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Publié par Bob Woodward

1914…2014: une nouvelle guerre mondiale a-t-elle débuté ?

 

Débarrassé de ses parts d'ombre, le califat rétabli par Baghdadi demeure une légende dans l'esprit de nombreux musulmans.

Le 3 mars 1924, les troupes républicaines de Mustafa Kemal encerclent le palais Dolmabahçe, pour en expulser Abdülmecid II, qui y résidait encore avec le titre de calife. Abdülmecid dut quitter ses cours de musique, abandonner ses lectures des grands auteurs français (Montaigne, Hugo) et le faste de la vie de palais.

Empruntant l’Orient-Express, il fuit vers l’Europe et finit par s’installer à Nice. Il ne retrouvera plus jamais son titre religieux. Après la disparition du sultanat, pouvoir politique, vient la fin du califat… Depuis cette époque, son évocation relève du mythe d’un âge d’or. Avant l’annonce fracassante de son rétablissement par Abou Bakr Al-Baghdadi, aucun leader du monde musulman n’avait revendiqué un pouvoir aussi prestigieux, associé aux grands empires multinationaux unis par la foi en l’islam. Oussama Ben Laden considérait le califat comme un objectif ultime.

Même le mollah Omar, chef des talibans, s’est arrêté au titre d’Amir al-Mouminine (Commandeur des croyants). Baghdadi est peut-être d’une génération plus impatiente que les chefs d’Al-Qaïda. Comme si, enhardis par leurs avancées de part et d’autre de la frontière syro-irakienne, ces soldats se prenaient à rêver d’un empire sans limites.

Les premiers califes (khûlafa rachidûn, littéralement "successeurs éclairés") ont porté par le fer le message du prophète Mohammed. En une douzaine d’années, Abou Bakr As Siddiq et Omar Ibn al-Khattab ont conquis la Péninsule arabique, Damas, la Mésopotamie, la Perse, Jérusalem, le nord de l’Égypte, la Cyrénaïque. Compagnons du prophète, les quatre premiers califes (en plus des deux précités, Othman et Ali) restent dans l’imaginaire de nombreux musulmans des souverains parfaits, touchés par la grâce.

C’est oublier que la même période était synonyme d’intrigues et de violences : excepté Abou Bakr, mort de vieillesse après un très court règne, Omar, Othman et Ali finirent tous assassinés. Reste le prestige accolé au califat, que perpétuèrent les Omeyyades puis les Abbassides. Ces derniers restent – avec la Maison de la sagesse (Bayt al-Hikma) du calife Haroun al-Rachid et de son fils al-Mamun – associés au plus grand effort de traduction du Moyen Âge.

Le très médiatisé État islamique est-il une nouvelle hydre, plus puissante et terrifiante qu'Al-Qaïda ne l'a jamais été ?

"Obéissez-moi tant que vous obéissez à Dieu en vous", a commandé le prêcheur aux musulmans du monde entier. Abaya et turban noirs, le visage mangé par une barbe épaisse et drapé dans la dignité suprême de calife (successeur) du Prophète et Commandeur des croyants, le chef jihadiste Abou Bakr al-Baghdadi est apparu pour la première fois en public.

C’était le 4 juillet 2014, premier vendredi de ramadan pour les musulmans, Independence Day de la superpuissance américaine. C’était au minbar de la Grande Mosquée de Mossoul, bâtie au XIIe siècle par Nour al-Din Zanki, le combattant de l’islam qui faisait trembler les croisés. Peu avant, l’imam du lieu avait été exécuté. Il avait refusé de reconnaître l’autorité du nouveau "calife Ibrahim".

Dans la salle de prière, des hommes en armes vêtus de noir, des faisceaux de kalachnikovs posés contre les murs. "Si vous saviez ce qu’il y a dans le jihad de gratification, d’honneur, de promotion et d’estime dans le monde et dans l’au-delà, aucun d’entre vous ne resterait assis ou absent du jihad", a poursuivi celui que l’on surnomme le nouveau Ben Laden ou l’Attila du Levant.

