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Publié par Bob Woodward

L'Etat islamique a-t-il déjà gagné la guerre ?

Fin février 2015, un chercheur de la société britannique Conflict Armament Research, spécialisée dans l’inventaire des armes de guerre, a fait une découverte étonnante. En mission à Kobané – ville du nord de la Syrie, théâtre des combats des forces kurdes contre l’organisation Etat islamique [(EI) ou son acronyme arabe Daech] pendant plusieurs mois –, il a mené une enquête à partir d’un fusil d’assaut ayant appartenu à un combattant de Daech. L’arme dont le numéro de série avait été effacé ressemblait en tout point à un M-16, le fameux fusil d’assaut de l’armée américaine en circulation dans la région. Mais diverses recherches lui ont permis d’affirmer avec certitude qu’il s’agissait en réalité d’un fusil d’assaut CQ de fabrication chinoise.

Depuis un an, Conflict Armament Research dresse méthodiquement l’inventaire des armes, véhicules et équipements utilisés par les combattants de l’EI. S’il s’agit pour la plupart d’armes américaines, un rapport publié le 6 octobre 2014 a montré que les équipements de Daech proviennent en réalité de 21 pays différents, parmi lesquels la Russie et la Chine. En outre, ce ne semble pas la première fois qu’on découvre une arme chinoise dans l’arsenal de Daech. Mais un fusil d’assaut CQ de fabrication chinoise, c’est une première ! Or, en 2013, un groupe de recherche indépendant suisse a prouvé que les rebelles du Soudan du Sud avaient en leur possession d’importantes quantités de ce type de fusil d’assaut chinois. Il apparaît donc clairement “que l’EI a obtenu des armes qui transitaient de l’Afrique de l’Est vers la Syrie”, poursuit le New York Times.

L’information montre que Daech ne cesse de multiplier et de diversifier ses sources d’approvisionnement d’armes et d’équipements militaires.

“On retrouve dans l’inventaire de l’EI tous les grands pays exportateurs d’armes : des cartouches de Russie et des Etats-Unis, des fusils de Belgique ou de pays de l’ex-bloc soviétique, des missiles antichar fabriqués par MBDA, le leader européen dans le domaine”, précise le New York Times.

Plus l’arsenal s’agrandit, plus la position de certains Etats qui combattent l’organisation terroriste devient inconfortable. “Si les armes passent aussi facilement d’un conflit ou d’une force combattante à l’autre, alors ces mêmes conflits ne peuvent être considérés comme ‘clairement distincts’, pour reprendre les mots de James Bevan,  directeur de Conflict Armament Research.” Ce fait ne peut plus être ignoré par les Etats qui exportent ou vendent des armes, quel que soit le pays destinataire. “Les armes que possède l’EI ont dans la plupart des cas été exportées en premier lieu par des pays qui avaient l’intention de rendre la région concernée plus sûre. Aujourd’hui elles sont au contraire utilisées par des combattants (…) qui défendent une organisation djihadiste en train de devenir la plus importante et la plus violente de notre époque”, conclut le quotidien.

L'Etat islamique a-t-il déjà gagné la guerre ?

La nouvelle a de quoi inquiéter les pays occidentaux. L'État islamique serait également en possession de lance-missiles susceptibles d'abattre un avion de ligne. C'est du moins la crainte exprimée par les services allemands de renseignement, le BND, qui s'en est ouvert la semaine dernière à des parlementaires lors d'une réunion confidentielle. Ces armes seraient issues des stocks de l'armée syrienne. Elles dateraient pour certaines des années 1970 mais d'autres seraient de conception plus récente. Il s'agirait plus spécialement de systèmes portables de défense anti-aérienne (Manpads) d'inspiration russe qui, précise le journal allemand, pourraient toutefois avoir été fabriqués dans d'autres pays, comme la Bulgarie et la Chine. En fait, Daech serait rentré en possession de telles armes il y a au moins plusieurs mois. Fin août 2014, le Washington Post expliquait déjà qu'avec la prise de l'aéroport de Taqba, situé à proximité du fief syrien de l'État islamique, l'organisation terroriste avait très certainement mis la main sur une des caches d'armes de l'armée syrienne. À l'époque, Charles Lister de la Brookings Institution relevait sur Twitter la présence d'une photo montrant un djihadiste qui porte l'un de ces fameux Manpads. Et, selon un autre expert interrogé, il ne s'agirait sans doute pas de la seule arme de ce genre tombée dans l'escarcelle de l'État islamique. «Habituellement, quand vous prenez une base aérienne, vous ne trouvez pas seulement un ou deux Manpads, expliquait Damien Spleeters du Conflict Armament Research. Vous en trouvez beaucoup plus que ça car les aéroports militaires ont pour but de stocker ce genre d'armes.»

