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Publié par Bob Woodward

Burundi: le nouveau Rwanda

Le général Adolphe Nshimirimana, bras droit du président burundais, Pierre Nkurunziza, et chef de la sécurité intérieure, a été tué dimanche 2 août à Bujumbura dans une attaque à la roquette.

 

Ancien chef d’état-major de l’armée et souvent présenté comme le numéro deux du régime, le général Nshimirimana a été victime d’une attaque contre sa voiture dans la matinée dans la capitale burundaise, selon des témoins. Trois autres hommes ont été tués dans l’attaque.

Alors que l’annonce de sa candidature avait suscité une vague de violences, le président sortant, Pierre Nkurunziza, avait été réélu à la tête du pays fin juillet, dès le premier tour. Dimanche soir, il a lancé un appel au calme sur les ondes de la radi publique. « Restez unis et évitez le piège de la vengeance », a-t-il dit, promettant que les meurtriers seraient traduits en justice.

L’inquiétude monte au Burundi et dans sa diaspora face aux risques de violences à grande échelle, causés par la détermination de Pierre Nkurunziza à rester au pouvoir - malgré les pressions internationales, nombreuses, et celles de la rue à Bujumbura, qui vont persister.

Les observateurs étrangers ne perçoivent pas que pour la première fois dans l’histoire du Burundi émerge un mouvement social de cette ampleur, sur des bases clairement non éthniques. Ce mouvement regroupe tous les partis, toutes les générations, on l’a vu une partie des forces de sécurité (l’armée) et les civils... Les jeunes sur les barricades sont soutenus par leurs parents. 

De même, les observateurs ne voient pas pourquoi ça risque de déraper de manière très grave. La logique du pouvoir telle que la conçoit Pierre Nkurunziza, le président réélu après une pseudo-élection démocratique, est sans limite. Ce pasteur-président pense n’avoir de compte à rendre qu’à Dieu - et non aux citoyens.

Il est prêt à défendre son maintien au pouvoir à tout prix, y compris en réprimant, en terrorisant et en massacrant. Cette logique du pouvoir absolu utilisant la violence est en place depuis 10 ans. Ce régime a assassiné des opposants, des paysans dans les campagnes. Des images d’Alphonse-Marie Kadege, ancien vice-président filmé nu et torturé, ont fait le tour des réseaux sociaux.

Nous sommes face à un pouvoir machiavélique qui introduit de la violence pour produire de la peur et ramener à la surface d’anciennes fractures ethniques.

Les gens sont manipulés par une mécanique mise en route à demi-mots. Le pouvoir espère diviser l’opposition en divisant les Hutus et les Tutsis de nouveau. Dans son idéologie, l’idée de vengeance ethnique existe. C’est une vision populiste du pouvoir du plus grand nombre sur la minorité (la « poussière » tutsie).

Pierre Nkurunziza est un ancien maquisard, qui a été mis en position de chef par ses camarades parce qu’il était le seul à avoir fait l’université – il a une licence éducation et sport – et à pouvoir aligner deux ou trois phrases en français correct. Il dit de ses opposants internes du CNDD, le parti au pouvoir, qu’on « les accompagnera jusqu’au cimetière ».

Burundi: le nouveau Rwanda

Dans les deux cas on trouve une opposition non ethnique. Au Rwanda, en 1993, l’opposition était constituée de Hutus et de Tutsis.

Dans les deux cas, les pouvoirs en place ont décidé que les accords de paix négociés à Arusha (Tanzanie) ne les engagaient pas. Juvénal Habyarimana avait dit que cet accord n’était qu’un « chiffon de papier ». Pierre Nkurunziza ne se sent pas non plus concerné par l’accord de paix, qui tient pourtant lieu de parole commune et d’engagement pris ensemble.

Les deux pouvoirs ont recours à la violence : en 1993, on harcelait les opposants hutus au Rwanda. Ils sont aujourd’hui poursuivis et pourchassés au Burundi. Dans les deux cas on trouve cette chape de plomb de la terreur : voilà plus d’un an que les gens vivent dans la peur d’être massacré au Burundi. On ne sait pas quand, mais on sait que ça va arriver. Les gens vivent dans l’attente du jour du grand massacre, en espérant qu’il ne se produira pas.