À la tête de ses noires cohortes, il a surgi des déserts de l’Ouest irakien en 2013 pour se tailler un domaine dans le nord-est de la Syrie. Renforcé par le chaos de la guerre civile qui y fait rage, il a fondu en janvier sur les villes de Ramadi et Fallouja, en Irak, avant de prendre début juin la province septentrionale de Ninive, poussant ses hordes jusqu’aux abords de Bagdad. L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) est devenu l’État islamique (EI), ou tout simplement "l’État" (al dawla) pour ses partisans, abolissant l’idée de frontières géographiques et niant toute légitimité aux États temporels des cinq continents, inéluctablement destinés à être dissous dans ce califat universel et exclusif.

Dans une vidéo intitulée "La fin de Sykes-Picot", d’après l’accord franco-anglais qui a défini le partage des territoires du Moyen-Orient en 1916, un jihadiste chilien nommé Abou Safiya montre, fort réjoui, un poste-frontière entre la Syrie et l’Irak détruit par les bulldozers de l’EI. "Si Dieu le veut, ce n’est que la première des nombreuses barrières que nous allons briser !" Cible immédiate à abattre, le chiite, l’hérétique absolu, l’ennemi proche, le traître arabe à la solde de la puissance perse.

Mais Baghdadi n’a que le Ciel comme horizon et ses vues sont vastes. Tous les musulmans qui refuseront de faire allégeance au nouveau calife seront tués, annonçait le porte-parole de l’EI, le 29 juin 2014. Début juillet, le compte Twitter – non authentifié – d’un membre de l’EI, Abu Turab Al Mugaddasi, annonçait aux princes saoudiens, gardiens des lieux saints : "Si Dieu le veut, nous tuerons ceux qui prient des pierres à La Mecque et nous détruirons la Kaaba."

Au Maroc, dont le roi se voit disputé par le calife Ibrahim la qualité de Commandeur des croyants, le ministre de l’Intérieur confirmait le 15 juillet les craintes de projets terroristes sur le territoire et évoquait une "liste de personnalités visées" par l’EI. "Je viendrai vous voir à New York", la petite phrase lancée par Baghdadi à ses geôliers américains à sa libération de prison en 2009 sonne maintenant aux États-Unis comme un terrifiant augure.

Prométhéenne, messianique, la geste de Baghdadi se réclame des chevauchées glorieuses des compagnons du Prophète, et les jihadistes les plus fervents voient dans leur calife l’incarnation du Mahdi, le souverain juste et droit dont l’avènement doit précéder le Jugement dernier. Son apparition semble bouleverser l’ordre du monde, bousculer les sociétés et faire vaciller les puissants : d’Asie en Afrique, des damnés de la terre se rallient à sa bannière. Al-Qaïda agonise, vive le califat.

À Maan, en Jordanie, comme à Manille, aux Philippines, des manifestants brandissent le drapeau de l’EI sur la place publique, galvanisés par le prêche de Mossoul. Au Maroc, deux étudiants sont arrêtés le 12 juillet 2014 pour avoir agité le même étendard dans un stade. Les plus exaltés obéissent à l’injonction jihadiste et s’envolent pour "l’État" avec des rêves de martyre. Les centaines qui en reviennent, aguerris et fanatisés, sont le cauchemar des services de renseignements et des universitaires de renom n’hésitent plus à prédire un 11 Septembre européen.

Dans le Sinaï, en Cyrénaïque, dans le Sahel ou en Somalie, les autres groupes jihadistes font la louange du calife. Certains lui jurent fidélité. Face à la menace, les États syrien et irakien semblent inefficaces et les puissances régionales et internationales tétanisées. Une nouvelle hydre s’abattrait-elle sur le monde, plus puissante et terrifiante qu’Al-Qaïda ne l’a jamais été ?

1914…2014: une nouvelle guerre mondiale a-t-elle débuté ?

 

Un tigre de papier que seules la complexité du terrain et la perplexité de la communauté internationale autorisent à rugir ! Un château de cartes bâti sur les ruines de deux États en faillite et qu’un retournement d’alliances pourrait balayer en quelques jours. Car la légitimité du soi-disant califat ne repose que sur ses armes et son butin de guerre. Youssef al-Qaradawi, l’influent président de l’Union internationale des oulémas, n’a-t-il pas déclaré sa proclamation juridiquement nulle ? Sur le terrain, l’EI n’est en Irak que le fer de lance d’une vaste insurrection sunnite contre le pouvoir autocratique du Premier ministre chiite, Nouri al-Maliki. Le 16 juillet, 300 représentants de la rébellion sunnite se concertaient à Amman, en Jordanie.

