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Publié par Bob Woodward

Le pétrole saoudien au coeur du conflit syrien

De très grandes manœuvres sont en cours dans l'économie mondiale. Ralentissement chinois et des BRICS, grande fébrilité des bourses mondiales, absence de remontée des taux par la Federal Reserve américaine, prix du pétrole au plus bas.

Au sujet de cette situation pétrolière, dans les dernières semaines, nous avons pu lire des « analyses » un peu détonantes....

Il est temps de regarder les réalités et les chiffres tels qu'ils sont, et non pas tels que l'on voudrait qu'ils soient.

Le prix actuel du baril, comme ceux que nous avons connus antérieurement lors des chocs pétroliers de 1973 et 1979, repose sur un déséquilibre de volume. Embargo (gel de volume) en 1973, révolution iranienne en 1979 et guerre Iran-Irak de 1980 (baisse des volumes produits) conduisent à un quadruplement (3 à 12 dollars) puis à un triplement (12 à 36 dollars) du prix. Le volume a dicté sa loi.

Dans la situation que nous connaissons depuis l'automne 2014, le volume d'offre de brut est supérieur à la demande, de plus de 1 million de barils par jour, et a continué d'augmenter, ce qui produit la baisse des prix que nous connaissons. Il n'y a pas de manipulation de l'Arabie Saoudite, nous assistons à l'envolée de la production américaine de pétrole de schiste... !  Le volume continue de dicter sa loi.

Devant cette situation, la stratégie de l'Arabie, a été de maintenir sa part de marché, son volume.

Elle aurait pu opter pour une stratégie de prix à court terme en réduisant sa production. Au lieu de cela elle a opté pour le maintien (voire même une légère augmentation de ses volumes) et cela a provoqué un prolongement jusqu'à aujourd'hui d'un niveau de prix autour de 50$ le baril, atteint depuis le début de l'année 2015.

Il n'y a donc pas du tout de manipulation du prix ou de quoi que ce soit d'autre.

Il y a de la part de l'Arabie Saoudite une vision stratégique, des décisions, et un but, faire baisser le volume (oui, toujours le volume) de production de pétrole de schiste américain, en gardant des prix bas par le maintien de son volume de production.

 

Il nous a été peint de jolis tableaux sur la révolution du fracking, méthode de production du pétrole de schiste aux Etats-Unis. Les Innovations techniques permanentes, la mobilité des producteurs allaient permettre de baisser rapidement et agilement les coûts de production, et donc de répondre quasiment proportionnellement à la baisse des prix mondiaux.

Si des progrès ont pu être réalisés, ils n'ont pu l'être dans les proportions souhaitées, et la conséquence inévitable s'est traduite par la fermeture des puits et la baisse de la production.

Le graphique ci-dessous permet de clairement visualiser, après la hausse de production du début de 2015, sur la lancée des ouvertures de puits 2014, le début rapide et significatif de la baisse de production de pétrole brut aux Etats-Unis, depuis cet été.

"La production américaine de pétrole devrait payer le plus lourd tribut" à cette inflation des volumes exprimait récemment l'AIE (Agence Internationale de l'Energie, basée à Paris) et d'ajouter "la stratégie de l'OPEP, menée par l'Arabie saoudite, de défendre ses parts de marché indépendamment du prix, semble produire l'effet recherché d'écarter la production coûteuse et "inefficace".

La réduction de cette production « coûteuse et inefficace » se visualise dans le graphique ci-dessous illustrant la croissance et le déclin du nombre de foreuses en activité aux États-Unis, face à la baisse des prix du brut au dernier trimestre 2014. Nous sommes loin, très loin d'une situation où l'on pourrait présenter l'Arabie Saoudite comme étant « échec et mat ». On pourrait dire, tout au contraire, qu'elle voit depuis 3 mois le début des résultats de sa stratégie de volume.

Le pétrole saoudien au coeur du conflit syrien

 

L'évolution des volumes aux Etats-Unis va-t-elle continuer dans ce sens ? Le volume de production de brut américain va-t-il poursuivre sa descente ? Assurément. L'EIA qui est l'agence en charge de l'information au sein du Ministère de l'énergie aux Etats-Unis a annoncé début septembre que cette baisse de production allait se poursuivre.

D'un niveau de 9,1 millions de barils par jour, cette production va rejoindre le seuil de 9 millions et probablement plus bas.

