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Publié par Bob Woodward

L'Etat Islamique, Etat de droit ?

L’Etat Islamique (EI) fonde d’abord son succès sur les faiblesses de ses adversaires : Etats en place, puissances occidentales prises dans leurs contradictions (un discours des droits de l’Homme et une politique communautariste). Il prospère là où les Etats sont en faillite, ce qui est le cas des deux Etats irakien et syrien.

En comparaison avec l’Etat irakien, l’Etat syrien a été rattrapé tardivement par le confessionnalisme. Dans tous les cas, le triomphe du confessionnalisme n’est que le résultat de celui des logiques segmentaires primaires (les ‘asabiyyas, solidarités tribales, de clan et régionales). Face à des Etats prédateurs et répressifs, incapables de susciter une citoyenneté commune, le repli sur ces solidarités a été un réflexe général des sociétés.

Ce n’est pas l’EI qui a provoqué l’effondrement de l’Etat irakien, mais ce dernier qui a laissé la place pour ce nouvel acteur à prétention étatique. A la différence d’al-Qaïda, l’EI a délégué le pouvoir local à des acteurs locaux. Face à des Etats de non-droit, l’EI pretend manifester un Etat de droit. Certes, il ne s’agit pas des droits de l’Homme mais d’une vision salafiste de la charî’a. Le fait que les populations conquises par l’EI aient en majorité ressenti son arrivée comme un mieux en dit long sur la situation précédente.

La cellule de communication sur internet qui mobilise les services de rédacteurs anglophones et de techniciens rompus aux effets spéciaux, est une des clés du succès de l’Etat islamique. Elle montre cet Etat de droit se mettre en place: des videos sont en ligne pour decrier la vie quotidienne à Mossoul par exemple.

C’est elle qui diffuse les appels aux meurtres des "croisés occidentaux" et les vidéos spectaculaires de décapitations d'"ennemis" et de "délinquants" mais aussi de lapidations ou d’exécutions en masse "justifiées" par une interprétation littérale, médiévale de la charia qui renvoie aux principes de l’Islam des compagnons du prophète. Cette ultra-violence calculée, basée sur un droit islamique medieval, qui vise à terroriser ses ennemis, attire paradoxalement les candidats au djihad du monde entier. Car en insistant sur l’histoire coloniale de la région, en présentant les musulmans comme d’éternels victimes d’un Occident dominateur, la cellule de propagande cristallise le sentiment d’injustice de certains jeunes des banlieues. En appelant à la guerre sainte contre les occidentaux dans un discours "universaliste" qui prétend transcender le caractère communautaire et confessionnel du mouvement, ces vidéos veulent s’adresser à la communauté mondiale.

L'Etat Islamique, Etat de droit ?

Ces mises en scène macabres contreviennent-elles au puritanisme salafiste ? Non. Conformément à une stratégie iconographique réfléchie, les médias de l’organisation ne reproduisent jamais un portrait du "calife" Abou Bakr al-Baghdadi. Les seules figures humaines sont des foules indistinctes de combattants. Les gros plans sont réservés aux ennemis exécrés : Barack Obama ou François Hollande…C’est au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mis en avant par le président américain Wilson dans ses célèbres Quatorze points (1918), que la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU, a attribué des mandats à la France et à la Grande-Bretagne sur des Etats fondés par ces deux puissances en violation des promesses faites aux Arabes d’un royaume arabe unifié et indépendant. L’EI ne fait que reprendre  et appliquer ce droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.

C’est pourquoi il est dit que l’EI s’est emparé de l’Histoire: en mettant en scène l’effacement de la frontière Sykes-Picot (1916), il voulait s’ériger en grand justicier de l’injustice commise près d’un siècle plus tôt.

Les ingrédients du succès de l’Etat islamique ne sont pas seulement d’ordre militaire même s’il a été capable de déloger l’armée irakienne d’un certain nombre de territoires et de grandes villes. Son expansion sans combat sur les trois quarts des zones arabes sunnites (y compris Mossoul) relève d’un stratégie politique. Ses forces armées cherchent avant tout à ne pas apparaître aux yeux des populations locales comme des forces d’occupation étrangère ou ressenties comme telles, comme l’armée irakienne chiite qui multipliait les "check points" et couvrait souvent trafics- pétrole- et malversations. L’écrasante majorité des sunnites soutient l’insurrection contre le régime d’al-Maliki. Il se trouve que cette insurrection est menée par l’EI. Peut-être que cela ne durera pas, peut-être qu’ils finiront par refuser l’application littéraliste de la charia par l’EI, ou qu’ils finiront par les trouver trop autoritaires. Mais quasiment tous les sunnites soutiennent aujourd’hui cette insurrection. Sans aviation, sans hélicoptères, sans véritable d’armement lourd et avec les moyens qu’ils ont, l’EI n’aurait pas réussi à prendre toutes ces villes s’ils n’avaient pas un large soutien de la population. Les journalistes d’Al-Jazzera ont été surpris à Mossoul en voyant que toute la population acclamait l’EI, ils n’en croyaient pas leurs yeux. En Syrie, l’allégeance des tribus syriennes de la vallée de l’Euphrate est plus volatile. Mais pour le moment, ils sont soutenus massivement par la population irakienne, qui préfère l’EI au régime chiite de Maliki.

