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Publié par Bob Woodward

Kobané, une victoire turque ?

Kobané est un symbole est très fort car c'est le premier endroit où Daech s'est cassé les dents dans sa logique de conquête. Ni Bagdad ni le Kurdistan irakien ne sont tombés. A la fin janvier, les milices chiites irakiennes épaulées directement par Téhéran ont chassé Daech de la province de Diyala située au nord-est de Bagad. Les Iraniens avaient déclaré qu'ils ne laisseraient pas les salafistes djihadistes arriver trop près de leur frontière. Ils ont payé le prix pour cela mais c'est un succès et, eux, ils sont intervenus au sol (et dans les airs). Certes, ce ne sont théoriquement que des "conseillers", mais ils ont perdu un officier général le 28 décembre en Irak et quatre en Syrie (plus un tué le 18 janvier par les Israéliens au niveau du plateau du Golan), ce qui fait un total de six généraux iraniens tués depuis le début de la rébellion syrienne, tous membres des pasdaran. Quand le nombre de généraux tués est si important, on peut imaginer que leurs subalternes n'ont pas été épargnés non plus. Le rapport de forces n'était pas favorable au départ aux Kurdes. Les frappes aériennes de la coalition ont été déterminantes pour : primo, stopper la progression des unités de Daech qui ne pouvaient plus manœuvrer librement, tout regroupement étant bombardé systématiquement ; secundo pour apporter un appui-feu air-sol décisif dans les affrontements. Les Kurdes ont reçu, petit à petit, des renforts terrestres et des approvisionnements aéro-largués qui leur ont permis de consolider leurs positions. S'est ensuivis une guerre de positions où Daech n'était plus en mesure de progresser notablement. Cela s'est transformé peu à peu en une guerre d'usure dans laquelle Daech n'avait pas le dessus car ses convois d'approvisionnement étaient pris à partie par l'aviation de la coalition. La bataille de Kobané est presque un conte moral. Les Kurdes de Syrie bénéficient depuis 2012 d’une autonomie de fait et ont construit un régime qui respecte la pluralité religieuse et l’égalité des sexes. Mais cette singularité régionale est aujourd’hui mise en danger par l’avancée de l’Etat Islamiste (EI) dont la barbarie est devenue une marque de fabrique. Troisième ville kurde de Syrie, Kobané est assaillie à l’Est, au Sud et à l’Ouest par l’EI, et ne peut espérer de répit que sur son flanc nord délimité par la frontière entre la Syrie et la Turquie. Près de 200.000 civils ont fui la zone des combats et les combattants kurdes du PYD, affiliés au PKK du Kurdistan de Turquie, ont du mal à soutenir les assauts des forces adverses, bien mieux équipées.

Face à une telle situation, les grandes puissances occidentales évoquent de grands principes moraux pour mobiliser une coalition internationale destinée à entraver l’avancée de l’EI. Tant d’altruisme ferait presque oublier que ces mêmes puissances considèrent le PKK comme une organisation terroriste et que les pays du Golfe qui intègrent la coalition ont financé et armé l’EI, dont ils sont idéologiquement très proches : durant le seul mois d’août, l’Arabie Saoudite a ainsi décapité 19 personnes dont certaines pour trafic de haschich ou “sorcellerie”. Qu’à cela ne tienne, selon le story telling du moment, c’est la Turquie qui tient le rôle du méchant.

Kobané, une victoire turque ?

