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Publié par Bob Woodward

Mokhtar Belmokhtar: un héros anticolonialiste ?

Né dans le Nord algérien en 1972, Mokhtar Belmokhtar aurait donc 43 ans, selon la plupart des sources. Et à l’instar des informations concernant une grande majorité des terroristes recherchés de par le monde, les sources sur Belmokhtar se contredisent et on ne sait plus lesquelles croire. Il a en effet été déclaré mort à plusieurs reprises ces dernières années, que ce soit par le gouvernement algérien ou par des sources d’information occidentales.
Dans son adolescence, il se prend de passion pour les armes et la mort et s’engage auprès des islamistes en Afghanistan contre les Soviétiques de l’époque. Il se bat aux côtés de Ben Laden, s’éprend du beau Saoudien et lui jure alors loyauté pendant cette période. L’un de ses fils s’appellerait d’ailleurs Oussama, en l’honneur de son défunt compagnon. C’est aussi à cette époque qu’il aurait perdu un œil lors d’une mauvaise manipulation d’explosifs [d’où son surnom, le Borgne]. Pas toujours très futés, les amoureux de la mort.
Puis il revient en Algérie pour combattre le gouvernement pendant les années 1990, aux côtés des islamistes locaux. La justice algérienne le condamne deux fois à mort en raison de ses activités terroristes. Il quitte Al-Qaida au Maghreb islamique [Aqmi] en 2012, après un conflit avec le leadership local, alors qu’il en était l’une des principales figures. Il est actuellement le leader de l’organisation terroriste Al-Mourabitoune, affiliée à Al-Qaida et opérant en Afrique de l’Ouest. Et, d’après le communiqué apparu sur [la chaîne satellitaire] Al-Jazira, l’attaque de l’hôtel Radisson Blu de Bamako [le 20 novembre, faisant 19 morts selon le gouvernement malien, 22 selon la mission de l’ONU]  a été réalisée en collaboration avec Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). 
Récemment, il a été l’organisateur de deux attaques majeures en Afrique du Nord et au Sahel : l’assaut contre le complexe gazier d’In Amenas [en Algérie] en janvier 2013, et le double attentat-suicide dans une mine d’uranium quelques mois plus tard au Niger. Lors de l’attaque du complexe en 2013, plus de 800 otages avaient été retenus. L’opération était une réponse aux actions militaires françaises contre les factions islamistes au Mali. Trente-neuf otages décédèrent lors de cette attaque, ainsi que 29 combattants de Belmokhtar. D’après Paul Melly, analyste au programme africain du think tank Chatham House, Belmokhtar a toujours préféré de rares attaques de grande ampleur à de petits assauts plus réguliers.
Son mouvement terroriste s’oppose à l’Etat islamique (EI), et l’attaque de l’hôtel à Bamako pourrait d’ailleurs s’inscrire dans une sorte de compétition de l’horreur avec Daech. Cette opposition à l’EI, qui a fait perdre à Belmokhtar nombre de ses combattants, s’explique par des différences politiques et idéologiques. Il critique en effet les attaques opérées par l’EI contre des musulmans en Syrie et regrette les divisions entre moudjahidine [combattants] que provoque l’organisation terroriste au Moyen-Orient.

Mokhtar Belmokhtar: un héros anticolonialiste ?

