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Publié par Bob Woodward

Onfray et la théorie complotiste ...

Le glissement vers la droite d'intellectuels de gauche (le philosophe Michel Onfray ou l'économiste Jacques Sapir) défraie la chronique. Mais c'est, au fond, un phénomène assez fréquent. Et il arrive aussi que des intellectuels de droite passent à gauche (les journalistes Joseph Macé-Scaron et Sébastien Lapaque), ou prennent des positions de gauche (le philosophe Yves Roucaute ou l'écrivain Jean-Marie Rouart). Du côté des intellectuels de gauche, la transgression politique résulte d'un goût pour l'interdit. Mais elle n'implique ni culpabilisation, ni propension, ni syndrome. Ni culpabilisation, car un passé d'extrême-gauche n'est pas perçu comme faisant tache. Ni propension, car on n'éprouve pas le besoin à gauche de se singulariser en se démarquant du label. Ni syndrome, car il n'y a pas de mythologie comparable à la geste bernanosienne mais, tout au contraire, une légende noire de la trahison (néo-socialisme de Déat). Bernanos, cet écrivain catholique et réactionnaire rompit avec sa famille politique, l'Action française, au sujet de la guerre d'Espagne, en prenant le parti des républicains. L'auteur antisémite de La Grande peur des bien-pensants devint soudainement celui des Grands cimetières sous la lune. Mais la beauté de ce geste n'est pas reproductible. Ce fut, en effet, un acte novateur à enjeu élevé. Ce fut, ensuite, un geste basé sur une argumentation de droite, des valeurs de droite, un honneur de droite, et non pas une simple imitation de la gauche ou imprégnation par des thématiques de gauche. Ce fut, enfin, un geste qui ne reniait pas des origines et un parcours politique très à droite. Bernanos s'affranchissait de sa famille politique certes, mais sans la répudier.

En janvier 1935, André Gide, qui régnait sur la république des lettres, fut invité dans une petite salle de la rue Visconti, à Paris, pour expliquer le sens de son engagement. L'anecdote est reprise par Sébastien Laurent dans sa biographie de Daniel Halévy. Il y avait là 200 personnes, dont l'équipe de la NRF au grand complet. Jacques Maritain, Henri Massis et François Mauriac intervinrent, mais le débat fut particulièrement vif entre Gide et Halévy. Le premier dit au second : « Je voudrais comprendre pourquoi vous ne comprenez pas. » Ce à quoi le second répondit : « Un des inconvénients de cette sorte de rencontre, c'est la courtoisie qui y fait des ravages. » Cette phrase rencontra l'approbation de nombreux clercs : feu sur la courtoisie ! Aujourd'hui, nous regardons plutôt cette époque avec une certaine nostalgie. Entendons-nous : personne ne niera le caractère salubre de la joute intellectuelle. Mais, si l'échange polémique implique l'affrontement des opinions, il implique également le respect de l'adversaire et l'espoir que son opinion puisse de quelque manière être féconde. On s'en voudrait presque de rappeler cette évidence, mais la discussion n'est pas une dispute entre deux joueurs de bonneteau. Agression verbale, emphase, hybris accusatoire, anathème Il est pénible de voir ainsi confondre vigueur sorélienne et virulence soralienne.

Onfray et la théorie complotiste ...

Certains éditorialistes affirmaient que, en raison de la multiplication des pensées uniques, la guillotine morale du politiquement correct était rangée au magasin des accessoires historiques. Encore raté ! La suspicion vigilantielle se porte à merveille et sa dernière victime s'appelle Michel Onfray. Que lui reproche-t-on ? De nourrir les thèses de l'extrême droite sous prétexte qu'il ne retient pas ses coups contre la demi-gauche hollandaise, qu'il s'indigne des catégories populaires laissées sur le bord de la route et qu'il redoute, face à la massification, la minoration du peuple comme entité politique, celui-là même que défendait, notamment, autrefois le Parti communiste.