Ce mauvais rôle, la Turquie l’a bien sûr mérité car, depuis 2011, elle a ouvert sa frontière aux islamistes radicaux partant combattre le régime de Bachar el-Assad alors qu’elle la ferme aujourd’hui aux combattants du PKK. Pire encore, au lieu de participer aux opérations militaires contre l’EI, ce sont des positions du PKK en Turquie qu’elle bombarde ! Quelle mouche pique donc le président Erdogan? Dès sa nomination en 2003 au poste de premier ministre, cet islamiste modéré avait pourtant mené une politique d’ouverture à l’égard des Kurdes et amorcé un processus de paix avec le PKK permettant d’espérer une solution politique à un conflit qui a fait près de 40.000 morts. Depuis 2013, une trêve était même observée par les deux parties… Mais toutes ces avancées semblent remises en cause par l’attitude actuelle de la Turquie. Exaspérés par le refus d’Ankara de laisser les combattants du PKK pénétrer en territoire syrien pour défendre Kobané, les Kurdes de Turquie se sont soulevés un peu partout dans le pays et le couvre-feu a dû être déclaré dans six provinces. Depuis la tension est vive entre les forces turques et les forces kurdes. Si la Turquie laissait délibérément Kobané tomber aux mains de l’EI, le pays (dont 20% de la population est kurde) pourrait plonger à son tour dans la guerre civile comme en témoignent les soulèvements évoqués plus haut. Une situation que l’EI, installé le long de sa frontière Sud, ne manquerait pas d’exploiter… Cela serait économiquement catastrophique pour la Turquie dont une grande part de  l’économie repose sur le tourisme. De plus, ses excellentes relations avec le Kurdistan d’Irak pâtiraient d’une reprise des hostilités avec le PKK. La Turquie ne peut donc pas se permettre d’emprunter cette voie.

L’attitude de la Turquie à Kobané fait sens. Elle ne souhaite pas que les Kurdes remportent une victoire de prestige et se retrouvent en position de force à l’heure de rentrer dans le vif des négociations, ni non plus que l’EI se développe à ses frontières. Elle calcule donc sa politique en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain, de manière à ce que l’EI soit défait, mais que les Kurdes ne remportent qu’une victoire à la Pyrrhus. La Turquie, présentée comme le fer de lance de la lutte contre le régime syrien du fait de son soutien actif aux groupes armés de l’opposition, s’est vu reprocher par ses alliés occidentaux sa connivence avec l’organisation Etat islamique [(EI) ou son acronyme arabe Daech] dans son opposition aux forces kurdes. Ankara, qui partage une frontière de 900 kilomètres avec Damas, a en effet longtemps servi de base arrière pour les combattants [islamistes] du Front Al-Nosra et d’Ahrar Al-Cham, et a été fustigée pour son attitude attentiste et troublante au moment où les Kurdes du Parti de l’union démocratique [PYD, parti kurde syrien proche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie, séparatiste] combattaient l’EI à Kobané. Si cette passivité a pu se justifier notamment par la volonté turque d’affaiblir le régime de Bachar El-Assad et de contenir les velléités autonomistes kurdes, elle n’en a pas moins irrité son allié américain, dont l’objectif déclaré est celui d’une guerre “totale” contre l’EI. Aussi Washington a-t-il apporté un soutien au PYD, qui administre le Kurdistan syrien depuis trois ans, en lui fournissant depuis décembre 2014 des armes sous la stricte condition qu’elles ne soient pas redistribuées au PKK turc, qui figure sur la liste terroriste des Etats-Unis. Cependant, pour Ankara, le PYD et le PKK constituent cependant une seule et même organisation “terroriste”.

Dans un contexte où le rêve d’unité des trois cantons kurdes en Syrie pourrait se concrétiser, et face au dérapage de la situation sécuritaire interne et à l’évolution du rapport de force régional, il semble que les Turcs aient fait le choix de conclure un accord avec l’administration Obama. Un accord qui fait de la Turquie une pierre angulaire de la lutte contre l’EI en permettant aux avions de la coalition d’utiliser ses bases aériennes. Mais en contrepartie de quoi ?

Kobané, une victoire turque ?

Du fait de la proximité des bases turques avec le territoire syrien, les membres de la coalition vont pouvoir effectuer des opérations moins coûteuses et plus opérationnelles. Mais qu’a obtenu Erdogan en contrepartie de cette faveur ? Les Américains ont-ils accepté, comme les Turcs le laissent entendre, l’idée d’une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie et la possibilité d’une intervention turque pour créer une zone tampon entre les cantons kurdes de Syrie ?

