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Publié par Bob Woodward

Retour aux fondamentaux: la banlieue et le foot

On connaissait de nombreux points de discorde entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, Le Parisien Magazine alimente une nouvelle - et surprenante - opposition entre les deux présidents de la République: celle née autour de leur club de football préféré. Si l'on connaissait depuis longtemps la fidélité de Sarkozy au Paris SG, on apprend que François Hollande est très attaché au Red Star FC, club de la banlieue parisienne. Evidemment, cette querelle de supporters prend une tournure politique qui va bien au-delà des maillots-fétiches accrochés dans leurs bureaux respectifs…

Agé de soixante ans, François Hollande est «surtout génération Red Star», confie ainsi Pierre-Louis Basse, ex-journaliste sportif, reconverti conseiller chargé des grands événements à l'Elysée. Etudiant à Sciences Po, Hollande filait régulièrement au stade Bauer, à Saint-Ouen - où sa maman repose au cimetière communal - pour applaudir les joueurs floqués de l'Etoile Rouge. Le PSG «n'est pas sa tasse de thé», renchérit-on au Palais présidentiel.

En février 2015, le Président avait fait une appartion pour supporter le Red Star en 8es de finale de la Coupe de France contre l'AS Saint-Etienne, accompagné d'Anne Hidalgo, maire de Paris, et deux poids lourds du 93: Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale, et Bruno Le Roux, député de Seine Saint-Denis. «Ce soir-là, j'ai ressenti chez lui une forme de gourmandise», explique Patrice Haddad, président du club. François Hollande s'est  donc rendu au stade Jean Bouin pour assister à la deuxième mi-temps du match de Coupe de France entre le Red Star et l'AS Saint-Etienne. Une visite surprise qui n'était donc pas inscrite à l'agenda officiel du président. Le chef de l'Etat était accompagné de Claude Bartolone, le président de l'Assemblée nationale, mais surtout ex-président du conseil général de Seine-Saint-Denis dont le Red Star, le club de Saint-Ouen, est un des représentants sportifs. Bruno Le Roux, député de Saint-Ouen, Mathieu Hanotin, député de Saint-Denis ou encore Razzy Hammadi, député de Montreuil étaient aussi de la partie.  

Retour aux fondamentaux: la banlieue et le foot

Alors qu'il dînait comme tous les mardis à l'Elysée avec les ténors de sa majorité, le chef de l'Etat a donc décidé d'assister à ce 8ème de finale de Coupe de France de football, une des marottes présidentielles, entre l'équipe de National et le club qui joue les premiers rôles en Ligue 1. Mais comme avec Hollande la politique n'est jamais loin, le président a voulu aussi rendre hommage au Red Star et à l'AS Saint-Etienne, deux clubs ayant une forte identité populaire : le premier est issue de l'ex «banlieue rouge» et joue encore au Stade Bauer de Saint-Ouen quand le second est celui des ouvriers de la Loire.

«Ce sont deux grands clubs avec une grande histoire, a déclaré le président au micro d'Eurosport à la mi-temps. Ce match est disputé mais ça va être difficile pour le Red Star avec un joueur en moins. C'est un club de la banlieue qui représente les quartiers. C'est une belle image que cettte rencontre entre une ville ouvrière et le Red Star, qui est l'histoire du football. Le fondateur de la Coupe du monde a créé ce club. Quand j'étais jeune, j'allais voir le Red Star au stade Bauer. Les deux clubs me rappellent des souvenirs d'enfance. Saint-Etienne, j'ai en mémoire la demi-finale de Kiev (NDLR : en fait un quart de finale de la Coupe des clubs champions).» Un engouement suivi d'action, puisque Pauline Gamerre (32 ans), directrice générale du club, sera intégrée au comité des «11 tricolores» du président, chargé de promouvoir l'Euro 2016 en France. Cependant le Red Star devra quitter son antre de Bauer, qui n'est plus aux normes du foot professionnel. Du coup, le stade est devenu une patate chaude entre la direction du club et la mairie de Saint-Ouen (passée du PCF à l'UDI en mars 2014, finie la ville rouge) : les travaux pour le remettre en conformité sont estimés à deux millions d'euros. Trop cher pour le maire, William Delannoy. Le président du club, Patrice Haddad, pointe la responsabilité d'une nouvelle majorité « sans position claire ». Du côté supporteurs, par la voix du président du Collectif Red Star Bauer, on parle d'un « maire qui a fait l'autruche durant toute la saison », tout en pestant contre « Haddad qui n'a rien préparé en amont ». Résultat : l'équipe devra jouer toutes les rencontres à domicile de la saison à venir dans trois enceintes différentes : le Stade de France de Saint-Denis, le stade Dominique-Duvauchelle de Créteil et le stade Pierre-Brisson de Beauvais…bien loin de Paris ! 