Cette idée inquiète aujourd'hui au plus haut point les autorités américaines.  L'État islamique aurait ainsi publié un guide expliquant à ses combattants comment utiliser ces armes. Car les Manpads sont capricieux. Afin d'être opérationnel, le système doit être complet et tous les éléments en état de marche. Les plus anciens modèles comportent de nombreuses limites. Les avions de combat de fabrication récente disposent de systèmes de défense efficaces. À l'inverse, ces missiles sol-air sont redoutables face à des hélicoptères. L'armée américaine stationne à Bagdad une demi-douzaine d'Apache. Ces derniers ont pris part ce mois-ci à l'offensive contre l'État islamique et pourraient constituer des cibles idéales pour Daech. Et ces Manpads ont coûté plusieurs appareils à l'armée irakienne.

L'autre inquiétude porte sur un système plus récent et plus sophistiqué de missile sol-air, le SA-24. Celui-ci possède une portée de 20.000 pieds, soit plus de 6000 mètres. Certes, il ne constitue aucun danger pour les vols commerciaux naviguant à une altitude de croisière. Il en va tout autrement pour un appareil en phase de décollage et d'atterrissage. Or Daech a pris position à l'ouest de Bagdad, à une dizaine de kilomètres seulement de l'aéroport international. Sur ce point, les Irakiens se veulent rassurants. «Nous sommes tout à fait certains que l'aéroport international de Bagdad est sûr pour le décollage comme pour l'atterrissage”, explique au New York Times le capitaine Saad Mahdi Saeed al-Khafaji, directeur général d'Iraqi Airways. Pourtant, un pilote de la même compagnie affirme que son avion a essuyé en août des coups de feu à proximité de l'aéroport. Une simple rumeur, rétorque Saad Mahdi Saeed al-Khafaji.

L'Etat islamique a-t-il déjà gagné la guerre ?

L'une des causes du déséquilibre est aussi à chercher du côté des compétences militaires et de la motivation à combattre: les forces de sécurité irakiennes déployées sur le terrain doivent faire face à des officiers aguerris, formés sous Saddam Hussein et qui, ces douze dernières années, n'ont cessé d'avancer leurs pions dans la province d’Al Anbar et de se mesurer à la fois aux Américains et aux forces irakiennes à commandement chiite.

Les forces de sécurité irakiennes déployées sur le terrain doivent faire face à des officiers aguerris. D'anciens officiers qui ont eu les coudées relativement franches au sein de l’État islamique, avec un Abou Bakr al-Baghdadi déléguant ses responsabilités aux commandants locaux, selon ce qu'explique Ahmed Ali, chercheur au sein d'Education for Peace in Iraq Center, une ONG installée à Washington et développant des programmes d'assistance pour la jeunesse irakienne. En ayant grandi au cœur de l'Irak sunnite, ces chefs connaissent parfaitement le terrain «et leurs compétences en matière de renseignement sont en prise directe avec les directives baathistes. Très précises et très personnelles», ajoute Ali. les commandants de l’État islamique connaissent aussi très bien les tribus de la province et leurs structures sociales, ce qui permet au groupe de savoir quel clan est susceptible de le rejoindre et lequel devra au contraire être combattu.

