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Publié par Bob Woodward

La fin de l'Occident, le renouveau par l'islamisme

 

La vision du monde développée par la majorité de nos élites actuelles est caractérisée, consciemment ou inconsciemment, par une profonde hypocrisie faisant souvent penser à la duplicité du langage idéologique pressentie par Orwell, car derrière une série de mots et de figures de pensée tous aussi vaticanisants les uns que les autres, se cache une réalité diamétralement opposée. Jamais, l’on n’a autant parlé de multiculturalisme, d’ouverture et de « métissage », et pourtant, la réalité est de plus en plus caractérisée par l’hostilité entre les cultures et ethnies. Jamais, l’on n’a autant prêché l’excellence, l’évaluation et la créativité, et pourtant, la qualité de notre système scolaire et universitaire est en chute libre à cause du nivellement par le bas généralisé. Jamais, l’on n’a autant fait pour l’égalité des chances, et pourtant, la société est de plus en plus marquée par une polarisation dangereuse entre riches et pauvres. Jamais, l’on n’a autant appelé à la protection des minorités, aux droits de l’homme et à la tolérance, et pourtant, le marché du travail est d’une dureté inouïe et les droits des travailleurs de plus en plus muselés. Jamais, l’on ne s’est autant vanté de l’excellence de nos démocraties, et pourtant, la démocratie représentative, sclérosée par la technocratie et le copinage à l’intérieur, et dépossédée de son influence par les institutions internationales et les « nécessités » de la globalisation, a abdiqué depuis bien longtemps. Force est de constater que non seulement les élites, mais aussi les discours médiatiques dominés par l’auto-censure du « politiquement correct » sont caractérisés par un genre de schizophrénie de plus en plus évidente et non sans rappeler les dernières années de vie de l’Union soviétique avec son écart frappant entre la réalité matérielle désastreuse d’en bas et l’optimisme idéologique imposé d’en haut…

Cela n'interdit pas de s'interroger sur les facteurs qui affectent notre vision du monde ou qui altèrent notre représentation de la réalité. Il y a en premier lieu l'appartenance de classe, étroitement corrélée aujourd'hui au niveau de formation et au lieu de résidence. En gros, il existe deux France, clivées en fonction de leur situation dans la nouvelle économie mondialisée. La population française de 2015 constitue à cet égard un bon point de repère : 55%-45%, cela représente un clivage non entre le peuple et l'élite, mais entre deux peuples, l'un plongé dans l'insécurité (économique, sociale, culturelle), l'autre mieux armé (une élite, si l'on veut, au sens culturel, non politique, et large), plus serein, plus optimiste, s'inquiétant principalement des peurs de l'autre peuple ou des lenteurs de l'adaptation du pays aux contraintes de la mondialisation. Devant l'afflux actuel des réfugiés, l'un est inquiet et réticent, l'autre, celui qui va bien, est forcément plus enclin à l'ouverture, à l'accueil et à la générosité. Ce qui donne le sentiment d'une vision déconnectée de la réalité tient peut-être au fait que la vision dominante dans les médias n'est pas la vision dominante dans la société. Cela tient au fait que les journalistes, sans pouvoir être confondus avec l'élite politique, ont une vision du monde "de classe", relativement homogène, en raison de leur niveau de formation et de leur lieu de résidence. C'est en ce sens que l'on est fondé à évoquer un "parti des médias", qui ne reflète qu'une partie, sans doute minoritaire, du "pays réel".

La fin de l'Occident, le renouveau par l'islamisme

Le problème de l'élite politique, de l'élite gouvernante, est celui de la perte du sens de l'Histoire sous l'effet notamment de la transformation du métier politique au sein de la démocratie médiatique. Le métier politique est devenu un métier de la communication. On a de plus en plus souvent affaire à des hommes et des femmes dont la culture - et notamment la culture historique indispensable pour avoir un juste représentation des réalités du monde – ne semble pas constituer le point fort. Ils subissent la tyrannie de l'actu : ils évoluent ainsi dans un éternel présent, une semaine constituant le long terme (ou le quinquennat, pour les plus ambitieux). Si gouverner, c'est prévoir, il est à craindre que la démocratie médiatique ne soit plus ni gouvernée ni gouvernable. On assiste en quelque sorte à un dédoublement de la démagogie : il faut flatter les passions populaires tout en se conformant à la vision du monde du "parti des médias", naviguer entre "populisme" et "bienpensance".

Le Front national, Syriza, Corbyn, les mouvements populistes d'extrême-droite et d'extrême-gauche en Europe expriment à l'évidence une protestation légitime, mais ils ne présentent pas pour autant une garantie de réalisme. 

Le véritable problème paraît être celui de la destitution du point de vue de la responsabilité politique sous l'effet de l'emprise de la morale et des passions démocratiques sur le système médiatique. L'affaire des migrants, à cet égard, est un cas d'école. Les deux discours dominants sont fondés sur des passions - la compassion et la peur de l'invasion. La vision compassionnelle l'emporte chez les CSP+ et chez les journalistes, tandis que la peur l'emporte chez les CSP- , mais dans les deux cas il s'agit  d'une vision apolitique : en réalité – réalité dont doit partir le point de vue politique -, l'accueil ne peut être illimité et les frontières ne sont que des digues illusoires face à une vague de migration massive.

