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Publié par Bob Woodward

La moustache, Erdogan et l'islamisme

La Turquie n'est pas la Grèce, encore moins la Bulgarie, ni l'Irak, ni la Syrie. Une constante demeure dans cette unicité : la présence massive et originelle de la moustache (''biyik'' en langue turque). La Turquie représente plus qu'une nation.

Il s'agit d'une contrée qui intrigue, qui fait rêver tel un mirage. Ceci est perceptible dans la littérature française, lorsque le Bourgeois Gentilhomme de Molière se trouve confronté au Grand Mamamouchi. Le courant orientaliste nous en présentera une image un peu surannée, fantasmée du pays des sultans. Pierre Loti, à travers son roman Aziyadé, fait figure d'orientaliste exalté. Cette nation turque rêvée rejoint une image folklorique attrape-touriste.

Dans tout ce décorum, l'élément récurrent faisant la jonction entre attente touristique et réalité journalière turque est le port généralisé de la moustache. Une caractéristique transmise de génération en génération. Ce qui peut frapper l'observateur étranger, c'est de constater une forme d'apprentissage de la moustache dès le plus jeune âge.

Ce rite d'initiation tient déjà au fait que la société turque est principalement masculine en public. Les cafés, les stades, la rue lorsqu'une certaine heure est dépassée, le hammam, les crimes d'honneur sont autant d'ingrédients préparant le jeune garçon pré-pubère à côtoyer l'expression de la force virile sur le fond et sur la forme.

Sur le fond, à travers les propos scandés par les aînés, les récits ou actes liés à une quelconque forme de combat pour l'honneur. Sur la forme, avec l'apparition d'un faisceau de lumière guidant des pas dans cette obscurité qu'est la vie. C'est la moustache du maître, du père, du grand-père, de l'oncle, du frère. La moustache apparaît comme héréditaire chez les hommes turcs.

Les Turcs, à l'origine peuple méditerranéen, mésopotamien, oriental, ont une origine bicéphale. Un terreau local où la graine de moustache a initié sa croissance. Puis vint un apport extérieur. Cet apport fut un engrais venu de loin. De très loin. Des steppes d'Asie Centrale. Tous ces cavaliers turcophones (qui ne sont pas sans rappeler le mythe des Cavaliers de l'écrivain Joseph Kessel) venaient dans une politique de conquête du fin fond de l'Asie. Il est d'ailleurs troublant de constater que la toute première inscription du vocable ''turk'' a été découverte en Mongolie. Ces cavaliers arboraient le plus souvent une moustache tombante : Tamerlan, Gengis Khan pour ne citer qu'eux. Une moustache longue comme un prolongement de soi. Une autre raison, plus pratique et d'ordre génétique, pourrait expliquer sa présence. Les Asiatiques aux yeux bridés ont en effet un système pilleux peu développé, une barbe rare, parfois inexistante. Logiquement, nombre de ces turcophones mongoloïdes devenus turcophones ou bien encore turcs sinoïdes n'avaient pas d'autre choix que de se laisser pousser la moustache à défaut d'une barbe complète ou d'un collier. Ensuite, les épouses de ces guerriers étaient, comme on peut s'y attendre reléguées au second plan. Le cavalier turco-mongol affirmait sa différence et par-là même sa virilité en laissant contempler sa moustache

La moustache, Erdogan et l'islamisme

La période ottomane prolongea cet esprit de conquête, avec sa cohorte de moustachus. Gouvernants (Soliman Le Magnifique nous vient à l'esprit), soldats, conseillers, janissaires en voie d'intégration se soumettant au diktat des bacchantes stambouliotes. Les armées ottomanes régnaient en maître sur un immense territoire entre Méditerranée et Extrême Orient. La Méditerranée fut, rappelons-le, le théâtre de la Bataille de Lépante, combat naval entre deux moustachus à la tête des flottes respectives, l'italienne avec Marcantonio Colonna et la turque avec Silcik. Toute une symbolique.

Ce rapport autorité/moustache s'est transmis à bien des corps de métier transversaux. Outre les forces militaires, elle s'assimila à l'image de la police, de la douane, de la ''güvenlik''(sécurité turque). Même le très féru de laïcité et de modernisation Mustafa Kemal Atatürk a porté la moustache une partie de sa vie. Comme un passage obligé. Les sphères et stratosphères politiques ont été marquées jusqu'à présent par la résistance de la pilosité assumée au-dessus de bien des lèvres de dirigeants. Demirel, Ozal se reconnaîtront. Mais aussi, beaucoup plus proches de nous, Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül comme l'a souligné avec justesse l'anthropologue Benoît Fliche.

