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Publié par Chems

Karachi, fief des talibans

 

On les croyait réfugiés dans les zones tribales...ils sont en fait bien installés à Karachi au Pakistan. Jalaluddin Haqqani et mollah Omar...

Jalaluddin Haqqani, fondateur du réseau islamiste lié aux talibans qui porte son nom, est mort il y a un an de mort naturelle et a été enterré dans la province de Khost, proche de la frontière pakistanaise, affirment vendredi 31 juillet des sources anonymes au sein des talibans. La mort de Jalaluddin Haqqani, vétéran du djihad antisoviétique, a déjà été annoncée à plusieurs reprises, au fil des années, et ne pouvait pas être vérifiée de façon indépendante pour l’instant. Si cette nouvelle est avérée, c’est un changement brutal de génération qu’annoncerait l’insurrection à sa tête, à quelques jours d’écart.

Le réseau Haqqani, lié à Al-Qaida et au mouvement taliban afghan tout en préservant sa part d’autonomie, est installé dans la région pakistanaise du Waziristan du Nord, une des zones tribales situées le long de la frontière afghane. Il combat dans l’est et le sud-est de l’Afghanistan et commandite des attentats-suicides dans la capitale, Kaboul. Il est réputé proche des services pakistanais et a été la cible d’une intense campagne de bombardements par les drones américains ces dernières années.

 

Le chef suprême des talibans, le mollah Omar, est également mort il y a plus de deux ans dans un hôpital pakistanais, ont annoncé ce mercredi les services de renseignement afghans.

«Le mollah Omar est mort. Il est mort dans un hôpital de Karachi (sud du Pakistan) en avril 2013 (...) dans des circonstances mystérieuses», a dit Haseeb Sediqi, le porte-parole des services secrets afghans, à la suite de rumeurs persistantes faisant état du décès du chef suprême des talibans.

Les talibans n’ont officiellement ni confirmé ni démenti la mort du mollah Omar, qui n’a pas été vu en public depuis 2001 et dont le mutisme pèse sur une rébellion divisée au moment où elle commence à rencontrer le gouvernement afghan en vue de négociations de paix.

Depuis cette date, et au fil d’un conflit sanglant dont l’intensité ne faiblit pas, des rumeurs non confirmées ont régulièrement fait état de la mort du chef taliban, qui a selon des sources concordantes trouvé refuge au Pakistan voisin après la chute de son régime.

Mais elles se sont fait particulièrement insistantes mercredi, deux jours avant un deuxième cycle de discussions prévu entre Kaboul et les talibans, après celles de début juillet à Murree, près de la capitale pakistanaise Islamabad.

Un haut responsable du gouvernement afghan avait plus tôt déclaré sous couvert d’anonymat que le mollah Omar était «mort de maladie il y a deux ans et avait été enterré» dans le sud de l’Afghanistan, sa région d’origine. Selon lui, ce décès a également été confirmé au gouvernement afghan par des responsables pakistanais.

«Selon mes informations, il est mort», a ensuite confié un responsable taliban sous couvert d’anonymat, ajoutant ne pas avoir de détails sur les causes et la date exactes de ce décès.

Karachi, fief des talibans

 

Karachi serait-elle devenue la capitale des Talibans?

Baldia Town, l’un des faubourgs populaires de Karachi est réputé pour être l’un des refuges des combattants islamistes dans la mégalopole du sud du pays. C’est peut-être dans l’un de ces quartiers que le mollah Baradar, numéro deux des talibans afghans a été arrêté récemment.

A Mawach goht, l’un des vieux quartiers pahstouns –le groupe ethnique dont sont issus les talibans- de Baldia Town de petites maisons basses sont alignées le long de la rue principale. Une mosquée inachevée ne se distingue du reste du paysage que par les haut-parleurs qui s’échappent du toit. Dans ce décor misérable, on rechigne à évoquer les talibans, d’autant que la tradition oblige à l’hospitalité. Ali, un habitant de Mawach goht explique à demi-mots qu’ici, « ces derniers mois il y a eu des arrivées. De la zone tribale de Bajaur et d’autres districts dans lesquels l’armée a lancé des opérations ». Mais il est impossible de distinguer les talibans du reste de la population.