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Mieux, François Hollande a promis depuis au club de son coeur, promu en Ligue 2 cette saison, de l'aider à trouver une solution pour assurer le financement estimé de la rénovation de son stade. «Deux millions (d'euros, ndlr) ? Ce n'est pas beaucoup pour une commune comme Saint-Ouen», aurait-il commencé par s'étonner auprès des élus de cette ville… criblée de dettes. Et d'avancer, faisant allusion à l'affaire Luzenac, qui avait condamné ce petit club à renoncer à la montée: «Je ferai en sorte, si jamais il faut aider, de le faire pour cela réussisse.» Le ministre des sports Patrice Kanner aurait ainsi été mandaté…

Avec 8 millions d'euros de budget, le Red Star ne fait pas partie des grosses écuries de Ligue 2. Et face aux massifs investissements qataris dans le PSG de Nicolas Sarkozy, il constitue sans nul doute une réponse populaire de François Hollande à son meilleur ennemi politique.

Le Red Star est un club de football, et il a une étoile rouge en plein cœur. C'est bien plus que du ballon rond. C'est un blason, un cri, et une utopie : celle d'un autre football à Paris. Méconnu mais admiré, le Red Star est le seul club en France qui, malgré son palmarès plutôt modeste (cinq Coupes de France... entre 1921 et 1942), génère autant de respect que ceux dont les armoires sont remplies de trophées.

L'histoire commence en février 1897. Un petit groupe de bourgeois, attablé dans une brasserie du VIIe arrondissement de Paris, écrit les statuts d'une « société sportive », comme on disait alors (comprenez : club omnisports), nommée Red Star. Parmi eux : Jules Rimet, futur initiateur de la Coupe du monde de football. Plus que sportives, leurs motivations sont politiques : il s'agit pour ces bourgeois éclairés de pousser les classes populaires à les aider dans leur propre combat : celui de l'anticléricalisme. Selon les versions, le nom Red Star est soit un hommage à Buffalo Bill, soit une référence à la compagnie transatlantique Red Star Line. Après avoir évolué au Champ-de-Mars et à Meudon, l'équipe arrive en 1907 sur un terrain vague à Bir-Hakeim. Deux ans plus tard, le lieu est revendu pour y bâtir le funeste vélodrome d'Hiver. Le jeune club met le cap au nord, pour le flambant neuf Stade de Paris, rue de la Chapelle, derrière le marché aux puces de Saint-Ouen.

Le Red Star enfile alors les habits d'honneur qui seront à jamais les siens. Club de la banlieue rouge, d'une part, club de la conscience antifasciste, d'autre part : le Dr Bauer, qui, après la la Seconde Guerre mondiale, donna son nom à la rue bordant le stade, fut un résistant, arrêté par la police française et fusillé en 1942. Plus encore : durant la guerre, le Red Star fut le club d'un certain Rino Della Negra, membre de la bande de Missak Manouchian. Fils d'immigrés italiens, cet ailier droit, grand espoir régional arrivé d'Argenteuil en 1942, dut mettre fin à sa carrière au bout de six mois : refusant le STO, il passa dans la clandestinité et rejoignit le troisième détachement italien des FTP-MOI. En 1943, il participa à de nombreuses actions de résistance en région parisienne, comme l'exécution du général Von Apt, le 7 juin, ou l'attaque du siège central du parti fasciste italien, rue Sédillot, trois jours plus tard. Le 12 novembre, il fut blessé et arrêté durant l'attaque d'un convoyeur de fonds allemand. Durant les jours qui suivirent, les Renseignements généraux français firent tomber tout le réseau Manouchian et le footballeur partisan fut fusillé avec ses camarades au mont Valérien le 21 février 1944.

Au Red Star, où on apprit que bien plus tard le combat et le destin de Della Negra, le jeu continuait. On y vit défiler Helenio Herrera - un Argentin qui, devenu entraîneur en Italie, inventa la célèbre tactique du catenaccio -, Fred Aston, André Simonyi, ou encore le capitaine Léon Foenkinos (le grand-oncle de l'écrivain David Foenkinos).

