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Publié par Bob Woodward

Poutine, le pacificateur

Pour Moscou, derrière la chute d'Assad se profilerait la création d'un grand espace sunnite-islamiste anti-occidental

La crise syrienne n'en finit pas. D'une révolution, dans le droit fil de ce qui a été observé en Tunisie ou en Egypte, elle a mué en une véritable guerre civile avec son cortège d'horreurs et d'exactions. Bachar al-Assad a clairement une grande responsabilité dans la dégradation de la situation. Au lieu d'écouter, et de répondre, aux aspirations légitimes à plus de démocratie du peuple syrien, il s'est enfermé dans une logique clanique de repli sur soi et de recours à la force armée.

Si le dirigeant syrien tient encore, c'est en raison du soutien que lui accordent l'Iran, la Russie et la Chine, ces derniers pour l'essentiel sur le plan diplomatique. Cela est indubitable ; il est clair aussi que la solution au problème syrien passe en grande partie par Moscou.

Sans l'accord de la Russie, en effet, point de mandat de l'ONU pour une solution politique pleinement acceptée, encore moins pour une intervention militaire. La réticence de Moscou à lâcher Assad tient bien sûr au maintien de ses intérêts dans cette région du monde. La Syrie est un de ses gros clients, notamment en matière d'armements. La côte syrienne offre aussi à ses navires de guerre sa seule base permanente en Méditerranée, à Tartous. Elle tient aussi à certains principes, notamment à celui de la non-ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat. A cet égard, il est clair que le précédent libyen, où le mandat onusien a allégrement été transgressé par les Occidentaux pour éliminer physiquement Kadhafi, pèse significativement dans le blocage russe.

Pour autant, ce serait toutefois bien méconnaître la réalité de la Russie contemporaine que de s'arrêter là. On l'oublie trop souvent, la Russie connaît bien le monde musulman. Tout d'abord, rappelons qu'entre 15 et 20 millions de Russes ont l'islam pour religion, localisés essentiellement dans le Caucase du Nord ou encore au Tatarstan. Ensuite, une guerre en Afghanistan mais aussi quelque 70 ans de présence en Asie centrale ont créé une vraie connaissance du monde arabo-musulman que des alliances avec des régimes arabes dits alors progressistes - c'était dans les années 1960 et 1970 - ont largement confortée.

Vu de Moscou, en résumé, le bilan des révolutions arabes est accablant. Ces dernières ne conduisent pas à la démocratie, contrairement aux espoirs qu'elles avaient suscités initialement. En Tunisie, en Libye ou encore en Egypte, ce sont des régimes islamistes qui sont arrivés au pouvoir et qui, aujourd'hui, étouffent l'émergence d'une vraie liberté. Les minorités ethniques et religieuses ainsi que les femmes sont les premières à payer le prix de l'instauration, de fait, de la loi coranique et d'un ordre moral régressif.

Poutine, le pacificateur

Vu de Moscou, Qatar et Arabie saoudite sont les vrais éléments déstabilisateurs de la région. Ces deux pays, qui ne sont pas des parangons de démocratie, loin s'en faut, financent aujourd'hui tous les mouvements salafistes, wahhabites ou encore se réclamant d'Al Qaeda, qui n'ont qu'un objectif, faire refluer l'influence des valeurs occidentales et instaurer une espace islamiste le plus étendu possible. L'instabilité qui prévaut aujourd'hui, par exemple, au sud du Sahara, leur doit pour beaucoup…

La chute de Bachar al-Assad, surtout si elle est brutale, ne peut amener, pour Moscou, qu'à l'instauration d'un régime là encore islamiste. L'Occident, vu de Russie, est coupable de cécité et d'aveuglement tant il n'a de cesse de soutenir des groupes armés qui, une fois arrivés au pouvoir, lui tourneront le dos pour s'inscrire dans le projet de création d'un grand espace sunnite-islamiste, par définition anti-occidental, mais aussi anti-chiite, que domineront, pétro et gazo-dollars aidant, l'Arabie saoudite et le Qatar. En tout cas ces derniers l'espèrent-ils.

Au final, la position de la Russie n'a rien d'un entêtement de principe, ni ne s'inscrit dans des relents de guerre froide comme ont pu l'accréditer certaines déclarations récentes de dirigeants politiques français. Elle est au contraire raisonnée et réfléchie. Poutine a donc raison et François Hollande vient de le comprendre, mais il a fallu 130 morts à Paris pour ouvrir les yeux! 

Poutine, le pacificateur

Le règlement de la question syrienne sera-t-il l’acte de naissance d’une nouvelle architecture politique mondiale ? C’est, en tout cas, le sens des propositions du président russe à l'ONU. C’est lui qui rappelle les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies, foulés aux pieds par l’Occident : la «non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays». Sa proposition de «coordonner toutes les démarches contre l’État islamique» par une «véritable coalition mondiale contre le terrorisme, semblable à la coalition antihitlérienne […] incluant les pays arabes» et «dans les règles de la charte de l’ONU» est la seule qui peut permette d’avancer vers la résolution du conflit. Vladimir Poutine a encore raison quand il explique qu’il n’y a «pas d’autre solution à la crise syrienne que de renforcer les structures gouvernementales et leur accorder une aide dans leur lutte contre le terrorisme». Il faut en effet penser aux populations et assurer le fonctionnement des hôpitaux, des écoles, de la distribution d’eau et d’électricité. Il constate qu’ «… à la place d’États souverains et stables, nous voyons la propagation croissante du chaos». Daesh et les autres groupes criminels fanatiques menacent paix du monde. L’objectif principal doit être leur destruction, c’est l’ennemi principal en Syrie, ce n’est pas Bachar el-Assad, même si ce dernier est un dictateur criminel. L’enjeu n’est pas la survie du gouvernement syrien mais celui de la Syrie elle-même. Vouloir détruire le gouvernement syrien, objectif de la coalition occidentale, provoquerait le même chaos déjà observé dans des pays comme l’Irak ou la Libye. C’est ce qu’il faut admettre, car les groupes criminels fanatiques contrôlent 60% de la Syrie et, sur le terrain, seule l’armée syrienne est au combat avec les Kurdes du PKK et les unités de défense de l’YPG.

Il n’y a pas d’autre solution que de rassembler une nouvelle coalition et d’articuler ses forces armées aux forces armées du gouvernement syrien

La coalition internationale dirigée par les États-Unis, depuis plus d’un an, bombarde le territoire syrien de manière ciblée. Elle n’a aucun mandat de l’ONU et n’a pas non plus l’accord du régime syrien, quoique l’on pense de ce dernier. Elle n’a donné aucun résultat, les groupes criminels fanatiques ne font qu’étendre leur emprise. Il est donc nécessaire de franchir une nouvelle étape. Dans ce but, il n’y a pas d’autre solution que de rassembler une nouvelle coalition et d’articuler ses forces armées aux forces armées du gouvernement syrien. Il ne s’agit pas de soutenir le dictateur criminel Bachar el-Assad ou au contraire de mettre en préalable son départ. C’est aux Syriens de résoudre cette question. Il s’agit de concentrer toutes les forces pour éliminer le djihadisme fondamentaliste. Un tel accord serait de même nature que celui passé pendant la Seconde Guerre mondiale entre l’URSS et les États-Unis contre l’Allemagne et le Japon. L’URSS et les États-Unis étaient en désaccord sur tout, sauf sur la nécessité supérieure de détruire le nazisme. 

Poutine, le pacificateur
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