Si l'on prend comme référence la deuxième guerre en Irak, grande opération géopolitique "déconnectée du réel", il faut reconnaître qu'elle résulte d'un "moment de grâce démocratique" qui a vu converger l'idéalisme et le populisme. Le résultat fut une catastrophe géopolitique dont on ne peut imputer la responsabilité exclusive aux seules élites. Pourquoi les idéalistes – c'est-à-dire les néo-conservateurs - l'ont-ils emporté sur les tenants de la "réalpolitik"? Il a fallu que les intérêts (iintellectuels et moraux) des néoconservateurs rencontrent ceux de Bush junior, lequel n'était pas un intellectuel néo-conservateur mais un politicien populiste médiocre, dépourvu de culture historique, qui s'est laissé gouverner par la passion populaire du moment, la passion de la vengeance. On a eu l'analogue en France avec la guerre en Libye. L'association BHL/Sarko était à l'image de celle de Bush et des néoconservateurs, une alliance entre l'idéalisme du Bien et une politique déterminée davantage par le souci de la mise en scène médiatique que par la réflexion géopolitique.

La fin de l'Occident, le renouveau par l'islamisme

 

La fin de la Guerre Froide semble aussi être un élément crucial dans cette équation, car la défaite de l’idéologie communiste et le triomphe du capitalisme ont fait disparaître toute nécessité de respecter l’adéquation entre discours politique et réalité matérielle afin de ne pas donner l’avantage à l’ennemi idéologique, et ont instauré, de fait, une situation de parti unique dans la plupart des nations occidentales. Certes, l'Etat maintient, sur papier, un système constitutionnel marqué par la coexistence de nombreux partis politiques, mais la gauche, le centre et la droite sont devenus tellement proches les uns des autres que l’on doit les considérer désormais moins comme groupements idéologiques véritablement opposés que comme les sections internes d’un seul parti.

La guerre froide et "l'équilibre de la Terreur" fondé sur la dissuasion nucléaire ont longtemps maintenu en Europe occidentale un minimum de sens des enjeux géopolitiques, particulièrement en France, du fait de la volonté du Général de Gaulle de rester dans le jeu de la puissance et de ne pas s'en remettre entièrement au bouclier américain. La chute du mur de Berlin a généré le sentiment illusoire de la "fin de l'histoire". L'idée de fin de l'Histoire n'a certes rien d'absurde si l'on se place du point de vue idéologique : le communisme était la dernière idéologie moderne susceptible de représenter une alternative au libéralisme. Celui-ci n'est plus désormais contesté que par l'islamisme,  lequel représente sans doute pour quelques décennies encore une véritable menace politique, mais n'a aucun avenir à long terme. Sur le plan politique, le triomphe du libéralisme s'est d'abord traduit par la conversion des pays de l'Europe de l'Est à la démocratie et par l'élargissement de l'Union européenne; il renforçait l'impression générale que l'Europe en avait fini avec la guerre. Les guerres dans les balkans ont bien quelque peu tempéré cette impression, mais, après tout, il ne s'agissait que d'un conflit périphérique, un moment difficile et sans doute nécessaire pour solder le passé. De fait, c'est essentiellement sous l'angle humanitaire que ces conflits ont été perçus par les opinions publiques de l'Europe occidentale. On était encore dans la vision de l'Europe-médecin du monde, et on comptait encore sur l'Amérique pour régler ces petits problèmes. Les "élites" politiques, toutefois, n'étaient pas encore totalement en proie à l'irénisme. Ayant connu la guerre, Mitterrand et Kohl étaient des hommes qui avaient encore le sens de l'Histoire. Ils ne pouvaient ignorer sa dimension tragique ni la fragilité de tout équilibre politique. C'est uniquement à propos des nouvelles générations de politiciens, qui ont grandi durant les trente glorieuses dans le cadre d'une Europe occidentale paisible et prospère, que l'on peut nourrir l'inquiétude d'une déconnexion de la réalité. Or, celles-ci accèdent au pouvoir alors même que l'Europe se trouve à nouveau exposée aux vents violents de l'Histoire.

Depuis le 11 septembre, il est devenu évident que l’Occident fait fausse route et va de nouveau droit dans le mur. Ainsi, en mettant délibérément de côté l’importance fondamentale des identités culturelles au profit d’une idéologie prétendument universaliste, mais ne correspondant en fait qu’à l’idéologie ultra-libérale, technocratique et matérialiste développée dans certains milieux occidentaux, l’Ouest a provoqué l’essor du fondamentalisme musulman et ainsi le plus grave danger à sa sécurité. De manière similaire, en contrant le déclin démographique généré par la baisse des salaires et l’individualisme érigé au titre de doctrine officielle par l’importation cynique d’une main d’œuvre étrangère bon marché sans lui donner les repères nécessaires à une intégration efficace, nos élites ont durablement déstabilisé la cohésion sociale du continent. De plus, en concevant l’Union européenne non comme un outil de protection de l’espace européen contre les dangers de la délocalisation et de la dépendance de biens étrangers, mais plutôt comme moyen d’arrimer fermement le continent aux exigences de ces « marchés » aussi anonymes que volatiles et rapaces, les hommes politiques ont créé eux-mêmes toutes les conditions nécessaires à la ruine des États européens structurellement faibles comme la Grèce ainsi qu’à la prise d’influence de quelques grands exportateurs comme l’Allemagne. Finalement, en appuyant les interventions américaines en Afghanistan et en Iraq, puis en projetant, sur le « printemps » arabe, une réalité politique occidentale, l’Europe a été complice de la déstabilisation du Proche Orient et donc de l’exode de ces centaines de milliers de réfugiés dont le continent commence à être submergé.

La fin de l'Occident, le renouveau par l'islamisme

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