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Publié par Bob Woodward

D'une FIFA l'autre: le CV irréprochable de Tokyo ?

Le Sud-africain Tokyo Sexwale, ancien compagnon de cellule de Nelson Mandela est officiellement candidat à l’élection à la présidence de la Fifa du 26 février, a affirmé l’un de ses assistants, sans préciser si cette candidature avait officiellement été déposée au siège de la FIFA, à Zurich, avec les cinq signatures de fédérations nécessaires.

Cette annonce est intervenue après que dans la journée la Fédération sud-africaine (SAFA) a apporté son soutien unanime à la candidature de l’homme d’affaires. « La SAFA a unanimement apporté son soutien à la candidature de Tokyo Sexwale », a déclaré la Fédération sud-africaine dans un communiqué un peu plus tôt samedi. M. Sexwale avait notamment reçu le soutien de Franz Beckenbauer, président d’honneur du Bayern Munich et vainqueur de la Coupe dumonde avec la RFA en 1974. Tokyo Sexwale, 62 ans, richissime homme d’affaires, est le 5e candidat officiel après le Français Michel Platini, le président de l’UEFA, actuellement suspendu 90 jours par la Fifa et dont la candidature s’inscrit désormais en filigranes, le Prince Ali de Jordanie, le Français Jérôme Champagne, ancien secrétaire général adjoint de la Fifa, et David Nakhid, ancien capitaine de la sélection de Trinité-et-Tobago.

S’il était élu, Tokyo Sexwale serait le premier Africain à diriger la Fifa en 111 ans d’existence. La date limite pour les candidatures à la présidence de la Fifa est fixée à lundi minuit.

Après Tokyo Sexwale, un dernier candidat est encore attendu, avec le patron du football asiatique, le cheikh bahreini Salman ben Ibrahim al Khalifa, vice-président de la Fifa. Salman pourrait peut-être récupérer le soutien de l’Europe, à la recherche d’un plan B en cas d’empêchement définitif de Platini. Mais le Bahreini traîne aussi ses boulets : il fait l’objet de vives critiques de la part d’organisations de défense des droits de l’Homme pour son rôle dans la répression du soulèvement démocratique de 2011.

Si Tokyo Sexwale est d'abord un nom qui claque, sachez que la prononcation de ce patronyme calme tout de suite les (h)ardeurs : « Seh-wa-le ». Ensuite, Tokyo n'est pas né Tokyo, mais Mosima Gabriel, et a hérité très jeune du surnom de Tokyo, qui lui sert depuis de nouveau prénom, en raison de sa passion indéfectible pour le karaté. Aujourd'hui âgé de 62 ans, Tokyo Sexwale est né et a grandi dans le plus grand township du pays, à Soweto, à quelques kilomètres de Johannesbourg. Le Parti national mené par le pasteur Daniel Malan est alors au pouvoir depuis cinq ans, et a déjà mis en place plusieurs des mesures qui constituent le régime de l'apartheid. L'enfance de Sexwale est rude, militante aussi, puisqu'il est le fils d'un homme qui a combattu volontairement lors de la Seconde guerre mondiale contre les Deutsches Afrikakorps, les troupes allemandes localisées dans le Nord de l'Afrique. 

D'une FIFA l'autre: le CV irréprochable de Tokyo ?

 