Dès leur arrivée, les djihadistes engagent ainsi des actions emblématiques contre la corruption, avec, s’il le faut, mise à mort des coupables.

L'Etat Islamique, Etat de droit ?

Si l’objectif est bien d’occuper un territoire géographique, les forces de Daech se veulent une armée de libération qui prétend passer le pouvoir à des chefs tribaux ou des leaders de quartiers issus de la société civile, investis de la responsabilité de gérer la ville. L’EI a un boulevard devant lui si l’on considère la succession d’Etats en faillite (Irak, Syrie, Libye, Yémen, Somalie…). Même s’il est vaincu militairement, il renaîtra ailleurs et sous une autre forme tant que ses adversaires ne prendront pas en compte les causes de son succès. Il est difficile de prévenir l’avenir, mais le Proche-Orient vit l’agonie d’un certain nombre d’Etats qu’il serait suicidaire de vouloir maintenir en vie à tout prix. L’EI va s’installer durablement. Les sunnites savent que l’EI est leur seul espoir de redevenir maîtres chez eux. Ils ont certes un désavantage démographique en Irak, mais c’est l’objectif de l’EI que de fusionner avec la Syrie pour inverser le rapport démographique et avoir un Etat sunnite à cheval entre l’Irak et la Syrie. Le Moyen-Orient tel qu’on le connaissait est fini: les frontières régionales issues des accords de Sykes-Picot (signés en 1916 entre la France et la Grande-Bretagne pour le découpage des frontières du Moyen-Orient) n’existeront plus.

Le pacte entre la population sunnite et l’EI est ressenti comme un mieux par rapport la situation précédente invivable, léguée en Irak par le gouvernement chiite de Nouri-al-Maliki.

Cette "territorialisation du pouvoir" permet de construire un Etat de droit, le premier Etat salafiste. Avec un souverain- le calife, Abou Bakr al Baghdadi- et une armée "régulière", bien encadrée, bien équipée grâce au matériel américain récupéré sur l’armée irakienne. Au total, 30.000 hommes (dont un tiers de combattants non arabes, tchétchènes, ouzbeks, européens etc..), aux antipodes d’un groupe de moudjahidins, comme les combattants d’Al-Qaida qui vont au combat en aspirant au martyre.

De plus Daech a mis en place un système de taxation islamique permettant de verser des salaires à des fonctionnaires souvent payés irrégulièrement, et aussi une monnaie. La ville de Falloujah où a été proclamé le califat est ainsi devenue le laboratoire d’un gouvernement local étendu aux autres villes.

L’Etat islamique ne possède pas de pouvoir législatif au sens occidental du terme car seule la charia est censée régler tous les problèmes de la vie. Sur un territoire divisé en 7 administrations provinciales chevauchant les frontières des Etats, règne donc un pouvoir judiciaire composé de juges religieux. Ces juges disposent d’une police chargée de faire respecter les décisions prises conformément à leur vision de la charia. Ils peuvent aussi compter sur une police des marchés, veillant à la bonne conduite en public (absence de mixité, port du voile intégral, interdiction de la musique, de la danse, de l’alcool).

Autre auxiliaire de justice, les brigades féminines al-Khansa, chargées de veiller à la conformité islamique de la tenue et du comportement des jeunes femmes locales et composées en majorité de jeunes occidentales.

Sur l’éducation où les informations sont rares, les disciplines comme l’histoire, la philosophie et les sciences sociales sont systématiquement bannies. Musique et sport sont également prohibés. Un veritable Etat de droit a été mis en place. Si les bases d’un Etat institutionnalisé ont été jetées (organisation administrative interne, gouvernance effective, gestion financière, monopole de la violence, etc.), il n’en demeure pas moins que les frontières de l’EI ne sont pas reconnues par l’ONU.

De même, rien ne permet à cette entité d’établir des documents à dimension internationale tels que les papiers d’identités de ses « ressortissants nationaux ». Cependant l'EI délivre d'ores et déjà des pièces d'identité à ses citoyens...à quand la reconnaissance internationale?

 

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