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Publié par Bob Woodward

L'école est-elle neutre politiquement ?

Alerté par une photo diffusée sur Internet par un «sympathisant», le Front national d'Île-de-France n'a pas tardé à réagir. Au cœur de la polémique, le lycée de l'Essouriau de la commune des Ulis, dans l'Essonne (91). Un établissement où était exposé, depuis plusieurs années, un projet façon «street art» réalisé par ses élèves. Derrière les individus peints sur le mur, des paroles extraites d'un single du groupe Raggasonic, «Bleu Blanc Rouge», sorti en 1995: «Je me sers de mon micro comme je me servirais d'un Uzi pour éliminer le FN, Le Pen et tous les fachos à Paris». Sont représentés 8 personnages ayant tous les traits de jeunes des cités, l’un d’eux tient un pistolet. Un autre porte également une arme, à la ceinture. Cette fresque a été réalisée lors d’un cours d’arts plastiques.
Même si les lycéens qui les ont inscrites n'en ont pas la paternité, ces paroles ont suscité l'indignation du parti. D'après son trésorier, Wallerand de Saint-Just, elles constituent une «menace grave» à l'égard des membres du FN. Son communiqué va même plus loin, estimant la menace d'autant plus sérieuse «en ces temps de danger extrême d'attentats terroristes». Interrogé à ce sujet, le conseiller régional frontiste tempère le propos: «On ne dit pas que c'est du terrorisme, mais il est clair que depuis les attentats, les membres du FN sont plus protégés qu'auparavant». Mais la colère, d'après Wallerand de Saint-Just, est réelle. «On se gendarme pour rester calme», résume-t-il. S'adressant dans le communiqué à Valérie Pécresse en sa qualité de présidente de la région Île-de-France (en charge, donc, des lycées), son rival comptait bien aller «jusqu'au ministère de l'Education». En ces temps douloureux que connaît notre pays, n’est-ce pas inconscient de laisser un pareil message au mur d’un lycée ? Certains me diront qu’il s’agit d’une image, qu’on ne parle pas de tuer réellement Le Pen et les membres du FN. Peut-être. Néanmoins, lorsque l’on regarde cette fresque, inconsciemment le premier mot qui en ressort est « éliminer », ce qui doit vouloir dire pour « l’artiste » éliminer. Et n’oublions pas la présence visuelle de deux armes à feu ce qui n’est pas anodin. La liberté d’expression, clameront les éternels Charlie toujours prompt à défendre ce qui ne devrait pas l’être. Une fresque s’attaquant au PS et à ses adhérents serait-elle tolérée au mur d’un établissement public ?

L'école est-elle neutre politiquement ?

Mais la polémique risque bien de tourner court. L'inspecteur d'académie de l'Essonne, Lionel Tarlet, juge en effet «malvenu» que ces paroles aient été affichées sur un mur d'école. S'il contredit l'idée, relayée par le communiqué frontiste, qu'il s'agirait d'une «fresque», évoquant plutôt un «ensemble de panneaux de bois», il ne minimise pas son contenu. «Il n'est pas admissible, compte tenu de la neutralité obligatoire du service public, qu'un parti politique soit visé de cette façon», déclare-t-il. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'inspecteur, représentant de l'Education nationale dans le département, a ordonné à la direction de l'établissement de «retirer immédiatement» le décor. Une mesure qui satisfera, à en croire Wallerand de Saint-Just, la demande officielle du Front national.
L’école peut-elle se considérer comme neutre politiquement ?
Pour Jules Ferry et les siens, les instituteurs et institutrices, qui encadraient l’Ecole du peuple, avaient un rôle politique éminent à jouer, dans l’enceinte scolaire elle-même. Certes, il n’était pas question qu’ils s’engagent sur le terrain de la politique électorale partisane, qu’ils se comportent en « agents politiques », en « agents électoraux ». Et Ferry met explicitement en garde les instituteurs : « Ne souffrez pas qu’on fasse jamais de vous des agents politiques ! […]. La politique contre laquelle je tiens à vous mettre en garde, est la politique militante et quotidienne, la politique de parti, de personnes, de coterie ! Avec cette politique-là, n’ayez rien de commun ! Elle se fait, elle est nécessaire, c’est un rouage naturel, indispensable dans un pays de liberté ; mais ne vous laissez pas prendre par le bout du doigt dans cet engrenage : il vous aurait bien vite emportés et déconsidérés tout entiers ! ».
En revanche, Jules Ferry plaide explicitement lors de son discours célèbre au Congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France du 19 avril 1881 pour l’engagement politique des instituteurs et des institutrices en faveur de la République et de la Révolution française dans l’enceinte scolaire elle-même. Et il s’agit bien d’une prise de parti politique, reconnue et revendiquée comme telle : « Nous nous entendons bien, nous ne rééditons pas ici la formule qui fut célèbre dans les dernières années de l’établissement si difficile, si contesté de la République, cette formule du fonctionnaire qui disait : ‘’ Je ne fais pas de politique !’’. Nous ne l’entendons pas ainsi : je ne dirai pas, et vous ne me laisseriez pas dire qu’il ne doit pas y avoir dans l’enseignement primaire, dans votre enseignement, aucun esprit, aucune tendance politique. A Dieu ne plaise ! Pour deux raisons : d’abord, n’êtes-vous pas chargés, d’après les nouveaux programmes, de l’enseignement civique ? C’est une première raison. Il y  en a une seconde, et plus haute, c’est que vous êtes tous les fils de 1789 ! Vous avez été affranchis comme citoyens par la Révolution française, vous allez être émancipés comme instituteurs par la République de 1880 : comment n’aimeriez-vous pas et ne feriez-vous pas aimer dans votre enseignement et la Révolution et la République ? ».

