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Publié par Bob Woodward

Un univers médiatique poreux au salafisme ?

Vidéos de propagande partagées sans filtre sur les réseaux sociaux, théories conspirationnistes de plus en plus répandues, crédibilité des médias remise en question, frontières entre les supports de plus en plus poreuses, le contexte dans lequel sont consommées les images (plus ou moins) documentaires n'a jamais été plus insaisissable.
À la veille de la date de sortie prévue pour le film "Salafistes" réalisé par François Margolin et Lemine Ould Salem, la polémique ne désenflait pas. "Spectacle douteux" pour les uns, "chef d'oeuvre" pour les autres, le film choc ne laisse personne indifférent. Et pour cause. Pendant 1h10, le spectateur y observe des jihadistes du Mali ou d'ailleurs réciter leur propagande. De longues séquences non commentées et non expliquées, entrecoupées d'images confectionnées par Daech. Un mix qui provoque le malaise.
Le sort du documentaire est d'ailleurs entre les mains de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui doit décider si elle lui accorde ou non un visa d'exploitation. Comprendre, censurer ou non ce documentaire. La commission de classification des œuvres du Centre national du cinéma (CNC) a d'abord préconisé une interdiction aux moins de 18 ans, accompagnée d'un avertissement. Car "Salafistes" n'épargne aucune facette de la galaxie jihadiste. Des fondements théoriques de cette idéologie aux atrocités commises en Irak, l'horreur s'y affiche brute, sans filtre.
Certes, le documentaire montre la réalité cruelle de la vie sous la charia et des discours qui se répandent de plus en plus. Mais d'un autre côté, l'absence d'éléments explicatifs ou contextuels lui vaut des procès en propagande. Et en effet, quelques jours après la diffusion d'une vidéo signée Daech sur les attentats de Paris, la question de la récupération de ce film pour le compte de la publicité de l'EI se pose obligatoirement.
Car comme la dernière vidéo diffusée par la branche Al Hayat Media Center en atteste, la propagande islamiste excelle dans le recyclage d'images. De fait, le risque est très grand de retrouver un jour ces longues déclarations louant le jihad et lui trouvant des légimtiés religieuses et géopolitiques (et déjà sous-tirées en Français de surcroît) dans des vidéos diffusées par des canaux jihadistes. Qui peut en effet garantir aujourd'hui que la séquence du prédicateur expliquant en quoi les femmes sont "logiquement" inférieures aux hommes ne se retrouvera jamais dans une compilation diffusée par l'un des multiples réseaux de l'Etat islamique?
Et ces discours n'ont même pas besoin d'être récupérés par des monteurs de Daech pour avoir un effet néfaste. La lecture sans distance des vidéos de propagande jihadiste et leur effet sur la radicalisation montrent bien qu'il est dangereux de faire confiance à l'esprit critique de tout le public.
Les auteurs opposent à cet argument le "déni de la réalité" expliquant que la "France est assez forte" pour faire face à ce film. Mais l'affichage sans commentaire de la fine fleur des prédicateurs pourrait aussi s'avérer contre-productive. Involontairement, le documentaire pourrait in fine venir étoffer la masse de documentations que se partagent les jihadistes en herbe dans un paysage médiatique désormais mouvant. Destiné au cinéma, le film finirait nécessairement sur Internet et les réseaux sociaux. François Margolin a beau-jeu de dire que l'interdiction du film "donnerait une victoire aux jihadistes qui se diraient que même leurs idées, simplement quand elles sont exposées, font peur". Assurément, mais la diffusion de ce film à grande échelle ne leur ferait pas de mal non plus. Au contraire.

Un univers médiatique poreux au salafisme ?

