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Publié par Bob Woodward

Mort de l'alibi des Américains

Opposant chiite de Saddam Hussein, Ahmed Chalabi avait contribué à convaincre les Etats-Unis de renverser le dictateur sunnite en exagérant la menace des armes de destruction massive ainsi que ses liens supposés avec Al Qaeda.

Malgré une réputation ternie et de nombreuses années d’exil, M. Chalabi était revenu au centre du jeu politique irakien en juin 2014. Le New York Times estimait alors qu’il était même un candidat crédible à la succession du premier ministre de l’époque, Nouri Al-Maliki.

Alors que l’administration Bush voyait en lui le potentiel futur leader de l’Irak, M. Chalabi était tombé en disgrâce dès 2004. Il était en effet devenu persona non grata jusque dans l’ambassade américaine de son pays, soupçonné d’avoir trahi les Etats-Unis en révélant certains de ses secrets à l’Iran.

Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre un tel maître en manipulation, un tel expert dans le jeu du poker menteur élargi à l’échelle de tout le Moyen-Orient et, à ce double titre, Ahmed Chalabi aurait mérité d’apparaître dans un grand roman de John Le Carré. Ce que l’histoire retiendra de sa longue carrière politique et d’opposant à Saddam Hussein, c’est qu’il fut celui qui donna les faux arguments à l’administration américaine permettant à George W. Bush d’envahir l’Irak en 2003. En revanche, on ne saura jamais avec certitude si ce chiite professant des idées laïques a été ou non un agent iranien. Ahmed Chalabi a emporté ses secrets dans sa tombe : il est mort mardi à Bagdad, à l’âge de 71 ans, d’une crise cardiaque.

Mort de l'alibi des Américains

Né en 1944 dans une famille aisée très proche du roi de Bagdad – son père était président du Sénat et conseiller du souverain —, Ahmed Chalabi fuit avec sa famille la révolution de 1958 qui renverse la monarchie et Fayçal II. La famille Chalabi perd alors une grande partie de son immense fortune et ses terres sur lesquels les paysans avaient un statut de serfs. C’est le début d’un long exil qui durera 34 ans.

Il se fixe alors pour mission de chasser les usurpateurs du trône – l’armée irakienne et les communistes —, puis, ceux qui les renverseront, le parti Baas et Saddam Hussein. Pour cela, il est prêt à se lier avec le diable. Ce sera la CIA. En attendant, il fait de brillantes études. A Bagdad, c’était dans un collège de jésuites. Aux Etats-Unis, ce sera à l’université de Chicago et au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cet amoureux de l’algèbre deviendra professeur de mathématiques.

Commence une vie plutôt trouble. En 1977, il fonde la banque jordanienne Petra, qui devient l’une des plus importantes du pays. S’ensuivent une faillite frauduleuse et une condamnation, en 1992, par un tribunal jordanien à 22 ans de prison. La justice lui reproche d’avoir fait transférer 288 millions de dollars sur ses comptes en Suisse. Il y aura d’autres accusations de corruption portées à son encontre.

En politique, il réussit à fédérer, en 1992, une partie de l’opposition en exil, à la fois des partis arabes et kurdes, sunnites et chiites, au sein du Congrès national irakien (CNI). Il est aussi l’homme sur lequel mise la Maison Blanche pour renverser Saddam Hussein et bénéficie de tout l’appui de la CIA.

En 1993, il s’installe au Kurdistan d’Irak, qui, conséquence de l’échec de l’invasion irakienne du Koweït, bénéficie d’un statut d’autonomie de facto, et depuis lequel il organise deux ans plus tard une offensive contre Saddam Hussein. L’opération est un fiasco. La CIA le lâche. Il retourne aux Etats-Unis. Mais l’homme, volontiers charmeur et intriguant, a plus d’un tour dans son sac.

Mort de l'alibi des Américains

Il noue des relations avec les réseaux néoconservateurs américains et les faucons du Pentagone, en particulier Richard Perle, Paul Wolfowitz et le grand manitou des combines politiques douteuses, le vice-président Dick Cheney. Pour eux, il est l’homme sur lequel il convient de miser pour chasser Saddam Hussein. Et pour cause : il leur fournit tout un lot de fausses informations sur la possession de supposées armes de destruction massive par le régime. «Sans intervention extérieure, le régime bassiste ne tombera jamais», répétait inlassablement celui qui n'hésitait pas à se prendre pour le général Charles de Gaulle, depuis son exil, lui aussi à Londres. C'était en 2002, un an avant l'invasion américaine de l'Irak, et les Français, opposés à une action militaire dans l'ancienne Mésopotamie, étaient alors sévèrement critiqués par l'opposant.

C’est vrai que le régime baasiste a eu ces programmes mais, depuis la défection de ses gendres, Hussein et Hassan Kamel, le raïs avait dû se résigner la mort dans l’âme à y renoncer. Qu’importe ! Ils serviront à justifier l’entrée des Etats-Unis en guerre, de même que les supposées relations du régime avec Al-Qaeda. Fort de solides appuis au Pentagone, Ahmed Chalabi réussit à convaincre les néoconservateurs américains que Saddam Hussein cachait des armes de destruction massives qui menaçaient la sécurité du monde.

Mais les Américains sont de bien mauvais politiques : ils misent sur lui et le CNI pour constituer une alternative au régime de Saddam en tant que gouvernement transitoire, alors qu’il n’a aucune base politique en Irak et qu’il a perdu tout contact avec les sensibilités du peuple irakien. De plus, son parti, le CNI, resté trop longtemps à l’étranger, souffre d’une mauvaise image. En fait, ce sont les partis islamistes chiites pro-iraniens qui vont vite s’imposer et assurer la relève. Lui ne fera guère que de la figuration, même s’il occupe des postes politiques importants dans les premiers gouvernements, dont celui, stratégique, de ministre du Pétrole.

Il sera également l’un des principaux partisans de la «débaassification» (du terme Baas, le parti au pouvoir avant l’invasion américaine), qui exclura des dizaines de milliers de fonctionnaires et des membres des forces de sécurité au motif qu’ils ont soutenu le régime. Une erreur politique majeure qui explique pour beaucoup la situation actuelle, nombre de ces exclus ayant rejoint la rébellion islamiste.

Viendront d’autres accusations, cette fois d’être un agent iranien qui aurait remis au régime islamiste des codes américains et aurait permis la manipulation des faucons américains par… les services secrets de Téhéran. Il s’en est bien sûr toujours défendu. Mais c’est bien l’Iran qui, aujourd’hui, contrôle largement la politique irakienne. A son retour à Bagdad en 2003, où ses nombreux détracteurs donnaient pourtant pas cher de sa vie, Chalabi occupa plusieurs postes importants, notamment ceux de vice-premier ministre et de ministre du Pétrole, la vache à lait de l'administration irakienne.

Il présidait encore jusqu'à sa mort la commission des Finances au Parlement irakien…Malgré sa réputation sulfureuse, l'inoxydable Ahmed Chalabi était donc resté un personnage incontournable sur la scène politique irakienne.

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