Les cheikhs de Fallouja sont rétifs à s’inféoder au calife Ibrahim, et les assassinats et les représailles s’enchaînent.

Commentaire de l’un d’entre eux sur l’EI : "On a besoin d’eux. Pour l’instant." En effet, lorsque l’ouest et le nord du pays ont été envahis, les effectifs de Baghdadi, certes très visibles, ne représentaient qu’une partie minime des combattants. Ses alliés de circonstance, chefs tribaux et anciens baasistes, ont des convictions et un agenda national opposés à ceux d’al dawla. Les cheikhs de Fallouja sont rétifs à s’inféoder au calife Ibrahim, et les assassinats et les représailles s’enchaînent. Dans le Nord, l’Armée des Naqshbandis, une puissante milice baasiste, dispute ses positions à la roquette et si des populations ont applaudi leur libération du joug de Maliki, elles ne tarderont pas, comme en Syrie, à rejeter celui des rigoristes.

Enfin, comme les autres zones de peuplement chiite, Bagdad n’est pas près de tomber aux mains des excommunicateurs sunnites. Pour l’heure, la force de l’EI réside dans la faible légitimité du régime Maliki et les dissensions entre ses nombreux ennemis. Si les autorités actuelles se résignaient à associer plus équitablement Kurdes et sunnites au pouvoir, l’EI perdrait la plupart de ses soutiens non jihadistes et pourrait à nouveau avoir affaire aux Sahwa, des milices sunnites levées par les Américains pour combattre Al-Qaïda. Alors, le fameux et terrifiant califat apparaîtrait sous sa vraie nature : une vaste opération de communication, l’illusion d’un mythe éphémère.Les succès grandissant de l’État islamique (EI) à compter du printemps 2013 ne doivent rien au hasard. Ils sont orchestrés par des cadres qui ont analysé leurs erreurs passées ainsi que celles d’autres chefs jihadistes. Moribonde face aux méthodes contre-insurrectionnelles appliquées par Washington à partir de 2007-2008, ce qui était l’aile irakienne d’Al-Qaïda, dirigée par Abou Moussab al-Zarkaoui avant sa mort en 2006, renaît de ses cendres et deviendra ainsi l’EI. Machine implacable d’efficacité, cette organisation s’émancipe. Elle se perfectionne en un terrifiant golem islamique qui broie impitoyablement l’humanité de ceux qui croisent son chemin. À sa tête, Abou Bakr al-Baghdadi, proclamé "calife Ibrahim" par ses séides. Mégalomaniaque tout autant que froidement capable, le "calife" et ses vizirs appliquent les principes d’une stratégie qui, elle-même, est le fruit d’influences diverses. Au premier rang de celles-ci, la tradition du jihad qu’écrivent au fil des siècles une multitude de penseurs musulmans. Aujourd’hui, l’exégèse de leurs travaux structure plus ou moins fortement la doctrine stratégique de l’EI. Considérons parmi les plus marquants de ces théoriciens, aussi bien pour ce qu’ils représentent d’inspiration directe pour Baghdadi que par contraste avec ses choix.

Les penseurs du jihad – dans son acception de "lutte armée" (à savoir, le jihad mineur) – l’ont étudié sous ses aspects religio-juridiques (plutôt que "religieux et juridiques", l’un et l’autre étant indissociables) dès l’aube de l’Islam. La Grande Discorde de 656, période durant laquelle se déchire de fractures politiques et religieuses l’unité qu’avait imposée Mahommet, influe sur leur réflexion et leurs travaux. L’idée de la puissance militaire se pose alors en socle de leur réflexion et de leurs enseignements. Les conquêtes arabes renforcent leur sentiment que cette conception est juste : conquête en Perse (bataille de Cadésie en 636, quatre ans après la mort de Mahommet), au Moyen-Orient, en Asie Centrale, puis en Afrique avant que les musulmans ne prennent pied en Espagne dès 712, étant finalement arrêtés dans leur expansion en 732, à Poitiers.

Toutefois, la dimension politique n’est pas totalement bannie. Ainsi, les guerres de Ridda (après la mort de Mahommet) contre les kafirs (ici au sens politique de "dissidents" refusant de payer l’impôt) soulignent pour les autorités la nécessité d’une administration centrale face aux confédérations de tribus, menace potentielle pour l’unité politique et religieuse (danger du polythéisme) des territoires possédés. Naît des guerres de Ridda la prise de conscience quant à la nécessité d’un pouvoir central, mais aussi d’une diplomatie aussi bien "intérieure" (rapports avec les tribus) qu’"extérieure" (rapports avec les voisins). Nécessité qui s’accompagne d’une problématique cruciale à l’existence d’une entité territoriale (religieuse) unie, celle des ressources.

