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Publié par Bob Woodward

Mais qui sont les responsables ?

En moins de vingt-quatre heures, la photo a fait le tour du monde. Elle montre le corps sans vie d'un petit enfant syrien gisant sur une plage de Bodrum, en Turquie. Face contre terre, le petit Aylan, 3 ans, a été retrouvé par les autorités turques, mercredi 2 septembre, non loin de deux autres corps : ceux de Galip, son frère de 5 ans, et de sa mère, Rehan. Seul Abdullah, son père, a été retrouvé vivant. Au total, 12 personnes se seraient noyées après le naufrage de leur embarcation, qui faisait cap vers l'île grecque de Kos. Cette famille kurde est originaire de la ville syrienne de Kobané, située à la frontière avec la Turquie. Via l'Europe, la famille Kurdi espérait rejoindre la sœur d'Abdullah, au Canada. Cette dernière, prénommée Teema, s'est installée à Vancouver il y a vingt ans.

Le garçonnet de 3 ans échoué sur une plage turque venait donc de Kobané, dans le Kurdistan syrien, mais par un raisonnement dont la subtilité nous échappe, dans l’esprit de nos concitoyens indignés, la responsabilité de sa mort incombe aux Européens.

Le temps des capitulations est pourtant révolu, et  – à la différence de l’Empire ottoman-, l’Etat turc n’accorde aucune concession diplomatique aux puissances européennes, même lorsqu’il s’agit de protéger des minorités persécutées en son sein ou à ses frontières. Mais dans l’esprit du parti néocolonial qui siège à la gauche de la gauche, l’Europe exerce une souveraineté morale universelle qui la charge de tous les maux de la terre et lui assigne une mission civilisatrice au-delà de ses frontières. Erdogan, pas gêné pour un sou, n’a pas songé à s’excuser de son attentisme envers l’Etat islamique, ni de sa guerre ouverte contre le PKK qui combat Daech. Au contraire, le Président turc accuse l’Europe d’avoir fait de la Méditerranée « un cimetière de migrants ».

Mais qui sont les responsables ?

Tout le sud-est de la Turquie peuplé en majorité de Kurdes sombre dans la violence au point que certains observateurs s’interrogent sur la possibilité de pouvoir, dans certaines parties de la région, y mener normalement le scrutin anticipé du 1er novembre. Les accrochages sont quotidiens depuis fin juillet et ont coûté la vie à quelque 70 militaires et policiers. L’évidence des effets dévastateurs de la stratégie de la tension du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan est là. Son parti l’AKP, au pouvoir depuis 2002, n’avait pas réussi à remporter la majorité le 7 juin à cause du rejet par une bonne partie de l’opinion des projets d’Erdogan pour l’instauration d’un régime présidentiel. Jusque-là, le «nouveau sultan», comme l’appellent ses adversaires, avait gagné toutes les élections et avait même été élu chef de l’Etat au suffrage universel en août 2014 dès le premier tour avec 50,2 %. Toujours pris dans son ubris, il a choisi l’escalade et a rallumé le conflit avec le PKK. Dans l’espoir de galvaniser encore un peu plus l’électorat nationaliste en vue d’un nouveau scrutin, rendu obligatoire par l’impossibilité de constituer un gouvernement.

Entamé fin 2012 par des négociations directes entre des représentants d’Erdogan et le leader de la guérilla Abdullah Ocalan, condamné à la prison à vie, le processus destiné à trouver une solution politique à ce conflit (40 000 morts depuis 1984) et à la question kurde en Turquie (qui représente 15 % à 20 % de la population) est ­moribond. La monnaie nationale s’effondre. Les réseaux sociaux comme la presse d’opposition sont dans le collimateur des autorités, comme en témoignait dimanche l’occupation des locaux du grand quotidien Hurriyet par des militants de l’AKP. Alors que la Turquie devrait et ­pourrait jouer un rôle clef en vue d’une solution de la crise syrienne et dans l’éradication de l’Etat islamique, la priorité du pouvoir est plus que jamais la lutte contre le PKK et son frère syrien le PYD. La crédibilité d’Ankara est désormais au plus bas parmi ses alliés.

Mais qui sont les responsables ?

Mais cette fuite en avant n’a même pas eu les effets électoraux escomptés. Dans les sondages, l’AKP plafonne autour de 40 %, comme en juin. Le parti kurde légal HDP, dont le régime espérait l’effondrement, se maintient. Et très souvent, lors des enterrements de militaires et de policiers tués, la foule conspue les représentants du pouvoir hurlant que ces «martyrs» ne sont pas tombés pour la patrie mais pour «le palais» et les ambitions mégalomaniaques de celui qui l’occupe.

Le dirigeant islamiste aurait tort d’économiser sa mauvaise foi tant l’image du petit Alan obscurcit les consciences occidentales. Dans notre société régie par les apparences, seule la grosse émotion facile a la capacité de faire bouger quelque chose. Et les bombardements sporadiques de « la coalition » fantoche réunie sous l’égide des Etats-Unis ne modifient en rien le rapport de forces militaire : John Kerry attend des pétromonarchies saoudienne, émirati et qatari qu’elles se décident à intervenir au sol contre Daech. Mais ces bailleurs de fonds du djihadisme traînent des pieds, se concentrant sur le front yéménite pour contrer leur grand ennemi régional, qui se trouve être également la hantise de Daech : l’Iran.

Pourquoi ces mêmes médias n’ont-ils jamais diffusé les photographies de djihadistes manifestement non européens exhibant des têtes coupées de Serbes en Bosnie dans les années 1992-1995 ? Pourquoi ne montrent-ils pas à la Une les chrétiens horriblement crucifiés pratiquement chaque jour en Syrie ou en Irak par Daech ? Pourquoi occultent-ils les centaines d’heures de vidéo, les milliers de photographies sanglantes documentant le bombardement délibéré des populations civiles d’Ukraine orientale par l’armée du gouvernement putschiste de Kiev ?

La photographie du petit Aylan Kurdi nous fait oublier la nature du rapport entre la tragédie de cette famille syrienne échouée en Turquie et notre culpabilité, à nous, citoyens européens, cette culpabilité qu’elle sert pourtant à attiser. On nous la flanque à la figure pour nous faire baisser la garde, à nous, non à ceux qui sont directement responsables de la mort d’Aylan Kurdi. Comme si l’on avait imputé la mort d’Anne Frank au manque de solidarité des habitants d’Amsterdam en omettant de mentionner qu’elle était expressément traquée par un État tiers, l’Allemagne, et l’idéologie meurtrière qui s’était emparée de cet État, le nazisme. Le père d’Aylan avait vu onze proches assassinés par l’État islamique. S’il a embarqué sa famille dans cet exode, est-ce à cause de nous, citoyens d’Europe, ou à cause de Daech et de ses sponsors ? Comment se fait-il que les mêmes instances qui nous demandent aujourd’hui d’accueillir tous ces malheureux soient celles-là mêmes qui, par leur politique du chaos, ont provoqué leur exode, qui n’ont pas levé le petit doigt contre la filière des passeurs en Méditerranée et qui aujourd’hui encore s’opposent à toute intervention armée décisive contre l’État islamique ?

 

Mais qui sont les responsables ?

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