La constitution et les accords internationaux d’Arusha, intervenus pour clore la guerre civile des années 1993 à 2005/06, interdisent au chef de l’Etat d’effectuer plus de deux mandats. Mais un porte-parole du pouvoir avait déclaré, en mars dernier, que les accords d’Arusha n’étaient « pas une bible, pas un évangile », faisant fi de l’accord négocié pour instaurer la paix après 300.000 morts.

Le président Pierre Nkurunziza adopte une interprétation particulière des dispositions qui limitent les mandats présidentiels : en 2005, il avait été élu par un parlement provisoire (mis en place au moment de la sortie de guerre civile), alors qu’en 2010, c’est le peuple qui avait été appelé aux urnes. Le président défend maintenant l’idée que le premier mandat ne compterait pas, et qu’il peut donc se représenter.

Pour se maintenir au pouvoir, il a créé une milice armée nommée Imbonerakure, composée en partie d’anciens génocidaires rwandais

Comme au Rwanda en 1993, les populations se réfugient à l’étranger. Et les milices du pouvoir sont similaires : les Imbonerakure du Burundi, à la solde du parti au pouvoir, ressemblent au Interahamwe. Certains d’entre eux sont allés au Congo voisin s’entraîner avec des miliciens Interahamwe et d'anciens éléments du FDLR, qui se trouveraient par ailleurs au Burundi.

Des Imborenakure prêtent main forte à la police pour mater les manifestants, on retrouve des tenues de militaires et de policiers qui leur sont distribuées, des armes à feu leur sont distribuées. Une liste de responsables administratifs locaux circule, qui ont distribué méthodiquement, colline par colline, des armes à feu à travers le pays.

Burundi: le nouveau Rwanda

Les signes avant-coureurs sont là. Un grand massacre est possible demain au Burundi. Il visera dans un premier temps les opposants hutus, puis tutsis. Le projet est clairement d’éliminer les gens.

Quand le général Adolphe Nshimiramana dit : « Nous sommes prêts à mourir pour garder le pouvoir », il veut dire qu’il est prêt à tuer pour garder le pouvoir ! Il fait partie des trois généraux qui sont au sommet de l’Etat. Il coordonne les Imbonerakure et commet toutes les basses œuvres du régime. Il est accusé d’être l’auteur du meurtre de 3 soeurs italiennes en septembre.

Un proche du pouvoir a été bombardé ambassadeur plénipotentiaire pour circuler avec un passeport diplomatique, alors qu’il a un passé de trafiquant de drogue ! Le seul projet du pouvoir en place, c’est de poursuivre son œuvre de prédation économique - y compris par le biais de la violence totale.

Si la violence persistait, pourrait-elle conduire à un autre Rwanda? Un génocide programmé par la majorité hutue contre la minorité tutsie, comme il y a vingt et un ans? Personne n'ose y penser mais le risque ne peut être écarté du plat de la main. "Une rechute du Burundi dans la violence accroît le risque d'embrasement régional", peut-on lire dans le rapport de l'ICG.

"On voit bien que cette affaire du génocide n'est toujours pas réglée", confie au JDD Antoine Glaser, spécialiste reconnu de la politique africaine. "La démocratie, c'est le haut du mille-feuille mais ce n'est pas déterminant en dernière instance lorsqu'un chef d'État estime qu'il n'a de comptes à rendre qu'à son clan et à ses ancêtres." Sur le plan diplomatique, le président Nkurunziza semble rester sourd aux recommandations des Européens et des Américains lui signalant qu'il n'était pas trop tard pour changer de route. Un envoyé spécial du président Obama a même essayé de lui faire entendre raison en le menaçant de "mesures concrètes" s'il persistait dans son refus du dialogue. Il y a quinze ans, Nelson Mandela avait donné beaucoup de lui-même pour convaincre les protagonistes de la crise à transiger. "Aujourd'hui, l'Afrique de la nuit" reprend le dessus, commente Antoine Glaser, et on aurait tort de la sous-estimer.

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