Karachi, qui abrite plus de 20 millions de personnes, garantit l’anonymat à ses habitants. Raja Rafiq, un résident de Baldia Town, est encore étonné de savoir que ses voisins étaient des combattants islamistes. La maison adjacente à la sienne a été entièrement soufflée au mois de janvier lorsque des apprentis kamikazes se sont faits sauter accidentellement en manipulant leurs explosifs. « Mes voisins étaient installés ici en famille. Ils gagnaient leur vie en vendant de vieux vêtements dans la rue. En fait ils vivaient comme tout le monde. Ils étaient religieux, ils allaient prier mais ils n’étaient pas fanatiques », souligne ce père de famille en désignant du regard les tas de gravats amoncelés derrière le portail en fer. Avec près de 3 millions de pachtouns, Karachi est la plus grande ville pachtoune du monde. Les combattants islamistes qui viennent se réfugier ici font profil bas et se fondent dans la population locale.

 

Les talibans sont soutenus financièrement.

Dans son bureau du centre-ville, Raja Umer Khattab, qui dirige l’unité d’enquête spéciale de la police -autrement dit la branche du contre-terrorisme-, se félicite des progrès accomplis par les forces de sécurité pour lutter contre les talibans. « Certains d’entre eux sont arrivés avec la vague des personnes déplacées après les opérations militaires. Mais aujourd’hui grâce à nos actions, on a stoppé le flux. On a aussi mis fin à leurs activités illégales : kidnappings contre rançon et vols de voiture qui leur permettaient de gagner de l’argent. Aujourd’hui ils sont sous contrôle ». Un optimisme que ne partage pas l’analyste Tauseef Ahmed Khan : « Karachi est l’endroit le plus sûr pour tout le monde. En fait les services de police et de renseignement ne fonctionnent pas, c’est donc très facile pour n’importe qui de se cacher ici. Karachi est un haut lieu du trafic de drogue, du trafic d’armes. On fait ce qu’on veut ici. Par ailleurs Karachi est aussi un centre financier très important pour les talibans. Des madrasas (établissement d'enseignement religieux), des marchands, des hommes puissants ou même la classe moyenne d’obédiance salafiste soutiennent les talibans financièrement ».

Karachi, fief des talibans

La mégalopole abrite aussi des écoles coraniques parmi les plus radicales du pays. Des madrasas dont les valeurs ressemblent parfois à celles des talibans. Même la Jamia Binoria, une madrasa qui accueille 5 000 étudiants et se présente comme une école modèle - on y donne des cours d’informatique- le discours est parfois proche de celui des groupes d’oppositions armés. Le mufti Mohamad Naïm, responsable de cette madrasa en revendique la neutralité, même si, sur le site web, des textes n’hésitent pas à promouvoir les attentats-suicide. L’homme ne fait pas non plus grand mystère de ce qu’il pense de ce type d’opérations : « Bien sûr les attaques aériennes américaines sur les zones tribales radicalisent les gens. Mais quand on voit mourir des membres de sa famille sous les bombardements, on n’a pas d’autre choix que de devenir kamikaze. Comment voulez-vous survivre après ça ? Pour ces gens-là, c’est la seule manière de survivre à la mort de leur proche ».

La présence des talibans à Karachi ne date pas d'hier. En 2009, deux opérations militaires dans leurs bastions de Swat et du Waziristan Sud les ont forcés à fuir. Leurs chefs se sont réfugiés en Afghanistan ou au Waziristan du Nord. Les autres, mêlés aux réfugiés, ont gagné Karachi. Ils y sont chez eux: la mégalopole abrite 5 millions de Pachtouns, l'ethnie de la plupart des talibans. «Les constructions illégales poussent comme des champignons. C'est facile de se cacher dans cette jungle urbaine», déplore Ahmed Chinoy. Pendant trois ans, le TTP a fait profil bas. Depuis 2012, il fait main basse sur plusieurs quartiers pachtouns comme Sohrab Goth et Manghopir. Il a expulsé l'Awami National Party (ANP), le parti politique pachtoun, dont des dizaines de militants et de cadres ont été assassinés. Le chef local de l'ANP, Shahi Sayed, ne s'aventure plus en quartier pachtoun. «Début janvier, le TTP était sur le point d'envoyer un kamikaze me tuer. La police l'a arrêté à temps. Mais j'ai envoyé toute ma famille à l'étranger», raconte-t-il.