Al-Mourabitoune est aussi en compétition avec [la secte nigériane] Boko Haram, et aime d’ailleurs à s’appeler Al-Qaida en Afrique de l’Ouest pour contrer le nom d’Etat islamique en Afrique de l’Ouest que les fous de Boko Haram se plaisent à utiliser.
Son vœu le plus cher s’est peut-être enfin réalisé. En 2006, lors d’une de ses rares interviews, accordée à la revue du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), Mokhtar Belmokhtar affirme : « Je ne rêve que d’une chose : mourir en martyr. » Comme son oncle, dont il porte le nom, guillotiné par les Français durant la guerre d’indépendance algérienne ; comme Oussama Ben Laden, son modèle ; comme ses principaux lieutenants, éliminés les uns après les autres par les forces françaises.
Voilà plus de vingt ans que la figure la plus emblématique du djihadisme au Sahel et au Sahara tutoie la mort, la trompe, l’esquive. Un tapis de bombes de 250 kg, largué de deux chasseurs américains F-15, aurait finalement eu raison de cet émir d’Al-Qaida qui a acquis la réputation d’insaisissable. Le raid de l’US Air Force dont il était la cible a été mené dimanche 14 juin aux environs de 2 heures du matin sur une ferme située à 18 km d’Ajdabiya, dans le nord-est de la Libye. Washington a mis sa tête à prix 5 millions de dollars après l’attaque contre le complexe gazier d’In Amenas, dans le sud de l’Algérie, en janvier 2013, dans laquelle 39 étrangers dont trois ressortissants américains ont trouvé la mort.
En l’absence de confirmation du décès de « MBM », comme le surnomment les militaires français, la plus extrême prudence s’impose. Les multiples annonces de son passage dans l’au-delà n’ont fait que renforcer sa légende. En avril, le quotidien algérien Al Chorouk affirme qu’il a succombé à un empoisonnement alimentaire. Deux ans plus tôt, le président tchadien, Idriss Déby, prétend que ses troupes déployées dans le nord du Mali ont eu raison de sa résistance.
Depuis sa fuite du Mali début 2013, dans la foulée du déclenchement de l’opération militaire française « Serval », sa trace était signalée dans le sud-ouest de la Libye, puis plus au nord, sur les côtes de la Cyrénaïque, où le fondateur du groupe armé Al-Mourabitoune avait tissé des liens avec Ansar Al-Charia, un autre mouvement lié à Al-Qaida. Il y a encore quelques jours, une source sécuritaire nigérienne, qui observe avec une immense inquiétude la désagrégation de la Libye voisine, concédait son ignorance des mouvements de l’ennemi public numéro un au Sahel. « Il demeure la principale menace et si on savait exactement où il se trouve, les forces installées dans la région [françaises et américaines] auraient monté une opération pour le liquider », disait-elle alors.
Selon nos informations, l’armée française l’a eu deux fois dans son viseur, lorsqu’il était encore installé dans le nord du Mali, mais sans être en mesure de passer à l’action. En revanche, ces derniers mois, elle a décimé progressivement sa garde rapprochée. Hacène Ould Khalil, alias Jouleibib, son homme de confiance et porte-parole, a été tué en novembre 2013. Omar Ould Hamaha, surnommé « Barbe rouge », son oncle par alliance, en mars 2014. Abderhamane Ould Al-Amar, alias Ahmed Al-Tilemsi, le cofondateur d’Al-Mourabitoune, en décembre 2014. Cette politique d’élimination a certainement affaibli les capacités de nuisance de Mokhtar Belmokhtar, mais elle ne lui a jamais fait renoncer à sa « guerre sainte ».

Mokhtar Belmokhtar: un héros anticolonialiste ?