Par son sujet et par son traitement, le film est extrêmement sensible. Les auteurs le savent et en avertissent les spectateurs. "Ce film choquera peut-être mais nous le croyons nécessaire", préviennent-ils au début du documentaire expliquant avoir "choisi d'écouter des propos que l'on ne veut pas entendre, de montrer des images que l'on ne veut pas voir". La raison invoquée? Le jihadisme constitue selon eux "une école de pensée" globale et, surtout, "qui nous fait la guerre". Et dans cette guerre, il faudrait connaître son ennemi. Une sorte d'application de la célèbre consigne de Sun Tzu: "Qui connaît l’autre et se connaît lui-même, peut livrer cent batailles sans jamais être en péril".
Le film débute par une virée avec la police islamique, en juin 2012, à Tombouctou. C'est d'ailleurs le travail des deux documentaristes dans la ville malienne qui a inspiré le film "Timbuktu". Dès le départ, on plonge donc en apnée dans l'idéologie jihadiste avec une interview de Omar Ould Hamaha, chef militaire d'AQMI affilié à Mokhtar Belmokhtar. Entretien au cours duquel celui qui a déjà proféré des menaces contre la France récite sa propagande jihadiste.
S'en suivent divers entretiens avec d'autres islamistes d'Afrique de l'Ouest dont l’activité principale est de traquer les pécheurs, afin de les punir. Ce que montrent les images de propagande qui viennent ensuite, sur lesquelles on peut voir un enfant d'une dizaine d'années recevoir des coups de fouets ou encore un homme, un "voleur", auquel on coupe la main. Au fur et à mesure, les propos tenus sont de plus en plus difficiles et les images de plus en plus choquantes. De la légitimation des attentats de Mohammed Merah à la scène non floutée de l'exécution d'Amed Merabet par les frères Kouachi, l'horreur est progressive dans "Salafistes". Le film commence pourtant par un document assez exceptionnel. Des images tournées en 2012 au Mali, à Tombouctou et à Gao, alors sous occupation des djihadistes. Lemine Ould Salem s'était rendu dans ces zones, à ce moment-là totalement interdites aux médias occidentaux, pour y filmer la vie quotidienne. On y voit la police islamique faire le tour des marchés pour vérifier la «bonne» tenue des femmes, les miliciens patrouiller de nuit dans les rues désertes. La préparation d'une exécution capitale d'un Touareg accusé de meurtre, avec un plan fugace d'Abou Zeid, le patron malien d'Aqmi. Le journaliste parvient aussi à surprendre un gamin fumant une cigarette - acte hautement séditieux - et qui ose se plaindre: «On ne peut plus rien faire. C'est une nouvelle religion.»
On y entend surtout les justifications des maîtres des lieux. Mohammed Ould Bouamama, dit Sanda, le porte-parole d'Ansar Dine, un groupe djihadiste touareg, explique longuement l'imposition de la charia aux habitants par la nécessité de se conformer «à la loi de Dieu». Omar Ould Hamaha, surnommé Barbe Rousse, insiste lui aussi sur la charia et menace les Occidentaux de porter la guerre dans «leurs frontières» s'ils étaient tentés d'intervenir. La menace serait, certes, plus effrayante si Tombouctou était toujours occupée et Barbe Rousse… vivant. L'entretien, à Gao, avec un «voleur» tout juste amputé est étonnant, même s'il est entrecoupé d'une pénible scène d'amputation d'une main au couteau, prise sur Internet et qui n'est pas celle du condamné interviewé.
C'est la deuxième irruption de la violence dans Salafistes - après une scène de flagellation d'un adolescent - et la première utilisation de vidéos de propagande, mais pas la dernière.
La suite du documentaire, des entretiens avec des imams mauritaniens, va abuser du procédé, souvent gratuitement. Pourquoi diffuser en entier l'assassinat du policer Ahmed Merabet par les frères Kouachi au milieu des critiques contre Charlie Hebdo somme toute pas bien nouvelles dans la bouche des imams africains?
Le film empile les images d'exactions djihadistes, piochées sur la Toile et dans le plus grand désordre, sur les interviews répétitives de religieux relatives à leurs thèmes de prédilection: le terrorisme, la démocratie «complètement contradictoire avec l'islam», le statut inférieur de la femme… On est loin d'un document susceptible de faire autorité sur une idéologie complexe et éclatée.
La même confusion brouille les propos de jeunes Tunisiens (un journaliste, un boutiquier et un étudiant) salafistes convaincus et justifiant l'injustifiable, mais dont aucun ne semble encore désireux de se convertir en djihadiste. Le film les met néanmoins en parallèle avec les miliciens de Daech en plein massacre, de manière de plus en plus appuyée. Si appuyée, en fait, que l'on ne sait plus si c'est un documentaire que l'on regarde ou une apologie du meurtre sous toutes ses forme
s.