Le principe de prééminence de la puissance militaire, puis celui de la nécessité d’un contrôle administratif centralisé font de la guerre le moyen par excellence à la disposition du calife. Moyen qui permet la réalisation d’un territoire souverain (état), tant pour conquérir et pour unifier que pour régner. Deux principes qui renvoient à un processus en deux temps qui schématise aujourd’hui – nous le verrons en détails plus tard – les fondements de la pensée stratégique jihadiste contemporaine, dont celle de Baghdadi. Mohammed Ibn Al-Hasan al-Shaybani, né en 749 ou 750 et décédé en 805, est le premier à véritablement définir des règles du jihad dans Kitab al-Siyar al-Kabir (titré dans sa traduction La loi islamique des nations). Pour l’anecdote (que n’ignore pas Baghdadi), il est nommé juge à Raqqah en 796, ville qui deviendra en 2013 la "capitale" de l’EI…

Abou Abdoullah Mohammed bin Idris Al-Shafi’i (767 à 820) va quant à lui "légiférer" sur la doctrine de fard kifaya, l’obligation collective, éloignée de toute considération offensive (et donc, purement défensive) qui implique notamment l’octroi de ressources au pouvoir central afin d’alimenter le jihad. Environ cent ans plus tard, cette doctrine inspirera l’idée du jihad global cher à Hassan al-Banna puis à Abdallah Azzam et à Ben Ladden. Pour sa part, Baghdadi en retient la problématique des ressources et de leur centralisation.

Jusqu’au Xe siècle, tabou, l’affrontement physique entre musulmans est absent des écrits des savants. Il n’est question que de frapper les infidèles ; les affrontements armés entre musulmans sont alors tabous, bien qu’existants. Tout change avec Abou al-Hasan al-Mawardi (972 à 1058) dans al-Ahkam as-Sultaniyyah (Les lois de la gouvernance islamique). Cette évolution découle d’un contexte géopolitique de plus en plus délétère pour un califat qui décline. Les rivalités et antagonismes religieux croissent (querelle à propos de la succession de Mahomet qui conduit à la fracture entre sunnites et chiites), le contrôle des vastes territoires conquis est de plus en plus difficile. Chantre de la toute-puissance du califat, al-Mawardi songe aux chiites lorsqu’il "légalise" le jihad contre ceux qui provoquent un schisme religieux néfaste à l’unité.

1914…2014: une nouvelle guerre mondiale a-t-elle débuté ?

 

Moins de cent ans plus tard, Hamid al-Ghazali (1058 à 1111) se fait champion des sunnites (que représente alors le califat abbasside au Moyen-Orient) contre le chiisme (représenté par le califat fatimide en Afrique du Nord), tout en prônant également la guerre contre les infidèles, y compris femmes et enfants : "(…) l’on doit faire le jihad (par exemple des razzias ou des raids) au moins une fois par an… On doit utiliser une catapulte contre eux quand ils sont dans une forteresse, même si  sont parmi eux des femmes et des enfants. On doit les brûler et/ou les noyer…". Le Moyen-Orient est alors en pleine "époque" des Croisades ; Jérusalem est tombé aux mains des chrétiens en 1099. Rappelons les massacres de musulmans et de Juifs (qui se sont battus côte à côte) consécutifs à la chute de la ville ; s’ils font assurément moins de 70 000 morts, ils s’élèvent tout de même à moins de 10 000 tués, dont beaucoup de femmes et d’enfants.

Taqi al-Din Ahmed Ibn Taymiyya, né en 1263, est à la fois un penseur et un combattant. Cette idée du lettré guerrier (et non l’inverse), nourrira la fantasmagorie de toute une génération, à commencer par Ben Laden. En dépit d’une modernisation choc de la propagande de son organisation, Baghdadi empreinte lui aussi à cet imaginaire romanesque, jusqu’à la caricature. Ibn Taymiyya se distingue alors que les Mongols règnent sur l’Iran. Ils ne cachent pas leur ambition d’étendre leur domination à l’Ouest, notamment en Syrie.

