la rumeur contre Baudis afin de protéger ses arrières. Mais selon Michel Roussel, directeur d’enquête de l’affaire, le nom de Douste-Blazy n’aurait pas été directement prononcé par Patricia, mais serait apparu plusieurs fois dans le dossier, suite à la médiatisation de l’affaire.
Le mystère reste entier, mais les deux hommes sont depuis, irréconciliables. Serge Didier, l’avocat de Dominique Baudis à l’époque des faits, ne veut plus parler de cette sombre époque, « l’affaire Alègre a été un moment dramatique pour la ville à un niveau que l’on ne soupçonne pas ». Il consent cependant, que les problèmes de la droite toulousaine ont commencé à ce moment : « c’est notre tragédie grecque » ironise-t-il

Dans le livre, Philippe Douste-Blazy raconte lui aussi, "pour la première fois", sa version des faits et notamment cette entrevue au domicile toulousain des Baudis. Il raconte que Dominique Baudis lui a ouvert la porte d'un glaçant "Bonjour Monsieur, que venez vous faire ?". Pour Philippe-Douste Blazy, 13 ans plus tard, cet épisode de l'affaire Alègre se résume ainsi : "Un ami qui s'est transformé en ennemi, sans pitié, cruel".  Philippe Douste-Blazy réfute que son "jeu" fut "de tout faire pour éviter qu’il ne revienne à la Mairie. Ceci est d’autant plus ridicule que j’ai toujours su que Dominique Baudis, qui était un homme de parole, avait bel et bien arrêté sa vie politique. Pire, certains ont même accrédité auprès de lui la thèse suivante : je voulais salir son image pour ne plus avoir “la statue du Commandeur” en face de moi tous les matins à Toulouse… Quelle folie ! Malheureusement, Dominique s’en est progressivement convaincu".
Pour Ysabel Baudis, le rôle de la presse dans cette affaire a été déterminant. Et particulièrement La Dépêche du Midi, dirigée par Jean-Michel Baylet.
"Dans l’affaire des rumeurs ayant frappé mon mari, La Dépêche a allumé le feu. Pourquoi ? Je me le demande toujours. La Dépêche a allumé le feu et l’a alimenté mais d’autres l’ont aidée".

Parmi ces "autres", Ysabel Baudis cite Le Monde, qui a publié alors un article prenant pour argent comptant la rumeur d'une "chambre des horreurs" au château d'Arbas. Le Monde s'est ensuite excusé.
Quant à La Dépêche du Midi, elle évoque la "guerre" entre les familles Baylet et Baudis et la décision de son mari, en arrivant au Capitole, de mettre fin "aux privilèges dont jouissait La Dépêche du Midi auprès de la municipalité : les annonces légales, les espaces publics, les contrats lors des foires, des marchés..."
Ysabel Baudis, qui dit s'être renseignée à l'époque "pour savoir si cracher sur quelqu'un était punissable mais Dominique m'a calmée". Elle ne se souvient plus avoir fêté le non-lieu dans cette affaire mais évoque en revanche son sentiment général, empreint de morbidité.
"Je me dis aujourd'hui que cette histoire était faite pour tuer un homme. Un homme politique, un homme tout court. Tuer aussi un couple, sa famille. Une histoire faite pour tuer"

Avant de conclure sur cette théorie du boomerang, qu'elle dit avoir expliquée à Philippe Douste-Blazy : "Quand on lance un boomerang plein de merde, il vous revient toujours, tôt ou tard, en pleine face".

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