L'EIA estime d'ailleurs dans sa note de septembre la production moyenne de 2016 à 8,8 millions de barils, indication supplémentaire que ce recul va continuer.

Ces projections permettent d'envisager une possible remonté des cours du baril dans la seconde moitié de 2016, à conjoncture économique mondiale...constante...

La stratégie gagnante de l'Arabie Saoudite a un prix à court terme, pour son budget et ses finances, mais beaucoup moins élevé que ce qui a pu être écrit.

Le prix du baril divisé par 2 cette année par rapport à l'an dernier crée naturellement un substantiel manque à gagner. Le Ministre des finances du Royaume saoudien, Ibrahim al-Assaf, prévoit un déficit budgétaire cette année de 38 milliards de dollars (et qui pourrait être dépassé...) situation inédite depuis 2011 mais qu'il faut relativiser à l'échelle de réserves estimées à plus de ... 700 milliards de dollars...

Le roi a même autorisé le recours à l'emprunt pour justement éviter de puiser par trop dans ces réserves.

De l'autre côté de l'Atlantique, le développement des gisements de pétrole de schiste a principalement été le fait de producteurs indépendants. Cette exploitation étant très intensive en capital, ces indépendants ont eu recours à la dette obligataire afin de financer leurs opérations pour un montant total de.... 285 milliards de dollars au 1er mars 2015... !

En dehors de cet aspect de financement, la baisse substantielle d'activité économique autour de la production du pétrole de schiste explique en partie le début d'année plus difficile que prévu de la croissance américaine en 2015, et donc les 2,5% probables au lieu des 3,5% prévus.

La réponse de l'Arabie Saoudite au développement de la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis, est centrée sur la protection de ses parts de marché, et sur une stratégie de volume, en s'inscrivant dans une politique de moyen-long terme.

Il faut donc regarder ces réalités pour pouvoir les analyser et y apporter un commentaire.

Cette stratégie ne pouvait produire les résultats escomptés immédiatement. Il fallait un peu de temps.

Les premiers signes apparaissent 8 mois après la décision de l'OPEP du mois de décembre 2014.... Ce n'est finalement pas une très longue attente, pour voir la validation d'une stratégie mondiale ! Il faudra encore « un peu de temps » pour que le niveau de prix rejoigne les seuils souhaités par les producteurs.

Ces réactions assez logiques étaient attendues. Avec cette levée des sanctions, l’Iran va pouvoir accroître ses exportations pétrolières, alors que le marché souffre déjà d’importantes surcapacités, avec une offre supérieure à la demande due notamment à l’essor des huiles de schiste aux États-Unis et au choix de l’Arabie saoudite de ne pas réduire sa production. L’excédent est estimé entre 1,5 et 2 millions de barils par jour (bpj). C’est d’ailleurs ce qui explique la chute de près de moitié des cours du pétrole depuis un an.

Le pétrole saoudien au coeur du conflit syrien

 

Avec 130 milliards de barils sous ses pieds, l’Iran est potentiellement une grande puissance pétrolière mais aussi gazière. Ses réserves le classent au quatrième rang mondial pour le pétrole et à la deuxième place pour le gaz.

Les Iraniens disposeraient également de nombreux stocks, évalués entre 20 et 40 millions de barils (par comparaison, la consommation annuelle mondiale est d’environ 95 millions de barils par jour) faute d’avoir pu exporter suffisamment ses dernières années, à cause des sanctions occidentales.

La production iranienne est passée de 4,3 millions de barils en 2008 à 2,8 millions en 2014, dont un peu plus d’un million seulement sont exportés, principalement vers la Chine, l’Inde et la Turquie.

C’est la devinette à la mode dans les salles de marché. Combien de barils de brut les Iraniens vont-ils pouvoir rapidement exporter ? Selon 25 prévisionnistes du secteur, interrogés par l’agence Reuters, la production iranienne pourrait augmenter de 250 000 à 500 000 barils par jour d’ici à la fin de cette année.

Les autorités iraniennes se montrent encore plus optimistes. En juin, le ministre du pétrole Bijan Namdar Zangeneh avait assuré, lors d’une réunion de l’OPEP, que son pays pourrait produire un million de barils de plus par jour dans les six à sept mois suivant la levée des sanctions, et cinq millions supplémentaires en 2020.

