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Publié par Bob Woodward

La Turquie, refuge des ex-djihadistes

La région va-t-elle faire les frais du jeu dangereux du président turc Recep Tayyip Erdogan ? Sous prétexte d’interventions contre l’organisation dite de l’« État islamique » (Daech), qui n’a subi que trois raids dont on ne connaît toujours pas les dégâts occasionnés, et fortes du blanc-seing donné par l’Otan, l’armée et la police turques se déchaînent. Des pistes de l’aéroport de Diyarbakir, la grande ville kurde de l’est de la Turquie, les avions de chasse décollent régulièrement pour aller bombarder des bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Kandil et dans le nord de l’Irak alors que dans les rues, tous les rassemblements organisés sont réprimés sans merci par les forces dites de l’ordre, celui d’Erdogan. Canons à eau, gaz lacrymogène, coups de matraque sont la réponse du pouvoir à une population qui demande la paix et la reprise des discussions. La nuit, les hélicoptères surveillent le moindre mouvement, sans relâche. Face à la répression turque, les guérilleros du PKK réagissent. Hier, deux membres des forces de sécurité turques ont été tués par l’explosion d’une mine artisanale dans la province de Sirnak, dans le sud-est du pays. L’oléoduc Shah Deniz, ou Bakou-Tbilissi-Ceyhan, a par ailleurs été la cible d’un sabotage dans la province de Posof, près de la frontière avec la Géorgie dans le Nord-Est.

L’écran de fumée dressé par Erdogan tend pourtant à s’estomper. Il y a d’abord cet accord passé avec les États-Unis pour l’utilisation de la base aérienne turque d’Incirlik, à une centaine de kilomètres de la frontière syrienne, censée permettre aux avions de la coalition d’intervenir plus rapidement et à une fréquence plus importante contre Daech. Pourtant, depuis plus d’une semaine, aucune activité n’a été enregistrée dans ce cadre. La Turquie refuserait que sa plateforme soit utilisée en soutien aux combattants kurdes de Syrie, les YPG, sous prétexte de leurs liens avec le PKK. Pis, il y a quelques jours, les frappes turques ont visé la ville de Kobané, lieu de la première défaite de l’« État islamique ». Diyarbakir est devenue en outre le nouveau petit Paris avec l’accord des autorités turques: plus d’une centaine de djihadistes français ayant quitté les rangs de l’EI se sont installés à Diyarbakir de peur de revenir en France où ils pourraient être arrêtés pour terrorisme.

Entre les Français souhaitent rejoinder les rangs de l’EI et ceux désirant revenir en France, Diyarbakir, ville du sud-est de la Turquie composée de 900 000 habitants, est devenue une petite France, zone de repos et de repli pour les soldats du Califat, voire nouvel eldorado. Diyarbakir est donc devenue une ville de transit pour certains de nos compatriotes français.

La Turquie, refuge des ex-djihadistes

Le gouvernement turc affirme avoir établi une liste des noms de plus de 13.500 étrangers -- dont 18% d'origine européenne ou d'Amérique du Nord -- venant de 98 pays et qui sont interdits d'entrer en Turquie afin de les empêcher de rejoindre à partir de son territoire les jihadistes du groupe Etat islamique en Syrie ou Irak voisins.

La Turquie partage un total de 1.300 kilometres de frontières avec ces deux pays et a rejeté récemment de façon véhémente les critiques selon lesquelles elle n'a pas agit assez efficacement pour arrêter le flot des militants jihadistes.

Selon le gouvernement, les autorités ont déjà expulsé plus de 1.350 personnes, soupçonnées de chercher à rejoindre les rangs de l'Etat islamique, et installé des centres spéciaux dans les aéroports pour interroger les suspects

Les jeunes djihadistes arrivent en Syrie et en Irak souvent par  la Turquie, parfois par  le Liban et la Jordanie, via des passeurs dont bon nombre sont des contrebandiers de droit commun.  Une fois sur place, ils sont parfois moins bien accueillis que dans leurs rêves et fantasmes de grande fraternité, car les djihadistes arabes leur reprochent de ne pas parler l'arabe et se méfient d'eux (ils redoutent l'infiltration par des membres des services de renseignements). Ils s'entraînent d'abord au maniement des armes pendant un mois avant de gravir les échelons selon leurs compétences. Ensuite, ils se spécialisent dans des opérations comme le kidnapping ou les missions de commando. Ils sont souvent affectés à la surveillance des otages occidentaux dont ils parlent la langue.  La plupart de ces jeunes reviennent en Turquie (dans la région de Diyarbakir) ou au pays sous le coup de la fatigue et de la déception (90%), et un petit nombre dans la perspective de commettre des attentats terroristes. Quant aux filles, elles deviennent compagnes des terroristes, font le ménage, ou gardent des femmes prisonnières. Ces jeunes gens ne sont pas recrutés dans les mosquées mais via les réseaux sociaux. D'ailleurs, les imams, qui ne les connaissent guère,  n'ont aucune prise sur eux. L'adhésion passe essentiellement par le Net où ils se "recrutent" eux-mêmes, sans intermédiaire. Les jeunes découvrent une doctrine de l'islam à travers des documents, ils visionnent des vidéos de l'État islamique et d'Al-Qaeda, dont ils imitent les moindres gestes et paroles.  Ce phénomène relève donc essentiellement du "cyber-djihad" et n'est pas localisé  géographiquement.