Fils d’un petit commerçant, celui que ses hommes appelleront plus tard « Khaled » est né le 1er juin 1972 à Ghardaïa, aux portes du Sahara algérien. Ébloui par la résistance des moudjahidine contre l’occupant soviétique, il rejoint l’Afghanistan en 1991, dans des conditions toujours mystérieuses, avant son vingtième anniversaire. Le séjour est court, il ne lui permet pas de combattre les soldats de l’Armée rouge déjà repartis, mais lui offre ses premières rencontres avec des personnalités islamistes. « C’est là qu’il a tout compris, qu’il a acquis le logiciel internationaliste qui sera la matrice d’Al-Qaida », avance un observateur des groupes djihadistes au Sahel. Il y perd également un œil et gagne l’un de ses nombreux surnoms : « Laaouar », « le borgne » en arabe. De retour sur sa terre natale algérienne, il monte sa première katiba – la Brigade du martyre – en 1993 et, en pleine guerre civile, s’impose rapidement aux chefs des Groupes islamiques armés (GIA) par une succession de coups d’éclat meurtriers : assassinats de treize policiers, de cinq coopérants étrangers.
Le conflit algérien se transforme en une boucherie à huis clos, lui commence à regarder vers l’extérieur. En 2000, il oblige les organisateurs du rallye Dakar-Le Caire à annuler les étapes nigériennes après que les services de renseignements occidentaux ont été informés de projets d’attaque. Mokhtar Belmokhtar voit grand, n’entend pas confiner le djihad à son pays d’origine, et devient alors une préoccupation française. Après l’assassinat de quatre Français en Mauritanie fin 2007, les « soldats d’Allah » traduits devant la justice de Nouakchott décriront l’entraînement méthodique des combattants placés sous l’autorité de Belmokhtar, et la façon dont il planifie des attaques contre les Occidentaux dans toute la région sahélienne, jusqu’au Sénégal, où des repérages avaient été ordonnés contre les bases militaires françaises.
Selon Lemine Ould Salem, l’auteur d’une enquête sur Le Ben Laden du Sahara (La Martinière, 2014), il est ainsi le premier Algérien à établir le contact avec Al-Qaida. Malgré des réticences, Oussama Ben Laden enverra en 1998 son émissaire en Algérie, Abou Mohamed Al-Yamani, et c’est Belmokhtar qui sera chargé de son accueil. L’allégeance du GSPC à maison-mère interviendra huit ans plus tard et donnera naissance à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).
Entre-temps, « le Borgne » a déjà glissé vers la région de Tombouctou, au Mali, où il avait établi des relations pour s’approvisionner en armes. Les Algériens préemptaient jusqu’alors tous les postes de commandement d’AQMI, il décide de recruter des cadres dans le voisinage africain, en Mauritanie ou au Mali. Son mariage – il en aurait conclu quatre dans la région – avec une adolescente de la communauté des Arabes bérabiches lui permet une intégration rapide et une protection clanique précieuse pour sa nouvelle activité : la prise d’otages occidentaux. Les cinq premiers millions d’euros tombent en 2003 avec la rançon versée en contrepartie de la libération de dix-sept Européens capturés dans le Sud algérien. D’autres kidnappings suivront, et des dizaines d’autres millions viendront financer la lutte du mouvement. Belmokhtar forme alors au sein d’AQMI un « tandem » avec Abou Zeid, lui aussi un ancien des groupes salafistes algériens, avec qui il devient concurrent, et, parfois, partenaire dans l’action
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Mokhtar Belmokhtar: un héros anticolonialiste ?