Les officiels américains répondent par la négative, mais il semble que, du côté turc, l’appui concret à la coalition internationale en Syrie ne s’est traduit qu’après l’acceptation des garanties américaines visant à empêcher la création d’une zone autonome kurde en Syrie et la possibilité de mettre en place une zone tampon dans le nord de la Syrie, qui servirait de base à l’opposition syrienne.

Dans tous les cas, après avoir fait un pas en avant dans son engagement dans la coalition internationale, la Turquie s’est empressée de faire un pas en arrière en bombardant les positions du PKK, alors que les Kurdes du PYD [proche du PKK] sont les principaux alliés de l’Occident dans la lutte contre l’EI. Un bombardement qui attise un peu plus les tensions entre les différents acteurs et qui remet sérieusement en question le processus de paix entre Ankara et le PKK. La lutte contre l’EI n’est-elle qu’un alibi pour affaiblir le PKK et ses alliés, et pour, à terme, empêcher le projet d’union des trois cantons kurdes syriens ?

In fine, si l’objectif demeure inchangé pour la Turquie, ce deal manifeste l’infléchissement de la position turque. L’équation “Pas de bombardements de l’EI sans bombardements du régime syrien” a été remplacée par “Pas de bombardements contre l’EI sans bombardements contre les Kurdes”. Tout cela sans confrontation directe avec le régime d’Assad. La complexité de la situation turque, qui doit gérer, dans le même temps, une lutte contre trois ennemis (Assad, les Kurdes du PKK et l’EI) explique en partie ces revirements politiques. Revirements à haut risque pour Ankara : d’une part, le risque d’un mouvement de contestation de la part des Kurdes de Turquie (ce qui représente quelque 15 millions de personnes), d’autre part, le risque d’attentats de l’EI qui dispose de cellules dormantes en Turquie.

Les financements de Daech restent obscurs. Ce qui est certain, c'est qu'aucun Etat ne semble soutenir ce mouvement considéré comme un danger vital par tous.  Sa fortune s'est progressivement amoindrie, les butins obtenus par des rançons, les pillages de banques, l'exploitation des ressources pétrochimiques et des taxes imposées à la population ne suffisant plus à faire fonctionner la machine. Non seulement Daech doit financer ses efforts de guerre (achat d'armements et de munitions, paye de ses combattants), mais il doit aussi faire vivre son "Etat" composé de près de huit millions de personnes. Ses financements issus des ressources pétrochimiques sont sérieusement handicapés par les frappes aériennes ainsi que par le manque de techniciens compétents et de pièces de rechange. Ce qui lui reste suffit à peine à approvisionner ses propres troupes et à faire marcher tant bien que mal l'économie de son"Etat". Kobané n’est donc pas une "défaite cuisante" mais  un "repli sur des positions préparées à l'avance". La bête n'est pas morte et peut repartir à l'assaut. Si ce n'est pas par des moyens conventionnels, la puissance aérienne de la coalition l'en empêchant, cela peut être par des moyens terroristes. Les Kurdes le savent parfaitement et ne baissent pas la garde.

Ils ont aussi des problèmes, la Turquie n'ouvrant pas la frontière et le président Erdogan répétant à l'envi qu'il ne souhaite pas l'instauration d'un Kurdistan indépendant dans le nord de la Syrie à l'image de ce qui existe déjà en Irak du Nord. Quant aux défections de volontaires, il est vrai qu'elles allaient plutôt dans le sens Front al-Nosra vers Daech. "L'odeur de victoire" se dissipant, il est possible que le mouvement s'inverse. Mais, comme le pessimisme généralisé qui régnait à l'été 2014 était exagéré, un optimisme démesuré serait aussi trompeur. La guerre va être longue et surtout compliquée. Des décisions vont devoir être prises, vis-à-vis du régime en place (et bien installé) à Damas. La position de la Turquie reste problématique. Quel rôle donner à Téhéran et à Moscou? Pour le moment, les différents décideurs occidentaux restent bien discrets à ce sujet.

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