 « Il est réaliste de tabler sur une hausse de la production de pétrole à 500 000 barils par jour d’ici à mi-2016, et de 500 000 barils supplémentaires d’ici à la fin 2016 », jugent de leur côté les analystes de Commerzbank. À la fin 2016, les exportations iraniennes pourraient monter à 2,4 millions de barils par jour.

Pourtant, les installations pétrolières iraniennes sont vieillissantes et les autorités ont peu investi ces dernières années. Autant de raisons qui ne plaident guère pour un redémarrage rapide de la production.

Mais on peut compter sur la capacité des autorités iraniennes à attirer les opérateurs étrangers afin de moderniser ses puits. Tous les majors pétroliers ont renoué plus ou moins discrètement des contacts avec Téhéran et envoyé des émissaires sur place.

L’enjeu pour l’Iran est d’offrir des conditions suffisamment attractives pour que les grandes compagnies étrangères investissent. Cela passe par plus de souplesse dans les contrats d’exploration-production, voire la possibilité donnée aux majors de disposer de leurs propres gisements. Ces discussions sensibles devraient s’accélérer dans les prochains mois, sous l’œil vigilant de Washington.

Comme Israël, l’Arabie saoudite avait été très déçue par l’accord sur le nucléaire iranien signé entre Téhéran et les grandes puissances à Vienne le 14 juillet dernier.

Signe des réticences des Saoudiens concernant cet accord : avant même sa signature, le roi Salman ne s’était pas rendu à un sommet, organisé en mai dernier à Camp David par le Président américain, et qui avait pour but de rassurer les pays du Golfe, inquiets des pourparlers entre Téhéran et Washington mais aussi de l’influence croissante de l’Iran dans la région. Même si officiellement, Riyad avait adressé ses félicitations concernant l’issue des négociations, il n’en restait pas moins que le mécontentement demeurait vivace. D’ailleurs, l’ancien ambassadeur saoudien aux Etats-Unis, Bandar Bin Sultan, s’était montré, lui, bien moins diplomatique, qualifiant l’accord de juillet, pire que celui conclu en 1994 avec la Corée du Nord, d’ailleurs violé à plusieurs reprises depuis.

Néanmoins, les Saoudiens comme les Israéliens sont des réalistes et des pragmatiques : ils savent pertinemment que Barack Obama, sauf surprise, est assuré d’une prochaine victoire au Congrès américain sur l’accord puisqu’il a rallié suffisamment de promesses de votes.

Les dirigeants israéliens, de par leur position intransigeante sur celui-ci et leurs déclarations virulentes, ont su en quelque sorte « mettre la pression » sur les Américains afin d’avoir en retour, et en coulisses, des garanties avantageuses de la part de Washington (réévaluation à la hausse de la protection et de l’aide financière et militaire américaine). Ainsi, comme me l’ont dit discrètement certains officiers israéliens et comme surtout l’ont officiellement déclaré une dizaine de généraux importants de l’Etat hébreu à la retraite, cet accord doit être considéré dorénavant comme un « fait accompli ».

Pour eux, il faut voir le retour en force de l’Iran sur la scène régionale avec d’autres yeux. De fait, je suis persuadé, à l’inverse de certains de mes confrères, que ce retour de l’Iran ne gêne pas plus que ça Israël… Quant aux Saoudiens, afin d’apaiser leurs craintes, ils ont dû eux aussi recevoir des garanties américaines d’ordre diplomatiques et surtout sécuritaires.

D’ailleurs, à Washington, on évoque déjà un contrat d’armement d’environ 900 millions d’euros avec l’Arabie.

N’oublions pas aussi que depuis 1945 et le pacte du Quincy, les Etats-Unis sont les grands protecteurs de la pétromonarchie saoudienne. Aujourd’hui, comme encore une fois les Israéliens (même si ces derniers se sont discrètement, mais sûrement, rapprochés de la Russie), les Saoudiens ne peuvent se payer le luxe de tourner le dos à la protection de la seule grande puissance mondiale actuelle. D’autant plus que, comme celle du Qatar d’ailleurs, la stratégie du royaume, depuis le « printemps arabe », a abouti à un véritable fiasco dans la région. En Occident, mais aussi dans le monde arabe, les critiques grandissent : dans les Chancelleries et les médias, on évoque de plus en plus son double jeu dans les crises de la région et on commence à lui reprocher ses soutiens directs ou indirects aux salafistes mais aussi à certains groupes armés islamistes en Syrie et en Irak. Un vent de colère traverse même les populations musulmanes concernant le refus de l’Arabie saoudite quant à accueillir des réfugiés syriens ou irakiens…