Une nouvelle légende se construit, celle de « Mister Marlboro », un bandit impliqué dans l’économie régionale du trafic des cigarettes et de la drogue. Deux personnalités de la région qui ont négocié directement avec Mokhtar Belmokhtar des libérations d’otages réfutent cependant cette image de « narco-djihadiste » qui lui colle à la peau. « Ce sont les services algériens qui ont inventé cela pour le discréditer et l’ont fait croire aux Occidentaux. Après, des journalistes ont repris ce surnom pour faire du sensationnel, affirme l’une d’elles. Belmokhtar a une conviction djihadiste très dure, où la drogue et la cigarette sont prohibées. S’il a accepté dans ses rangs d’anciens trafiquants, c’est après qu’ils ont décroché de ce commerce. » Lemine Ould Salem précise que des personnalités du Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), de qui il s’est rapproché, comme Ahmed Al-Tilemsi ou Sultan Ould Badi, ont bien été impliquées dans le trafic de stupéfiants, « mais elles ont dû se repentir avant de le rejoindre ». En revanche, souligne-t-il, Belmokhtar a enrichi son trésor de guerre grâce à la contrebande de produits alimentaires, de carburant, de tissus ou de pièces détachées.
L’un de ces négociateurs le décrit comme un « homme affable, effacé et beaucoup plus méthodique et structuré » que les autres chefs djihadistes qu’il a eu à rencontrer lors de ses médiations dans le désert. « Il était plus proche de ses hommes qu’Abou Zeid [tué par des frappes françaises], qui, lui, affichait sa supériorité. Il partageait les corvées avec eux, n’hésitait pas à allumer le feu et à faire la cuisine. » L’émir balafré à la gueule de méchant des films de Sergio Leone aurait même versé quelques larmes quand les services algériens lui ont envoyé sa mère Zohra dans son refuge désertique du nord du Mali pour tenter de le convaincre de rendre les armes. « C’est un redoutable stratège, d’une grande intelligence et d’une grande prudence. S’il n’avait pas eu ces qualités et de la chance, il n’aurait pas survécu aussi longtemps », assure par ailleurs l’un de ces visiteurs mandaté par un gouvernement de la région.
« C’est un redoutable stratège, d’une grande intelligence et d’une grande prudence », affirme un négociateur pour la libération d’otages
Traqué depuis trois ans, « le Borgne » n’en était pas moins un djihadiste pur et dur, et un tueur implacable. Sa katiba aurait été notamment responsable du kidnapping de onze soldats mauritaniens et d’un auxiliaire civil en septembre 2008, à la frontière avec le Maroc. Ils avaient été retrouvés une semaine plus tard, décapités.
Mokhtar Belmokhtar est également un franc-tireur dans la galaxie djihadiste. Ce que les membres de la direction d’AQMI, installés en Algérie, n’ont pas manqué de lui reprocher. Dans un document retrouvé par l’agence Associated Press en 2013 à Tombouctou, les quatorze hiérarques d’AQMI qualifient leur relation avec Khaled Abou Al-Abbas, le nom de guerre de Belmokhtar, de « blessure saignante ». Ils l’accusent de ne pas répondre à leurs appels téléphoniques ou de ne pas renvoyer des documents administratifs et financiers. « Pourquoi les différents émirs de la région n’ont des problèmes qu’avec toi ? Toi, en particulier, à chaque fois ? Ont-ils tous tort, et notre frère Khaled, raison ?, s’interrogent-ils. Abou Al Abbas ne veut suivre personne. Il ne veut qu’être suivi et obéi. » La choura dirigeante le met aussi en cause pour n’avoir pas su monnayer à sa juste valeur – seulement 700 000 euros – la libération du diplomate canadien Robert Fowler et de son collaborateur, enlevés au Niger en 2008. « Plutôt que de marcher côte à côte avec nous avec le plan que nous avons imaginé, il a géré ce cas comme il l’a souhaité. Nous devons nous interroger : qui a mal géré cet important enlèvement ?»
La rupture est consommée fin 2012 avec AQMI. Belmokhtar fonde son propre groupe, « Les Signataires par le sang », qui deviendra Al-Mourabitoune après sa fusion avec les Maliens du Mujao. Tandis que les djihadistes installés au Mali lancent, le 9 janvier 2013, leur offensive vers le sud du pays et précipitent l’intervention militaire française, « le Borgne » prépare l’assaut sanglant sur In Amenas, en Algérie, une semaine plus tard. Ce sera son dernier grand coup d’éclat.
Etait-ce un baroud d’honneur ? Replié en Libye, ayant à ses trousses les services de renseignement occidentaux, il revendique l’attentat du 7 mars à Bamako, le premier dans la capitale malienne, qui tue cinq personnes, dont un Français. Ces derniers mois, des analyses contradictoires circulaient sur l’état de ses forces. Selon une source sécuritaire nigérienne, elles allaient d’un noyau dur d’une centaine d’hommes à près de 2 000 combattants en incluant les cellules dormantes. Les sources françaises convergeaient pour dire que « MBM » avait conservé la capacité « d’organiser un nouvel In Amenas ».
Mais la recomposition du paysage djihadiste en Libye sous la poussée de l’Etat islamique (EI) a relativisé l’emprise des anciens leaders d’Al-Qaida sur le Sahel. Mi-mai, un cadre d’Al-Mourabitoune a ainsi pris l’initiative d’annoncer l’allégeance du groupe à l’EI. Belmokhtar, par refus du « radicalisme débridé de l’EI », selon une source régionale, n’a pas attendu 24 heures pour réaffirmer sa fidélité à Al-Qaida. « Cet épisode montre des dissensions fortes, expliquait une source du renseignement français. Elles signifient que Belmokhtar est trop isolé de ses troupes, depuis longtemps, et qu’il a dû perdre un peu la main. » Mort ou vif, personne ne lui enlèvera cependant sa victoire : celle d’avoir transformé la bande sahélo-saharienne en terre de djihad.

Mokhtar Belmokhtar: un héros anticolonialiste ?

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