Celui qui les dirige, le khan Mahmoud Ghazan s’est converti à l’Islam en 1295. De fait, les Mamelouks (esclaves-soldats qui s’emparent du pouvoir en Égypte en 1250) sont réticents à affronter les Mongols, bien que les ayant vaincus à plusieurs reprises dans le passé. Fin 1299, l’armée du khan se met en marche : elle franchit l’Euphrate et se dirige vers la Syrie. Ibn Taymiyya appelle au jihad contre ces envahisseurs, arguant que la conversion du khan est hypocrite (il est vrai qu’il ne cesse de pratiquer le chamanisme), uniquement dans un but politique. Il dénonce la non-application de la véritable charia du khan. L’alliance que conclut ce dernier avec les chrétiens en 1302 contribue à "donner raison" à  Ibn Taymiyya ; combattre les Mongols est donc "légitime". Finalement, les cavaliers des steppes sont vaincus en 1303.

Même s’il faut se garder de tout anachronisme, idéologiquement, Ibn Taymiyya est un extrémiste parmi les radicaux de l’époque. Il vilipende le chiisme, rejette notamment les écrits d’ Hamid al-Ghazali qu’il considère comme trop modérés ! Il n’enjoint pas seulement de guerroyer contre les Mongols et les chrétiens ; d’après lui, le jihad  doit également frapper les musulmans qui se dérobent à cette obligation. Intégrisme qui lui vaut de croupir en prison, à plusieurs reprises. L’incarcération de 1326, à Damas, lui sera fatale : il meurt deux ans plus tard, en 1328. De "l’incorruptible piété" à la mort en prison en passant par le romanesque coloré, tous les ingrédients sont réunis pour faire d’Ibn Taumiyya un personnage emblématique de la "philosophie" jihadiste contemporaine (essentiel pour sa compréhension). Avant Ben Laden, Zaouahiri ou Baghdadi, son "œuvre" fera des émules lorsque Napoléon lancera sa campagne d’Égypte, lors de guerres aux Philippines, dans les Balkans ainsi qu’en Afrique à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, influençant considérablement le courant salafiste.

Plus proches de nous dans le temps, Hassan al-Banna (1906 à 1949), grand-père de Tarik Ramadan (précisons toutefois que ce dernier a dénoncé l’EI à l’été 2014), est un des fondateurs des Frères musulmans. Ses réflexions et paroles teinteront la philosophie d’Al-Qaïda quelques décennies plus tard, en particulier avec l’idée d’un jihad mondial, résolument anti-occidental, comme il l’explique ici : "Notre tâche en général est de nous lever contre le flot de la civilisation moderne nous submergeant du marais matérialiste et des désirs impies". Propos que reprennent à leur compte d’autres acteurs du jihad, il est vrai, sans nécessairement les connaître, du fait d’une profonde inculture en la matière, ainsi que l’illustre Aboubakar Shekau, chef de Boko Haram au Nigeria.

Si la pensée d’al-Banna s’éloigne de celle que cultive Baghdadi aujourd’hui (la création du califat sans délai, par contraste avec un patient jihad global que préfère Al-Qaïda et affiliés), si les Frères musulmans ne sont pas appréciés par l’EI, existent toutefois de nombreuses inspirations communes. Ainsi, pour al-Banna, la violence que porte le jihad mineur constitue une solution à tous les problèmes, avec des vertus sociales qui viennent après l’action militaire (tout en étant inhérentes à celle-ci). A l’instar du "modèle" Ibn Taymiyya, al-Banna est tué par les "apostats", abattu par la police égyptienne en 1949.

Sayyid Qutb (1906-1966), disciple du précédent et lui aussi Frère musulman, prône l’application stricte de la sharia par le combat, en particulier contre les régimes apostats (avec, en premier lieu, l’Égypte) dont les sociétés vivent selon lui dans l’ignorance de Dieu. Son discours est on ne peut plus actuel : "Le jihad de l’Islam est d’assurer la totale liberté pour chaque homme à travers le monde en le libérant de la servitude d’autres humains afin qu’il puisse servir Dieu, qui est un et n’a pas d’associés". L’essence de ses propos se retrouve dans le discours de nombre de théoriciens actuels du jihad, connus ou non, ainsi que dans le discours d’une multitude de jihadistes de l’EI ou de ceux qui se destinent au jihad…

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