Au fond, son crime relève d'une de ces présomptions de culpabilité dont notre économie médiatique raffole, à l'image des tricoteuses de la Terreur qui grinçaient : « Bien sûr, ce n'est pas ce que vous avez dit mais On sait que vous le pensez ! » Il est décidément bien paradoxal qu'ayant cité à tort et, souvent, à travers, Edgar Morin, on ait oublié ce qui est le principal enseignement de son oeuvre : le sens de la complexité. Comment ne pas relever, en effet, le paradoxe qu'il y a à vouloir à toute force restaurer la pensée binaire alors que nous évoluons dans un monde de plus en plus complexe, de plus en plus « ondoyant » et de moins en moins déchiffrable à l'aune d'une grille idéologique rigide ?

C'est le retour sans cesse annoncé du complot réactionnaire. On a sans doute oublié qu'en 2002 un sociologue, Daniel Lindenberg, par ailleurs personnage sympathique, avait publié un furieux et curieux libelle intitulé le Rappel à l'ordre : dans son viseur, un grand nombre d'intellectuels et d'écrivains de premier plan censés concourir de manière plus ou moins machiavélique à l'extrémisation des esprits. Plus d'une décennie après, les grands inquisiteurs font plus simple et chargent un homme, un seul homme, c'est-à-dire un homme seul, de tous les péchés d'une France repliée sur elle-même. Et en l'accusant d'un seul méfait : « faire le jeu du FN ». Bon sang, mais c'est bien sûr ! On a là la dernière perle crachée par l'huître policière. Au fond, on n'a jamais cessé depuis le « d'où parles-tu, camarade ? » d'assigner des prises de position intellectuelles à des positionnements politiques, et Marianne a été fondé, précisément, contre cette maladie de l'esprit. Voilà pourquoi nous recueillons en permanence, chaque semaine, quand ce n'est pas au quotidien, la vindicte de ces nouveaux clercs. Répondons-nous une fois qu'ils se précipitent pour se plaindre à la maîtresse.

Onfray et la théorie complotiste ...

Il nous avait semblé que l'urgence était ailleurs que dans le fait d'associer le fondateur de l'Université populaire de Caen aux heures les plus sombres de notre histoire. Si on comprend bien tout le bénéfice que François Hollande peut tirer de ses « reductio ad lepenum » qui n'ont pour conséquence que de renforcer le Front national et d'affaiblir la droite républicaine, on voit mal ce que la discussion démocratique y gagne. De plus en plus, la formule de Günter Grass « demain, c'est écrit hier » s'impose et pas seulement en Europe. L'obsession pathologique des périodes révolues hante notre présent et nous empêche d'appréhender notre futur. Certes, l'automne est la période de la chasse. La gauche présente comme des idées contestables le fait qu'on puisse être intellectuel sans être de gauche, ou qu'il puisse exister des intellectuels à droite. L'intellectuel de gauche est même censé adhérer à l'orthodoxie qui requiert de n'avoir pas d'ennemi à gauche et pas de complaisance envers la droite. Dès lors, tout infraction caractérisée à cette orthodoxie est perçue comme déviationniste et potentiellement fascisante.

D'où l'accusation récurrente de «brouiller les pistes» ou de «légitimer l'adversaire». Accusation accentuée par le fait que les intellectuels de gauche qui basculent à droite n'assument pas le changement d'étiquette (tel Jean-François Revel). L'affaire Onfray n'est que le énième avatar du démon de la purge qui hante la gauche intellectuelle. La liste noire de ces dernières années compta Taguieff, Finkielkraut, Philippe Cohen, Marcel Gauchet… Le retour dans le droit chemin de gauche fut réclamé par un «Rappel à l'ordre», dont l'auteur ne briguait manifestement pas le prix Sakharov...

Le caractère auto-centré des intellectuels les conduit à craindre ce qui pourrait les remettre en question. En prenant conscience du mythe de la gauche (Aron) et, spécifiquement, du terrorisme intellectuel, certains s'affranchissent des dogmes en vigueur, au sein de ce que Péguy nommait le parti intellectuel, voire «quittent le parti». La purge est-elle finie?

Onfray et la théorie complotiste ...

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