Ces jeunes n'ont de l'islam qu'une connaissance extrêmement limitée et lacunaire.  Beaucoup d'entre eux ont découvert l'islam juste avant leur départ. Ils se présentent tous comme des néo-convertis, même les musulmans de naissance.  Certains sont passés de la petite délinquance à l'islam djihadiste en seulement trois mois. Leur connaissance de l'islam est filtrée par les sites qui leur ont fait connaître la religion. Il y a généralement une période de mise en condition, le volontaire vivant un retour à l'islam quand il est musulman de naissance, ou une conversion quand il ne l'est pas. En outre certains de ces jeunes (plus particulièrement les femmes) déclarent ne plus supporter la société "impie" dans laquelle ils évoluent,  et disent vouloir vivre librement leur foi.

La Turquie, refuge des ex-djihadistes

David Thomson dans « les Français jihadistes » (2014, Les Arènes) donne la parole à dix-huit jihadites français, âgés de 17 à 28 ans, qu'il a interviewés, au moyen de Skype, lorsqu'il s'agissait de jihadistes combattant en Syrie. Leurs propos ont été fidèlement retranscrits et tout ce qui est reproduit a l'accord des intéressés. Ils s'expriment avec leur sensibilité et leur langue. Il en résulte une indéniable authenticité, qui donne à l'ouvrage toute sa valeur, en dépit de redites dans les quatorze chapitres.

L'échantillon, qui ne prétend pas à la représentativité, témoigne de la diversité des histoires et des parcours. Neuf sont des convertis issus du christianisme. Le cas le plus surprenant est celui de Constance. Elle passe une enfance heureuse dans une propriété, à proximité des vaches et sans un musulman à l'horizon. S'interrogeant sur sa foi chrétienne, elle consulte Internet et découvre que sa vraie religion, celle d'un Dieu unique, c'est l'Islam. Elle se convertit à 18 ans.

Neuf sont des Français d'origine musulmane mais ne doivent pas leur « orthodoxie » religieuse à leurs parents. Leur pratique religieuse est récente et aucun n'a découvert l'islam jihadiste dans les mosquées françaises ou en prison. Le passage de la « conversion » à l'action jihadiste -le départ en Syrie- peut se faire en trois mois. Une moitié a un passif judiciaire de petite délinquance. La plupart ont le bac. Beaucoup avaient un travail et une famille aimante avant leur départ. Dix combattent en Syrie et, début 2014, aucun n'avait été tué au combat.

L'image traditionnelle du jeune beur frustré par l'échec scolaire, le racisme ambiant et le chômage est limitative. La réalité est beaucoup plus diverse et complexe, même si la quête d'identité est toujours présente.

La Turquie, refuge des ex-djihadistes

A la vérité, le seul dénominateur commun est Internet et les réseaux sociaux. Leur importance est stupéfiante. Certains se convertissent à l'Islam en consultant Internet et en échangeant sur Facebook. Wilson raconte :

« On était en train de boire et de fumer du shit. Sur l'écran, j'ai vu une page que je ne comprenais pas. C'était le Coran. Mon copain me l'a donné. J'ai lu le Coran non-stop pendant trois jours. J'ai écrit des sourates sur un papier, puis une description de la prière que j'ai accrochée sur le mur et sur le sol. J'ai fait ma première prière tout seul chez moi. Et, depuis ce jour-là, j'ai arrêté de boire et de fumer... »

Internet est source de savoir. Yassine précise: « Avec Internet, on peut tout savoir. J'arrête pas de regarder des vidéos des cheiks de Syrie sur You tube. Parce que les vrais savants de l'Islam sont sur les champs de bataille. Pas ceux qui sont en Arabie Saoudite et qui pèsent deux tonnes. On utilise l'outil de l'Occident pour le détourner contre lui »

Facebook a dépoussiéré le djihad de Ben Laden et a donné naissance à un « lol jihad » plus tendance.

C'est une source de renseignements concrets (itinéraires) pour se préparer au départ, et d'échanges. On s'y fait de nouveaux amis, qui constituent une « communauté »

C'est aussi une source de trafics: de fausses recommandations d'émirs, nécessaires pour être acceptés en Syrie, sont vendues (750 euros).

Il existe des sites francophones (la plupart des apprentis jihadistes ne parlent pas l'arabe) qui enseignent un « Islam authentique » et incitent au djihad. Même si certains sites sont bloqués, ils réapparaissent, les services français apparaissent démunis : faiblesse des moyens, concurrence entre services, absence de logiciel espion.