Le pétrole saoudien au coeur du conflit syrien

 

Ainsi, la première visite aux Etats-Unis, depuis son accession au trône, et son revirement de position sur l’accord du nucléaire iranien, permet au roi Salman de se « réconcilier » avec son protecteur américain. Ce qui n’est pas négligeable lorsque l’on sait que le roi doit faire face aux menaces de l’Etat islamique, à un éventuel isolement diplomatique et aux pressions internationales concernant les Droits de l’Homme mais aussi, on en parle moins, à de fortes tensions internes avec certains princes puissants du royaume…En ce qui concerne le conflit en Syrie, la Maison Blanche commence à admettre qu’une solution passe inévitablement par l’Iran et la Russie. Et si Washington et Riyad ont un intérêt commun à mettre fin à la guerre civile brutale en Syrie, la chute d’Assad semble n’être plus à l’ordre du jour.

Mais le soutien de l’Arabie saoudite apporté à des groupes de l’opposition comme Jaysh al-Islam, un groupe armé rebelle qui comprend des islamistes salafistes radicaux, inquiète la Maison Blanche.

Riyad considérait jusqu’à présent que les combattants sunnites étaient un contrepoids aux milices chiites soutenues par l’Iran dans la volonté iranienne d’apporter son soutien à Assad. Mais en Irak, l’Arabie saoudite a besoin secrètement de l’Iran pour contenir l’EI qui a menacé le royaume…

Ainsi, sous la pression des Américains, Riyad pourrait évoluer dans ses positions et aider les Etats-Unis à isoler certains éléments extrémistes de l’opposition syrienne.

Au sujet du Yémen, que l’Arabie saoudite a commencé à bombarder peu après l’arrivée au pouvoir du roi Salmane et de son fils, le prince héritier Mohammed, également ministre de la Défense, les États-Unis ont « autorisé » les frappes contre les rebelles soutenus par l’Iran, mais ont mis en garde Riyad à plusieurs reprises contre l’impact des combats sur les civils.

Craignant un enlisement, les Saoudiens pourraient accepter finalement une solution négociée et proposée par Washington qui en aurait établi, préalablement et en secret, les modalités avec Téhéran.

L’Arabie Saoudite est le premier exportateur mondial de pétrole. Elle produit dix millions de barils de pétrole et un million et demi de mètres cubes chaque jour.

Ce volume est impressionnant et explique en grande partie la chute des cours en 2014. Ainsi, le prix est passé de 115 dollars le baril à une quarantaine de dollars en six mois.

Par conséquent, tous les pays producteurs souffrent et voient leurs revenus fondre. Pour le royaume saoudien, le pétrole représente 90% des revenus publics. Paradoxalement, l’Arabie Saoudite est largement tenue pour responsable par les observateurs de cette baisse des prix. En effet, cette stratégie servirait ses intérêts géostratégiques : ses voisins en subissent les conséquences, et en particulier l’Iran, dont le retour en grâce, et le soutien à Damas, ne convient pas à Riyad.

Au-delà, c’est même la Russie qui serait visée pour l’aide apportée au régime de Bachar al-Assad en Syrie. Mais en quatre mois, le royaume a déjà enregistré un manque à gagner de 49 milliards de dollars ! S’ajoutent à cela, les dépenses militaires du royaume qui participe à la coalition en Irak contre l’EI mais aussi et surtout, qui intervient depuis mars 2015 au Yémen. Les guerres coûtent toujours très chères.

Celle du pétrole aussi. Et même pour la riche Arabie saoudite, le petit jeu, qui consiste à étrangler financièrement ses adversaires, ne peut pas durer trop longtemps…

Pour l’administration de Barack Obama, dont le mandat expire en 2016, c’est le moyen de prouver aux Américains que sa politique extérieure est une réussite et qu’elle a su conserver ses alliés stratégiques et défendre ses intérêts au Proche-Orient.

Par ailleurs, si la normalisation des relations Etats-Unis-Iran-Arabie se poursuit et surtout qu’elle entraîne une reprise de la hausse du prix du pétrole, l’extraction et l’exploitation de l’huile de schiste (garante de la future indépendance énergétique américaine), durement mises à mal et fragilisées jusqu’ici, pourront reprendre de plus belle.

Le pétrole saoudien au coeur du conflit syrien
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