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Publié par Bob Woodward

Michel Onfray, un dangereux djihadiste ?

Dans une vidéo de propagande publiée vendredi, les djihadistes du groupe Etat islamique font une référence appuyée à Michel Onfray. Rien d'illogique tant le philosophe reprend une partie de leur argumentaire, estime les spécialistes.

Lorsque son Traité d'athéologie est paru en 2005, Michel Onfray devait être loin de penser que, dix ans plus tard, il deviendrait la coqueluche du groupe sunnite djihadiste Daech. Et pourtant, c'est bien ce qu'il s'est passé. Ce vendredi 21 novembre, il est apparu dans une vidéo de propagande du groupe Etat Islamique. Pas vraiment une consécration. C'est l'une de ses interviews télévisées, où il appelait à cesser de combattre les djihadistes, qui a été réutilisée. 

Enfin la vidéo s'achève sur une autre intervention Michel Onfray appelant à cesser de combattre les jihadistes. pic.twitter.com/f82qsRjZ9A
— Romain Caillet (@RomainCaillet) November 21, 2015

Ce n'était pas la première fois que Michel Onfray tenait de tels propos. Dans une interview accordée au Point, quelques jours après les attentats du 13 novembre, il expliquait ainsi qu'une "trêve pourrait être signée entre l'EI et la France pour que son armée dormante [pas des terroristes une fois encore, des soldats] sur notre territoire pose les armes". Dans cette même interview, il semblait trouver des excuses à Daech, en pointant du doigt une "islamophobie" française: "Si nous continuons à mener cette politique agressive à l'endroit des pays musulmans, ils continueront à riposter comme ils le font. La France devrait cesser cette politique islamophobe alignée sur les États-Unis". Interrogé à ce sujet ce samedi sur iTélé, Michel Onfray a maintenu ses propos en expliquant qu'il fallait "entamer des relations diplomatiques" avec l'EI avant d'ajouter: "On est toujours instrumentalisé par tout le monde. [...] Je ne commenterai pas les commentaires". 

Michel Onfray, un dangereux djihadiste ?

On comprend donc mieux pourquoi le philosophe bénéficie d'une certaine popularité dans les rangs des Français de l'EI, malgré son statut de "mécréant". C'est ce que révélait sur Twitter le journaliste David Thomson, spécialiste des mouvements djihadistes: 

Un Français de l'#EI au sujet de Michel Onfray "nous acceptons une parole de vérité même si elle vient de la bouche du pire des mécréants"
— David Thomson (@_DavidThomson) November 21, 2015

Lors d'une interview sur France inter le 16 novembre, David Thomson expliquait d'ailleurs que Onfray était en train de devenir une des "coqueluches" de l'EI. "Onfray est traduit en arabe, il est partagé sur tous les comptes pro-EI parce qu'il reprend mot pour mot le discours de l'EI", détaillait-il. Le journaliste se déclarait d'ailleurs surpris qu'Onfray n'ait pas encore eu les honneurs de Dabiq, le magazine de propagande de Daech qui reprend souvent des phrases de "l'ennemi" abondant dans son sens.

La renommée d'Onfray dans les milieux djihadistes n'est pas récente. Ses déclarations lors d'une interview chez Jean-Jacques Bourdin en 2013 avaient déjà été traduites en arabe, pour être reprises dans les réseaux islamistes. Pour défendre le droit des djihadistes à appliquer la charia au Mali, le philosophe avançait en effet le même argument que les djihadistes: " On ne va pas faire la loi chez les musulmans. Les musulmans sont chez eux. Dans ces cas là, pourquoi on ne va pas faire la loi en Israël... Il faut arrêter de faire la politique coloniale qui est la nôtre, sous prétexte que ce serait les droits de l'Homme qui nous animerait !" 

L’essentiel des forces de l'Etat Islamique semble pour l’instant réparti le long du Tigre et de l’Euphrate qui constituent en pratique les deux axes principaux de manœuvre des troupes légères mobiles de l’Etat Islamique. Cela signifie que ce dernier ne peut mobiliser que peu de troupes sur un même front (face à Bagdad, Erbil ou Alep par exemple) s’il ne veut pas perdre les territoires conquis ailleurs. Cela signifie aussi qu’il ne peut pas, pour l’instant du moins, masser rapidement de troupes pour menacer sérieusement la Jordanie. D’autant qu’en concentrant ses forces, celles-ci seraient exposées à des frappes aériennes dévastatrices, d’où qu’elles viennent.

Michel Onfray, un dangereux djihadiste ?