L'école est-elle neutre politiquement ?

On ne peut pas dire que cette prise de position privilégie le consensus. C’est alors une prise de parti encore plus résolue que ne le seraient actuellement des engagements forts contre le sexisme, le racisme, la xénophobie, ou pour l’écologie et le développement durable. Les fondateurs de l’Ecole de la troisième République, et Jules Ferry au premier chef, sans chercher bien sûr à provoquer inutilement, n’ont d’aucune façon une conception neutralisante ou lénifiante de l’Ecole laïque et républicaine. Les enseignants du primaire doivent en effet non seulement expliquer la Révolution française et la République, mais les faire « aimer ». Et cela à un moment où la République est condamnée par l’Eglise ; à un moment où seule une courte majorité de Français vient d’être favorable au régime républicain, où les républicains eux-mêmes ne sont pas tous d’accord – loin s’en faut - pour assumer «  en bloc » l’héritage de la Révolution »…In fine, et sans l’ombre d’une hésitation, les instituteurs et institutrices sont instamment sommés d’intervenir, de prendre parti, à l’Ecole même, sur les enjeux politiques majeurs de l’époque, pourtant objets de furieuses controverses…L'Etat enseigne sa vérité, comme l'Eglise la sienne. Le professeur laïc, républicain, libre-penseur, fait de la propagande pour ses idées comme en fait pour les idées contraires le professeur clérical et réactionnaire. Conclusion : le monopole de l'enseignement pour l'Etat, en tout enseignement une doctrine d'Etat, une science d'Etat, exactement le contrepied de la prétendue neutralité du régime actuel.
Au lieu de viser à faire passer à nos enfants nos croyances, nos convictions, nos partis-pris, nos préjugés ou nos principes, l'école viserait désormais à leur laisser toute leur liberté d'examen, de comparaison et de choix. Elle mettrait son point d'honneur à ne peser d'aucune manière sur les esprits jeunes et incapables de se décider par eux-mêmes. Pour cela, elle se bornerait à leur donner les matériaux du jugement, les éléments de la décision à intervenir ultérieurement. Elle leur exposerait les faits, tous les faits ; elle leur donnerait les arguments, tous les arguments, pour et contre. Et, cette information largement fournie, elle suspendrait tout jugement jusqu'à ce qu'il soit possible aux élèves d'en former un eux-mêmes en parfaite connaissance de cause.
D'où aussi le changement proposé du nom. A neutralité on substitue impartialité. Il ne s'agit en effet que d'une neutralité, provisoire, nécessitée par les circonstances, par l'âge de l'élève, par la délicatesse du maître, par l'esprit de la démocratie, par le respect des droits de l'homme dans l'enfant. C'est une simple mesure de sauvegarde protégeant la liberté du futur citoyen. On ne veut ni lui faire adopter d'emblée les conclusions qui sont les nôtres ni lui laisser ignorer ce qu'il faudra qu'il sache un jour pour conclure à son gré. Il suffit donc de l'en instruire impartialement sans prétendre lui dicter d'ores et déjà une appréciation qui ne serait qu'une répétition machinale de la nôtre. L’école ne peut clairement pas rester totalement en dehors des débats de société mais si sa neutralité est quelque peu illusoire, elle doit rester un idéal. L’école doit essayer de maintenir le plus possible son étanchéité aux débats de société sans quoi elle ne sera plus capable de défendre les enfants qu’elle éduque et c’est là son rôle le plus essentiel. Il est tout à fait possible de trouver des accords sur ce qui peut et doit être dit pour protéger nos enfants.
Il est impossible d’empêcher le débat politique d’entrer à l’école pour la simple et bonne raison que les élèves le ramènent dans leurs cartables. Ils vivent avec des parents qui parlent, ils assistent à des repas de famille où les adultes débattent et en toute logique ils finissent par se tourner vers leur professeur pour poser des questions. Un professeur est tout à fait capable de répondre à ces questions en restant neutre et il existe aujourd’hui des modalités précises pour organiser des débats comme c’est déjà le cas en cours de philosophie au lycée comme je le fais moi-même dans les « ateliers philo » qui se déroule avec des maitres spécialisés dès la grande section de maternelle.
L’école ne doit pas se fermer au débat de société et surtout elle ne le peut plus donc plutôt que de répercuter ceux-ci, elle doit les encadrer. Les enfants ont très souvent des choses sur le cœur dont ils ont besoin de parler et parfois cela ne peut avoir lieu qu’à l’école.
L’adulte peut permettre aux différentes paroles mais surtout de fixer les règles et ainsi d’éviter les insultes et les préjugés. L’adulte peut apporter un cadre dont la famille n’est pas capable à cause de la subjectivité de ses opinions. Il me semble que c’est l’un des rôles de l’école d’apprendre à nos enfants que tout le monde n’est pas d’accord et que tous les avis sont respectables, c’est ce que l’on appelle l’éducation à la discussion argumentée. Le débat doit intégrer l’école  et doit être géré sans passions afin d’en tirer un bénéfice pédagogique. Plus que jamais au moment de la construction intellectuelle et sexuelle, il est important de comprendre les différentes opinions et les arguments qui existent afin de se faire sa propre idée. Il est impossible de passer à côté et c’est pour cela qu’il faut l’encadrer.
Ce débat a-t-il été encadré aux Ulis lors de la réalisation de cette fresque ?

L'école est-elle neutre politiquement ?

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