Entre le peuple et la classe politique, la moustache barrant bien des visages sert de trait d'union, et non plus seulement de trait esthétique. Malgré un islamisme plus présent et la concurrence prévisible, à ce titre, de la barbe. Cette barbe qu'éxécraient les partisans du kémalisme. Les islamistes modérés actuellement en poste n'ont pas tout à fait tourné le dos à cette doctrine politique. Le pays en est trop imprégné. Les barbes, bien que revenant à la mode, ne se sont pas mises à pousser immodérément autour des moustaches.

Kémalisme, islamisme, panturkisme. J'ajouterais également moustachisme pour qualifier l'opinion publique turque. Le subconscient national est imprégné par ce sentiment. Il y a quelques années déjà, la chaîne culturelle franco-allemande Arte diffusa un documentaire intitulé tout simplement ''La moustache en Turquie''. Un condensé d'images retranscrivant l'ampleur de l'attachement à cette ''coquetterie'' masculine. Au cours de ce reportage, véritable enquête, les âges sont variés, les conditions aussi. Une constante demeure : le sentiment d'appartenance nationale exprimé au moyen de la moustache. Lorsque l'on se déplace dans la nation turque, il est instructif de constater la variété des ornements de l'espace naso-labial masculin. Basique; en guidon; en crocs version capitaliste ou au moins socio-libérale si relevée vers le haut; en crocs orientés vers le bas ou touffue pour pas mal de représentants de la pensée gauchisante; épaisse et souvent large pour certains militants de gauche ou de la cause kurde; fine; moyenne; broussailleuse; standard; en amande soigneusement délimitée pour les islamistes de l'AKP; brushinguée pour les nostalgiques de l'âme ottomane, un brin belligérants. Il y en pour tous les formats et toutes les tendances. Bien entendu, la pensée islamique dominante pendant des siècles a accentué cette présence pilaire faciale. Présence destinée à différencier l'homme de la femme. Une donnée géographique a aussi contribué à l'installation durable de la moustache au pays du döner kebab. Ou de manière plus globale dans l'Empire Ottoman. D'Istanbul aux mamelouks. D'Alger au Yémen. Cette donnée est l'existence de la Mésopotamie.

La moustache, Erdogan et l'islamisme
La moustache, Erdogan et l'islamisme

Cette zone a été à l'origine en conflit avec le monde musulman des débuts. En raison d'une approche spécifique de l'aspect lié à la religion. Dès le huitième siècle de notre ère, les Mésopotamiens étaient considérés comme hérétiques ou polythéistes par les ressortissants de la Péninsule Arabique.

Le simple fait d'arborer les moustaches en rasant tout le reste du système barbu constituait ce casus belli. Puisque contraire à un des préceptes de l'Islam qui préconise de laisser pousser entièrement sa barbe. Autre donnée géographique notable : le Kurdistan. La moustache kurde drue, fournie parfois dépassant bien au-delà de la lèvre inférieure, revêt un aspect revendicatif. Cet étendard se voit aussi bien porté par le leader kurde actuel Ocalan (kurde de Turquie) que pour les représentants de la chanson kurde (d'Iran) Aziz Waizi et Koresh Azizi. Une moustache comme instrument de conscience puis de résistance.

Le temps semble s'être arrêté paisiblement sur bien des corps de métiers. Les représentants des forces de l'ordre, les chauffeurs de taxis, les gardiens de hammam, les tenanciers de cafés ou de salons de thé sont concernés en premier lieu. Encore plus une catégorie qui a son importance dans le rôle du gardien du temple de la culture turque : les barbiers.

Le barbier, le consommateur turc lambda en est friand. Aussi bien en Turquie qu'en dehors. Sur ce point, qu'en est-il de la diaspora turque ? Évidemment la moustache turque se trouve quelque peu malmenée. Ce qui la sauvegarde est cette habitude du barbier ''alla turca''. Y compris en tant que résident à l'étranger. La force, celle qui anime le poil facial turc, et qui est sous-jacente à travers l'usage des prénoms conquérants Cenciz, Atilla, Kubilay, Soliman. Même expatriés, les Turcs peuvent former de révélatrices dyades grâce à ce signe de reconnaissance tribal. Même chez les turcophones lointains, les hommes de la communauté peuvent se souvenir de ce principe.