Un univers médiatique poreux au salafisme ?

Plusieurs questions se posent après le visionnage du film. Pourquoi le point de vue des victimes est absent du documentaire? Ne pouvait-il pas tout autant nous aider à "connaître" mieux les jihadistes? Comment ne pas craindre que ce flot de propagande ne soit pas instrumentalisé par les terroristes ou, de la même façon, comprise dans un mauvais sens? À l'heure où Daech fait feu de tout bois et va même jusqu'à récupérer Michel Onfray pour les besoins de sa propagande, la question de la responsabilité de la diffusion de tels propos est plus que jamais pertinente. Toutes ces interrogations divisent les médias français qui oscillent entre défense de la liberté d'expression et contestation de la démarche de François Margolin et Lemine Ould Salem.
"J’apprends avec consternation qu’une inqualifiable conjuration se trame pour interdire la sortie en salles de 'Salafistes' véritable chef-d’œuvre éclairant comme jamais aucun livre, aucun 'spécialiste' de l’Islam ne l’a fait", s'insurge dans une lettre ouverte à Fleur Pellerin publiée dans Le Monde le cinéaste et écrivain Claude Lanzmann qui souhaite que la ministre de la culture "tranche pour la liberté", rappelant que la dernière fois qu'un film a connu un sort équivalent "date de 1962, pendant la guerre d’Algérie, quand la police parisienne jetait dans la Seine les manifestants du FLN". Toutefois, le quotidien du soir prend ses distances avec le film qui est selon lui "loin de mettre à mal leur propagande" (celle des jihadistes ndlr).
Pour autant, d'autres médias ont pris fait et cause pour le documentaire. Le site Konbini y voit "un document nécessaire" opposant la prudence des autorités aux "libertés publiques qui sont un peu plus rabotées chaque jour" au nom de l'état d'urgence. Un argument qui ne fait pas mouche chez Rue89 qui note que les scènes violentes présentes dans le film, déjà largement relayées sur Internet, "n’apportent pas un élément d’information nouveau et pertinent, contrairement aux images exclusives tournées à Tombouctou".
Au final, c'est moins l'objet du documentaire que sa forme qui pose problème. Du côté des réalisateurs on dit ne pas comprendre la polémique. "Ce qui est choquant, c'est la réalité de Daech, la réalité des attentats qu'ils ont commis, la réalité de leur pensée. Ce n'est pas le messager qui doit être censuré", a expliqué François Margolin sur le plateau de France 3. Une façon de voir les choses qui visiblement peine à convaincre. Le malaise, lui, semble davantage partagé.
Refusant de serrer la main aux femmes ou de condamner l’État islamique, le dirigeant de l’association humanitaire islamique Barakacity, Idriss Sihamedi, a livré ce dimanche midi sur Canal + une vision très personnelle de l’islam « normal ». En présence d’une ministre de l’Education très gênée, jusqu’à en oublier de rappeler les fondamentaux de la République…La réaction de Najat Vallaud-Belkacem face à un « humanitaire » salafiste sur Canal+ continue de faire des vagues sur la Toile. Sa réplique aux propos d'Idriss Sihamedi – qui refuse de serrer la main des femmes, mais aussi, et surtout, de condamner clairement le groupe État islamique – a été jugée insuffisamment ferme par de nombreux téléspectateurs. Invitée dimanche dernier sur le plateau de l'émission "Le Supplément " pour évoquer le sort de Moussa Ibn Yacoub, de son vrai nom Puemo Maxime Tchantchuing – un jeune Français converti à l'islam, actuellement détenu au Bangladesh pour des motifs encore obscurs –, la ministre de l'Éducation nationale aurait-elle dû « aller au clash » ?