La Syrie occupe une place de choix dans le Coran et l'imaginaire musulman, ce qui explique pour une part l'attirance de l'apprenti jihadiste, beaucoup plus forte que pour un pays comme l'Afghanistan. Selon Yassine, le Prophète a parlé du Sham (Syrie et Irak) « Allez au Sham, terre bénie couverte par les Anges d'Allah... Je réunirai le meilleur de la création et le meilleur de ma communauté sur cette terre-là » Faire la hijra, c'est-à-dire émigrer dans une terre d'Islam, est une obligation mais la « vraie hijra », c'est sur une terre de jihad où la charia littérale sera appliquée, donc l'émirat islamique.

La Syrie est aussi un pays proche, facile d'accès. Souleymane y va dans sa voiture avec son épouse, après un mariage religieux en présence seulement de deux témoins, en passant par l'Allemagne, l'Italie, la Grèce et la Turquie. Yassine, toujours avec son épouse, prend l'avion - avec un billet aller et retour- pour une ville touristique du Sud de la Turquie, passe deux semaines à hôtel (piscine comprise) avant d'être pris en charge par un passeur. Le passage de la frontière turque ne semble présenter aucune difficulté.

Il fut en temps où la Tunisie était une étape. L'apprenti djihadiste entrait en contact avec des mosquées intégristes et participait à des manifestations. Les autorités tunisiennes ont refoulé des jihadistes français. La sortie de France ne présente jusqu'ici guère de difficultés. Comment empêcher un jeune d'aller passer ses vacances en Tunisie ou en Turquie ?

La difficulté est plutôt financière. Il faut de l'argent pour payer le voyage, puis un loyer en Syrie et sa kalachnikov. Le « butin de guerre » c'est-à-dire le vol, ou des prêts fictifs à la consommation de Cofidis ou Sofinco, considérés comme halal, viennent compléter les économies.

La Turquie, refuge des ex-djihadistes

Certains djihadistes peuvent être comparés à nos croisés d'antan. Pour Yassine : « La guerre en Syrie, c'est le grand signe du retour du califat. Le Mahdi (le dernier imam) émergera des légions jihadistes actuellement au combat. Sa mission sera l'instauration du califat au Sham, puis la conquête de Constantinople et la libération de Jérusalem...La bataille sera longue. Les Musulmans du Cham seront attaqués par 80 étendards...Ce sera l'affrontement final, l'affrontement entre le mensonge et la vérité, entre le nouvel ordre mondial et le califat, avant de conduire à la fin du monde » Cette démarche eschatologique ne manque pas de souffle. Tous disent que leur objectif c'est le martyre, qui débouche sur un paradis pour VIP et 72 vierges à disposition. Tous croient-ils, comme disent les textes, que la douleur du martyr sera extrêmement réduite, une piqure de moustique ?

En Syrie, le djihadiste prête allégeance à un émir, reçoit une formation militaire -un mois au minimum- et religieuse (tu ne peux pas combattre si tu ne connais pas la religion)

Les Français se sont divisés. Les intégrés dans une brigade du mouvement le plus extrémiste, l'EIIL ont considéré que les étrangers étaient traités comme de la chair à canon et ont quitté l'Armée islamique. De plus, leur méconnaissance de l'arabe était à l'origine de nombreux accidents.

Et le retour ? Car sur une trentaine de combattants vivant à Diyarbakir, certains reviendront. Soit par lassitude, d'autant que certains sont vraiment « bien de chez nous ». Soit pour trouver de l'argent en commettant quelques hold-up halal avant de repartir. Soit pour exécuter une mission armée.

Concernant les attentats sur le sol français, notamment contre les civils, les jihadistes français de Diyarbakir sont divisés.

Souleymane est modéré : « Ce serait dur de dire que je déteste la France. Je peux pas détester quelqu'un parce qu'il n'a pas reçu le message » Mais Abu Naim rêve de suivre les traces de Mohammed Merah : « J'ai envie de tuer des kouffar (mécréants) en terre de kufr (mécréance) J'aimerais beaucoup que la France, elle soit tapée...Les kouffar, ils n'ont pas l'habitude de voir du sang. Les civils voient à la télé des gens en train de se faire tuer. Ils font rien, ils sont coupables » Alexandre, autrefois catholique, est encore plus radical : « Je hais la France...Moi je suis pour ce qu'il a fait Merah, quand tu vois ce qu'ils font. C'est qui les terroristes ? »

La question du retour est une question grave et durable. Et pourquoi revenir en France si on doit se faire arrêter à son arrivée sur le territoire français ? Certains ont donc decidé de s’installer non loin de la frontière syrienne, à Diyarbakir, zone de non droit où personne ne viendra les chercher après leur expédition au sein de l’EI…ils louent donc de petits appartements dans le vieux quartier de Yenikapi où la police turque s’aventure guère et ne souhaite pas emprisonner d’anciens combattants de l’EI, allié dans la lutte contre les Kurdes…

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