Ces avantages dont peut se targuer l’État islamique relèvent d'une conséquence involontaire du démantèlement de l'armée irakienne, décision prise par les États-Unis en 2003 à la suite de l'effondrement du régime de Saddam Hussein. Fondamentalement, c'est une génération d'expertise militaire sunnite qui s'est retrouvée livrée à elle-même et que l'insurrection a eu tout loisir de récupérer.

La situation s'est encore aggravée ces dernières années lorsque le Premier ministre irakien de l'époque, Nouri al Maliki, et son gouvernement chiite, ont purgé l'état-major des forces de sécurité irakiennes de leurs commandants sunnites les plus expérimentés pour les remplacer par des officiers et des généraux chiites bien moins compétents. Pendant des années, les agissements de l'armée et de la police chiite de Maliki ont été ceux d'une milice confessionnelle, soumettant le leadership sunnite à une répression brutale et obéissant aux ordres directs de Maliki, qui allait donner des galons à ses fidèles et étayer de son bureau l'ensemble de l'appareil de décision militaire. Bon nombre de sunnites, exaspérés par un tel traitement, se sont ensuite progressivement rapprochés de milices tribales et de groupes djihadistes, une coalition qui allait donner naissance à l’État islamique. En dépit de nombreux obstacles, quelques vétérans sunnites ont quand même réussi à réintégrer les rangs des forces de sécurité, mais ils n'avaient que très peu de chances de trouver un poste d'influence, explique le colonel Steve Leonard, retraité de l'armée américaine et conseiller en formation militaire pour l'ambassade américaine de Bagdad en 2012.

«En termes de leadership, le plus gros volume de connaissances et d'expérience militaires est toujours à trouver au sein des rangs sunnites, déclare Leonard. Combler un tel fossé demandera du temps, de la volonté et de la persévérance. Le changement nécessaire est littéralement générationnel. Ce n'est pas quelque chose qui se fera du jour au lendemain.»

Parmi les sunnites qui ont réussi à se hisser à des grades relativement élevés, beaucoup ont souffert d'un manque de reconnaissance, voire ont été soumis à des pressions et autres manœuvres de harcèlement. Sous Maliki, plusieurs officiers sunnites se faisaient suivre par des agents du gouvernement qui les soupçonnaient de liens avec l'insurrection, et les cas sont loin d'être isolés. Leonard donne ainsi l'exemple d'un officier sunnite incapable de se rendre aux réunions avec ses formateurs américains, car il avait peur de passer pour un traître aux yeux de ses supérieurs chiites. Après le retrait de décembre 2011, l'absence relative des forces américaines à Bagdad a aussi généré des retards dans la formation des cadres militaires, bien difficiles à surmonter depuis. Globalement, la présence de conseillers militaires américains a été des plus limitées, avec moins de 200 experts assignés à l'ambassade de Bagdad. Quand il était en service, le colonel Steve Leonard explique qu'il «y avait tant de besoins en matière de conseil militaire» que l'entreprise relevait d'une cause perdue d'avance vu la maigreur des effectifs disponibles. 

Sur le terrain, Steve Leonard dit avoir détecté un fond suffisant de jeunes officiers compétents, mais il souligne aussi que, plus on monte en grade, plus «le leadership souffre de préjugés religieux et ethniques qui, à mon avis, éclipsent leurs compétences militaires».

Autant de lacunes qui ont éclaté au grand jour à Ramadi lorsqu'un général irakien s'est retiré de la ville à la suite, selon des responsables américains, d'un malentendu entre lui, ses supérieurs et ses conseillers américains présents en Irak. En l'espèce, selon les explications de Dempsey à Bruxelles, ce commandant a pris «ce qui s'avère être une décision unilatérale de se déplacer vers une position qui lui semblait défendable» près d'Habbaniya, à l'est de Ramadi.

Le colonel Steve Warren, porte-parole du Département de la Défense –connu pour ses critiques du commandement irakien– allait ajouter que «les effectifs des forces de sécurité irakiennes étaient largement supérieurs à ceux de leur ennemi» dans la ville, «et pourtant, ils ont préféré battre en retraite». La guerre contre l’EI semble donc perdue…

L'Etat islamique a-t-il déjà gagné la guerre ?

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