Après avoir exprimé son « malaise » devant les propos tenus par celui qui se décrit comme un « musulman normal » mais que les services de renseignements français considèrent comme suffisamment « radical » pour lui consacrer une fiche S, Najat Vallaud-Belkacem est revenue dans une interview au Parisien, ce matin, sur cette affaire.
Elle se défend de la « mollesse » de sa réaction en arguant du fait que « l'interview [d'Idriss Sihamedi, NDLR] a provoqué une espèce de sidération sur le plateau, [sidération] partagée par l'ensemble des participants et du public ». Sa première réaction, quand Ali Baddou, présentateur de l'émission, lui a demandé si elle souhaitait ajouter quelque chose aux propos de son invité, a été de répondre « non ». J'ai répondu « sèchement », souligne-t-elle, « car je refuse de me prêter à ce petit jeu nauséabond consistant à inviter des gens infréquentables pour faire du buzz. J'étais indignée de la tribune que l'on venait de lui donner. Le reste de ma réponse a été un rejet en bloc des propos tenus », insiste la ministre.
« Aurais-je dû m'engager dans un débat avec cet individu, aller au clash dans les trente secondes de temps de parole qui m'étaient offertes à la fin de son interview ? Je rappelle qu'il ne s'agissait pas d'un débat entre lui et moi, mais d'une séquence de l'émission qui lui était consacrée » poursuit-elle.
Najat Vallaud-Belkacem estime que la réponse est « non ». Elle justifie cette attitude par le fait que « cela aurait été reconnaître une valeur à [l]a parole [du président de Barakacity], lui donner beaucoup d'importance ». Quitter le plateau en geste de protestation ne lui a pas effleuré l'esprit. Même si elle a éprouvé de l'indignation et de la nausée et n'a pu s'empêcher de penser : « Comment a-t-on pu laisser un tel individu s'exprimer ? » Et la ministre de conclure que « les téléspectateurs n'avaient pas besoin d'une explication de texte face à tant de sectarisme et de bêtise ! »
Cela n'a pas empêché Christian Jacob, chef de file des députés Les Républicains, de critiquer fermement la ministre de l'Education nationale. "Najat Vallaud-Belkacem ne peut pas se laisser humilier comme elle s'est laissée humilier. Non seulement elle est humiliée, mais (...) c'est la France qui est humiliée par son attitude. La République ne peut pas être humiliée par l'attitude d'un de ses ministres", a ainsi déclaré le président du groupe LR en marge de ses voeux à la presse, le 26 janvier.
La polémique s'est même invitée à l'Assemblée nationale, où le député de la Loire, Yves Nicolin (Les Républicains), a reproché à la ministre une attitude "passive" et "de ne pas être à la hauteur". "Ma règle est simple : on ne débat pas contre les ennemis de la République, on les combat, et mon combat est total. Il exclut tout dialogue artificiel et toute mise en scène", lui a répondu Najat Vallaud-Belkacem, en qualifiant cette agitation médiatique de "dérisoire".

Plusieurs twittos ont néanmoins commencé à la défendre, présentant son invitation comme un « piège », posé par la chaîne cryptée, pour faire du "buzz"
Ce qui a poussé les producteurs de l'émission à s'expliquer à leur tour.
Le compte Twitter d'Idriss Sihamedi, qui justifie l'absence de condamnation de Daech par le fait qu'un propos de sa part aurait pu mettre en danger les membres de son ONG présents en Syrie, a été momentanément fermé, le 26 janvier.
Il a été, depuis, rétabli.

Un univers médiatique poreux au salafisme ?

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