Les Ouïghours vivant à l'extrémité Ouest de la Chine(zone du Turkestan Oriental) représentent en proportion les citoyens chinois les plus nombreux à porter la moustache, quelquefois conjointement avec la barbe ou le bouc. La moustache en Turquie est encore présente, même si elle subit l'assaut des autres tendances. Le footballeur international Volkan Demirel alterne fort à propos ce passage de l'imposante moustache à la barbe majestueuse.

L'homme turc accorde toujours de l'importance à sa moustache. Une institution, symbôle de virilité, qui selon sa coupe, en dit long sur l'état d'esprit de son porteur. Avoir un système pileux peu développé est jugé ici comme un handicap. Aussi la Turquie est-elle devenue la capitale de l'implant pileux.

L'affaire est d'importance. En Turquie, on ne plaisante pas avec la moustache. Elle est encore majoritairement portée. L'AFP cite même un dicton qui affirme qu'un " homme sans moustache est comme une maison sans balcon ".

La forme de la moustache est aussi très connotée politiquement.

Broussailleuse, elle est volontiers portée par la gauche ou les Kurdes. Fine, comme celle du Premier ministre Recep Erdogan, elle signifie une sensibilité conservatrice et religieuse. L'extrême droite l'apprécie en forme de crocs de chaque côté de la bouche.

La moustache est un marqueur social, qui pousse les imberbes à avoir recours aux implants. Des officines proposent des greffes pour 2000 euros. Une activité lucrative, à en juger par la présence de 250 cliniques ou cabinets à 'Istanbul. La ville est devenue une capitale de la moustache où on accourt depuis tout le Proche-Orient.

Si les Turcs vouent un véritable culte à la moustache, c’est d’abord parce que les bacchantes sont le symbole de virilité par excellence. À tel point que de plus en plus d’hommes au système pileux déficient remettent leur sort entre les mains de chirurgiens. Ils sont plus de 250 à pratiquer cette opération dans le pays.

Le docteur Ali Mezdegi pratique des greffes de moustaches à Istanbul depuis deux ans. « Aujourd’hui, 10% des transplantations que j’effectue sont des moustaches et le nombre de demandes continue d’augmenter », explique-t-il. Les demandes peuvent venir de loin. « Certains patients sont originaires des pays du Golfe car, là-bas, le port de la moustache est aussi important qu’ici. J’ai aussi des clients qui viennent d’Europe et de Russie ». Une clientèle internationale qui vient pour le savoir-faire turc mais pas seulement. À Istanbul, le forfait moustache est évalué à 2.000 euros en moyenne, cinq fois moins cher qu’en Europe !

Une fois le forfait réglé, il faut passer sur la table d’opération. L’intervention dure environ quatre heures. Après avoir prélevé 5.000 follicules (enveloppe dans laquelle s’élabore la vie du cheveu, ndlr), le médecin les implante sur le visage. En Turquie, on ne plaisante pas avec la moustache. En témoigne un célèbre proverbe selon lequel « un Turc sans moustache, c’est comme une maison sans balcon ».

Si certains sont prêts à se faire opérer c’est aussi parce que derrière la moustache peut se cacher une idéologie. En Turquie, « la moustache est un symbole politique et religieux », explique Benoît Fliche, anthropologue à l’Institut français des études anatoliennes d’Istanbul (IFEA). Esthétique, religion ou politique. En Turquie, tous les chemins mènent à la moustache.

Une moustache fournie et bien taillée au-dessus de la lèvre : la moustache sunnet est un attribut pieux conformément aux instructions islamiques.

Une petite moustache rasée, taillée ½ cm au-dessus de la lèvre : la moustache néo-islamiste comme Erdogan

Une moustache pendante de chaque côté de la bouche, qui remonte légèrement aux pointes, en « croc de loup » : signe de rattachement au parti nationaliste MHP , dont le symbole est le loup.

Une moustache abondante, non taillée « à la Staline » : son propriétaire est soit un intellectuel de gauche, soit vieux jeu.

Une moustache aux pointes qui frisent : la nostalgie de l’Empire ottoman n’est pas bien loin.

La moustache, Erdogan et l'islamisme

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