Tokyo rejoint des groupes de lutte contre le pouvoir dès ses 18 ans, et se retrouve rapidement membre ou même meneur de mouvements radicaux et réputés violents. Il intègre ainsi la sulfureuse Umkhonto We Sizwe, la milice armée de l'ANC, parti politique devenu clandestin, et doit s'enfuir en URSS au milieu des années 70, avant d'avoir terminé ses études, pour échapper à une arrestation qui se faisait bien trop pressante. La suite, c'est un cv du parfait militant, tendance tête brûlée, de la lutte anti apartheid : entraînement dans un camp soviétique pour devenir un as des explosifs, retour au pays après les terribles émeutes de Soweto, arrestation, condamnation en 1978 à 18 ans de prison pour terrorisme, et un aller simple pour Robben Island où il côtoie un certain Nelson Mandela déjà emprisonné depuis 1963. Sexwale passera finalement 12 ans derrière les barreaux. Libéré en 1990, comme beaucoup de l'ANC, il va se lancer dans une course effrénée vers le pouvoir, et Tokyo connaîtra une première médiatisation en 1993 après l'assassinat de Chris Hani, un des commandants de l'Umkhonto We Sizwe. « Je suis arrivé, son corps était encore chaud. J'étais le second de Chris et je savais où se trouvaient toutes les planques d'armes. Je n'avais qu'à donner un ordre, et les unités clandestines de l'ANC auraient déchaîné instantanément la violence à travers tout le pays. C'était le moment. Mais j'ai trouvé en moi la force de ne pas le faire », affirmera-t-il quelques années plus tard à Libération. L'ascension de cette nouvelle comète a débuté effectivement par un drame. Le 10 avril 1993, à 10 heures du matin, un Sud-Africain blanc et néonazi assassine de quatre coups de revolver Chris Hani, héros de la lutte contre l'apartheid, commandant de la branche armée du Congrès national africain (ANC), tout juste rentré d'exil. Auprès du corps de Chris Hani, gisant le long de l'autoroute, on voit s'agenouiller un jeune Noir costaud, alors quasiment inconnu. Tokyo Sexwale, les yeux pleins de larmes et la rage entre les dents: «Je suis arrivé, son corps était encore chaud. J'étais le second de Chris et je savais où se trouvaient toutes les planques d'armes. Je n'avais qu'à donner un ordre, et les unités clandestines de l'ANC auraient déchaîné instantanément la violence à travers tout le pays. C'était le moment. Mais j'ai trouvé en moi la force de ne pas le faire.»

Tokyo Sexwale affiche donc une biographie qui, en Afrique du Sud, ne ferait pas tache dans une campagne présidentielle. Rappelons le fil des événements: une enfance violente dans les rues de Soweto, le souvenir d'une bombe qui fit exploser un poste de police à deux pas de la maison de son père, un homme qui s'est battu contre l'Afrikakorps de Rommel pendant la Seconde Guerre mondiale et a reçu, en guise de pension, une bicyclette. Tokyo rejoint la première cellule clandestine de l'ANC à 18 ans. En 1975, après des études commerciales, c'est le grand saut vers l'Union soviétique, où les cours de l'académie militaire feront de lui un expert en explosifs et un colonel du Umkontho we Sizwe, la branche armée de l'ANC. Il voit à la télévision soviétique, en 1976, les terribles images de l'écrasement des lycéens de Soweto par la police, puis regagne clandestinement l'Afrique du Sud. Il y joue au chat et à la souris avec la police, tombe finalement dans ses filets en 1977. Il subit les coups et la torture à l'électricité, échappe de justesse à la peine de mort. Condamné à dix-huit ans, il rejoint la prison de Robben Island, au large du Cap. Il y retrouve Nelson Mandela et toute l'intelligentsia de l'ANC. Sexwale est relâché en juin 1990, après douze ans de détention.Et peu après l'élection de Mandela à la présidence en 1994, il sera lui aussi élu à la tête de la province dans laquelle se trouvent Pretoria et Johannesbourg. Il fait alors figure de surdoué de la politique, et de successeur potentiel à Madiba.

Aujourd'hui, sa villa du quartier huppé de Houghton à Johannesburg fait face à l’anncienne demeure de Nelson Mandela. «Je suis un combattant de la liberté. Si mon parti m'appelle pour servir le pays, je ne refuserai pas», concède-t-il avec une modestie un peu forcée. Aussi à l'aise avec les financiers de la Bourse de Johannesburg qu'en compagnie des candidates à l'élection de Miss monde, l'ex-«terroriste», qui se vante d'avoir refusé les cigarettes offertes par ses gardiens de Robben Island pour ne pas dépendre d'eux, nourrit une véritable fascination pour les tragédies de Shakespeare. «J'aime Shakespeare, parce qu'il nous met en garde contre les délices du pouvoir. Dans Jules César, la question n'est pas de savoir pourquoi Brutus a tué César, mais comment Cassius a réussi à le convaincre qu'il devait le faire pour sauver Rome.»

D'une FIFA l'autre: le CV irréprochable de Tokyo ?