La conclusion évidente de ces considérations opérationnelles, c’est qu’il est parfaitement concevable d’infliger des revers cinglants à l’Etat Islamique, à condition d’agir de manière coordonnée et simultanée sur l’ensemble des fronts (syrien, kurde et irakien) avec des moyens militaires suffisants (avec des troupes au sol), de manière à l’encercler et l’asphyxier progressivement. Mais cela impose que l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Turquie et le gouvernement autonome du Kurdistan irakien s’entendent préalablement pour agir ensemble, appuyés par les Occidentaux qui le souhaitent. Solution à l'heure actuelle inenvisageable...des troupes américaines aux cotés des troupes iraniennes? Ne serait-it donc pas plus réaliste de négocier avec l'Etat islamique qui a déjà conquis de larges pans de territoire et même créer d'ores et déjà une wilaya couvrant la partie orientale de la Syrie et celle occidentale de l'Irak. L'entêtement des pays occidentaux a de grades chances de mener nos pays à un nouvel échec, comme en Afghanistan ou en Irak. Le Calife Ibrahim (ainsi s'est-il proclamé!) est prêt à la négociation malgré ses discours radicaux. Avec 30 000 militants, il ne pourra indéfiniment tenir l'ensemble des territoires conquis, mais les pays occidentaux ne pourront enrayer son avancée sans envoyer des troupes au sol (Obama l'a d'ores et déjà exclu). Une solution possible serait de négocier avec l'Etat Islamique afin de limiter son extension et ainsi de stopper toute volonté ultérieure de créer d'autres territoires islamistes. Le radicalisme serait alors cantonné à la portion conquise par l'Etat Islamique. Le jeune calife a montré son excellente maîtrise des rapports de force. Pour s'emparer des régions sunnites d'Irak, il a attendu que l'administration chiite y soit complètement discréditée, celle de Nouri al Maliki. Il a laissé les Kurdes s'emparer de la ville pétrolière de Kirkouk, car les peshmergas sont ses adversaires potentiels les plus dangereux. Il s'en prend publiquement aux Jordaniens et Saoudiens, alliés régionaux des Américains, car il sait que ces derniers sont paralysés, n'ayant aucune envie de revenir se battre en Irak, ni de s'allier avec l'Iran chiite. Il sait qu'il est invincible, parce qu'il a compris qu'aucune puissance n'était prête à faire l'effort de le vaincre...les Etats-Unis n'enverront pas de troupes au sol. Le calife Ibrahim est donc tout puissant, l'Histoire le prouve!

Peut-être serait-il temps de négocier avec le calife Ibrahim ? Sinon un nouvel affaiblissement de nos pays occidentaux est à prévoir, puisqu'aucune guerre occidentale ne sera victorieuse…

Onfray est-il donc devenu un dangereux djihadiste en répétant cet état de fait?

Michel Onfray, un dangereux djihadiste ?

C'est le retour sans cesse annoncé du complot réactionnaire. On a sans doute oublié qu'en 2002 un sociologue, Daniel Lindenberg, par ailleurs personnage sympathique, avait publié un furieux et curieux libelle intitulé le Rappel à l'ordre : dans son viseur, un grand nombre d'intellectuels et d'écrivains de premier plan censés concourir de manière plus ou moins machiavélique à l'extrémisation des esprits. Plus d'une décennie après, les grands inquisiteurs font plus simple et chargent un homme, un seul homme, c'est-à-dire un homme seul, de tous les péchés d'une France repliée sur elle-même. Et en l'accusant d'un seul méfait : « faire le jeu du FN ». Bon sang, mais c'est bien sûr ! On a là la dernière perle crachée par l'huître policière. Au fond, on n'a jamais cessé depuis le « d'où parles-tu, camarade ? » d'assigner des prises de position intellectuelles à des positionnements politiques, et Marianne a été fondé, précisément, contre cette maladie de l'esprit. Voilà pourquoi nous recueillons en permanence, chaque semaine, quand ce n'est pas au quotidien, la vindicte de ces nouveaux clercs. Répondons-nous une fois qu'ils se précipitent pour se plaindre à la maîtresse. Il nous avait semblé que l'urgence était ailleurs que dans le fait d'associer le fondateur de l'Université populaire de Caen aux heures les plus sombres de notre histoire. Si on comprend bien tout le bénéfice que François Hollande peut tirer de ses « reductio ad lepenum » qui n'ont pour conséquence que de renforcer le Front national et d'affaiblir la droite républicaine, on voit mal ce que la discussion démocratique y gagne. De plus en plus, la formule de Günter Grass « demain, c'est écrit hier » s'impose et pas seulement en Europe. L'obsession pathologique des périodes révolues hante notre présent et nous empêche d'appréhender notre futur. Certes, l'automne est la période de la chasse. La gauche présente comme des idées contestables le fait qu'on puisse être intellectuel sans être de gauche, ou qu'il puisse exister des intellectuels à droite. L'intellectuel de gauche est même censé adhérer à l'orthodoxie qui requiert de n'avoir pas d'ennemi à gauche et pas de complaisance envers la droite. Dès lors, tout infraction caractérisée à cette orthodoxie est perçue comme déviationniste et potentiellement fascisante.

D'où l'accusation récurrente de «brouiller les pistes» ou de «légitimer l'adversaire». Accusation accentuée par le fait que les intellectuels de gauche qui basculent à droite n'assument pas le changement d'étiquette (tel Jean-François Revel). L'affaire Onfray n'est que le énième avatar du démon de la purge qui hante la gauche intellectuelle. La liste noire de ces dernières années compta Taguieff, Finkielkraut, Philippe Cohen, Marcel Gauchet… Le retour dans le droit chemin de gauche fut réclamé par un «Rappel à l'ordre», dont l'auteur ne briguait manifestement pas le prix Sakharov...

Le caractère auto-centré des intellectuels les conduit à craindre ce qui pourrait les remettre en question. En prenant conscience du mythe de la gauche (Aron) et, spécifiquement, du terrorisme intellectuel, certains s'affranchissent des dogmes en vigueur, au sein de ce que Péguy nommait le parti intellectuel, voire «quittent le parti». La purge est-elle finie?

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