Grâce à ces héros, le club de Saint-Ouen devient un club salué partout en France. Aujourd'hui encore, certains supporters sont des militants antifascistes revendiqués. Clément Méric, l'étudiant parisien mort en 2013 à la suite d'une altercation avec des skins d'extrême droite, et membre de l'Action antifasciste Paris-Banlieue, venait à Bauer. C'est en cultivant ainsi sa différence que le Red Star s'est inscrit dans l'histoire sportive, bravant son époque, comme, à la fin de la Guerre froide, lorsque Jean-Claude Bras (joueur, puis président) se fit un malin plaisir de réunir, au sein de l'effectif, un américain, Hugo Perez, et un russe, Alexander Bubnov.

Retour aux fondamentaux: la banlieue et le foot
Retour aux fondamentaux: la banlieue et le foot

Mémoire et conscience de classe sont, par la filiation de ce combat, indissociables au Red Star. Seul un tel ADN rend légitime et romantique ce slogan qu'on entend durant les matchs, qui mélange la mauvaise foi du supporteur à un militantisme rouge et noir : « Flic, arbitre ou militaire/qu'est-ce qu'on f'rait pas/pour un salaire ! » Ce sera donc toujours un autre projet : un idéal résistant et la bannière de la banlieue ouvrière délaissée. Et puis, il y a « Bauer », ce stade à l'anglaise - toit en tôle, tribunes près du terrain - d'où on voit le périph et le Sacré-Cœur, et un kop digne de ce nom. Le Stade de Paris, qui est celui du Red Star depuis 1909, est souvent appelé par ce qui n'est en fait que son surnom : « stade Bauer » ou « Bauer » tout court.

Quiconque aime le foot aime « Bauer », car de ce nom on nomme non un lieu, mais une âme. Or, il est depuis trois ans au centre d'un débat houleux, symbole du lien vital entre un club et ceux qui le « vivent » ou le font vivre. D'un côté, la direction du club. En poste depuis 2008, le président Patrice Haddad conduit un projet sportif, mais aussi structurel, global : mener le club vers l'élite, retrouver l'univers professionnel (qui concerne la Ligue 1 et la Ligue 2), et l'inscrire dans le département autant que dans la ville. Le projet comportait une nouvelle enceinte sur les docks de Saint-Ouen : un stade de 20 000 places couplé à une Arena accueillant concerts et spectacles. Un projet à 200 millions d'euros, couvert par des fonds privés, et accepté par l'ancienne mairie communiste. Face à ce projet, les défenseurs du stade Bauer, rappelant qu'il fait partie de l'identité même du club (donc de la cité) se sont constitués en Collectif des amis du Red Star, et ont écrit et chiffré un projet alternatif : une rénovation (urgente) du stade actuel en respectant l'architecture initiale, mais aussi du quartier (dessertes améliorées, compatibilité avec les tissus urbains et associatifs).

Entre la fin des années 70 et les années 2000, et bien qu'il vît passer des joueurs et des entraîneurs fort cotés (Di Nallo, Magnusson, Lemerre, Herbin, Susic, Marlet), le destin du Red Star vira souvent au noir : ascenseurs fréquents entre la première division et les divisions d'honneur du foot amateur, liquidations et projets fumeux. Et voici que, le 8 mai dernier, quinze ans après l'avoir quittée, le club s'est vu promu en Ligue 2. Retour vers le foot professionnel. Un nouveau chapitre de l'histoire s'ouvre donc.

Mais, où que soit leur stade, les joueurs qui arborent le fier maillot à l'étoile rouge seront à jamais accueillis non par un hymne, mais bien par les notes d'un mythe : le You'll Never Walk Alone, que seuls partagent les Reds de Liverpool, le Celtic de Glasgow, le Borussia à Dortmund, le FC Sankt-Pauli à Hambourg, et le Red Star de Saint-Ouen. Marqueur culturel, sportif et militant, ce chant est le détail qui achève d'inscrire le Red Star dans une tradition très britannique dont il est le seul dépositaire en France : une pop culture entendue au sens originel et britannique du terme, constituée par la mode de la rue, le foot, le militantisme, les concerts, le stade, les bars et les livres, le tout dans des endroits où tout événement local est en lien avec les sons du monde entier. Le Red Star, où le meilleur moyen de se croire à Londres quand on vit vers Paris.

Hollande joue donc sur la fibre populaire pour tenter de gagner la classe ouvrière avant 2017...mais existe-t-il toujours une classe ouvrière? 

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