 

Autre figure du pouvoir, autre fascination de Tokyo Sexwale, la France et le général de Gaulle. «Pour moi, la plus grande erreur du régime d'apartheid a été de censurer les livres, mais de nous permettre d'étudier à l'école la Révolution française. Si Dickens représentait pour nous, jeunes Noirs, la littérature, la Révolution représentait la science. Ma révolte personnelle vient aussi de l'exemple des résistants français contre l'occupant et du courage de De Gaulle.» Depuis sa libération de prison, il s'est rendu en France à plusieurs reprises, l'une de ses visites lui valant même quelques démêlés avec les gabelous de Roissy, en juillet 1993. Charles Pasqua avait eu la délicatesse de décrocher de ses murs un portrait du Général pour l'offrir à Sexwale, qui eut toutes les peines du monde à convaincre les Douanes qu'il n'avait pas dérobé un bien de l'Etat! Mais au-delà de l'anecdote, sa visite de l'été 1993, organisée avec la bénédiction de Nelson Mandela, a pesé d'un poids décisif dans les rapports de coopération entre les deux pays. Tokyo Sexwale, qu'on a vu au Salon du Bourget, aime tellement la France, qu'on le dit proche de la DGSE, un soupçon qu'il qualifie de «pure imagination». Gourmand de pouvoir ou pas, l'ambigu Tokyo est au moins sûr d'une chose: sa cote de popularité est telle qu'il a séduit jusqu'aux riches banlieues blanches de Johannesburg. Sexwale est le chéri de ces dames, qui, après avoir surmonté l'idée qu'un Noir peut être un maire brillant et pas seulement un domestique, l'ont arrosé de cartons d'invitation à leurs soirées. Peut-être parce que les Sexwale sont un des rares couples mixtes en vue en Afrique du Sud et que cela fascine. Son ex- femme, Judy, issue d'une famille afrikaner conservatrice, fut son avocate en prison et tomba sous le charme de l'impétueux prisonnier «41/78». «Nous étions tous deux ennemis de l'Etat. Le fait que je sois noir et qu'elle soit blanche m'est égal.» Judy Sexwale passe pour avoir, elle aussi, ses entrées au palais présidentiel. Et si Tokyo hésite à évoquer un avenir politique au sommet, son ex-épouse avait la réputation d'y penser pour lui…et pourquoi pas à la tête de la FIFA ?

Tokyo convolait en effet depuis 20 ans avec cette juriste blanche et afrikaner qui l'avait défendu pendant son incarcération. Un conte de fée post-apartheid conclu dans de la vaisselle brisée, Madame ayant accusé Monsieur d'à peu près toutes les violences physiques et mentales possibles. Pas de quoi affoler Sexwale qui, peu après son divorce, s'affiche avec le mannequin Nataxa Da Silva, de plus de 30 ans sa cadette.

Entre ses milliards à compter, son divorce à digérer, son pays à conquérir, et ses différentes associations à gérer -il est administrateur de la fondation Mandela-, Sexwale espère donc avoir le temps d'aller remporter la présidence de la FIFA, même si ses liens avec le monde du ballon rond sont limités. Il a certes été membre du comité organisateur de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, a été choisi par la FIFA pour être un de ses ambassadeurs contre le racisme et a été nommé en juin dernier à la tête d'une commission pour le développement du football palestinien, avec l'onction de Don Sepp Blatter, qui avait alors déroulé le tapis rouge : « Nous pensons que M. Sexwale, par son expérience et son expertise dans le domaine de la réconciliation des communautés et la résolution des conflits en Afrique du Sud, est bien placé pour aider à améliorer l'accès au football dans les territoires palestiniens ». Pas mal pour un homme qui se faisait encore arrêter en 2013 à l'aéroport JFK de New York pour avoir son nom sur une liste de terroristes potentiels, mais sans doute insuffisant pour pouvoir ajouter « Président de la FIFA » comme nouvelle ligne à son cv. Il devra alors attendre 2018 pour pouvoir pimenter à nouveau sa vie, et la prochaine élection présidentielle sud-africaine à laquelle Zuma, qui terminera son deuxième mandat, ne pourra pas se présenter.

D'une FIFA l'autre: le CV irréprochable de Tokyo ?

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