Les talibans ont depuis mis en place leurs propres tribunaux. Les plaignants peuvent les contacter sur leur portable. Leur technique de kidnapping est bien rodée. «La victime est détenue à l'extérieur de la ville. Pour ne pas être localisés, les ravisseurs travaillent avec un complice en Afghanistan ou au Waziristan, qui contacte la famille pour la rançon. À Karachi, le TTP est dirigé par un chef local qui obéit à sa direction au Waziristan du Nord. Sharfuddin Memon, conseiller auprès du ministre de l'Intérieur à Karachi, l'admet: «Ils sont plusieurs milliers et nous avons du mal à les identifier. Mais la police en a arrêté beaucoup.» Ces quartiers sont impénétrables. Même quand les forces de sécurité font une descente, l'opération est trop brève.

Karachi, fief des talibans

La violence est devenue banale à Karachi, mégapole tentaculaire de plus de 20 millions de personnes, volcan urbain grondant d'une violence multiforme se nourrissant de conflits ethniques, d'extrémismes religieux, de crimes mafieux, de manipulations de partis politiques, de jeux troubles d'officines de renseignement... En 2012, la moyenne de morts violentes (toutes catégories confondues, y compris non politiques) par jour se situait à 8,5 personnes. Pour le premier trimestre 2013, le chiffre est passé à 10 victimes quotidiennes. Karachi s'impose désormais comme l'une des villes les plus dangereuses de la planète. "En dehors peut-être de Beyrouth, il n'y a pas de ville au monde qui réunisse autant de formes de violences", commente un diplomate en poste dans la mégapole.

Cette violence ne s'impose pourtant pas d'emblée au visiteur, qui découvrira dès l'arrivée à l'aéroport un McDonald's auquel personne n'a songé toucher. Source de 25 % du PIB du Pakistan, le poumon économique du pays continue de battre imperturbablement – le groupe français Carrefour y ouvrira son deuxième hypermarché en 2014 –, en dépit de cette insécurité qui flambe par spasmes sporadiques et se concentre sur certains quartiers. La violence de Karachi est à l'image de l'Etat du Pakistan : elle épargne ses élites et expose ses masses.

Il n'empêche. Le récent "coming out" des talibans, qui œuvraient jusque-là en sous-main, est une nouveauté à Karachi.

Les talibans du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), qu'on croyait confinés à leurs zones tribales de la ceinture pachtoune frontalière de l'Afghanistan, sont presents à Karachi. Ils appliquent à Karachi une stratégie déjà utilisée à Peshawar, chef-lieu de la province à dominante pachtoune de Khyber-Pakhtunkhwa : l'élimination physique des chefs des partis laïques. Deux formations sont particulièrement ciblées par leur campagne d'assassinats et d'attentats : l'Awami National Party (ANP), rival idéologique du TTP dans la communauté pachtoune, et le Muttahidda Qaumi Movement (MQM), parti représentant les réfugiés d'Inde lors de la partition de 1947 – les Mohajirs ourdophones – et jusque-là hégémonique à Karachi. Pour prendre la mesure de cette influence grandissante sur la cité des talibans, qui ont infiltré depuis 2009 les flux des réfugiés pachtouns fuyant les opérations de l'armée pakistanaise dans la vallée de Swat et les zones tribales de la frontière afghane, il faut aller à Kati Pahari, un quartier du nord-ouest de la ville.

En arrivant du Sud, une image spectaculaire surgit : celle d'une colline, long rempart naturel à la crête caillouteuse, littéralement tronçonnée par une route visant à désenclaver cette partie de la cité. Cette colline marquait jusqu'à présent une sorte de frontière entre deux communautés rivales, les Mohajirs au sud et les Pachtouns au nord. Le MQM et l'ANP, chacun représentant son groupe ethnique, avaient fait de cet entre-deux un champ de bataille sanglant dont l'enjeu était la conquête de fragments de territoire.

Or, depuis 2013, leur rivalité historique est supplantée par un nouveau foyer de violence : l'offensive menée au sein des Pachtouns par les talibans contre l'ANP, vieux parti issu d'un nationalisme pachtoun laïque (et jadis marxisant) aujourd'hui en perte de vitesse face à la montée de l'islam radical. L'actuelle vague d'assassinats a contraint l'ANP à fermer une quarantaine de ses bureaux, une petite révolution politique à l'échelle de Karachi. "Après être née de conflits ethniques, la violence, à Karachi, prend une forme de plus en plus religieuse", résume Zohra Yusuf, présidente de la Commission des droits de l'homme du Pakistan. Dans ce climat, le milieu des ONG devient très exposé.

C'est peu dire qu'il flotte comme un air vicié dans des quartiers entiers de Karachi. L'atmosphère a radicalement changé en l'espace de deux ans, un an. Avec son dense réseau de madrasas (écoles coraniques) - comptant au moins 2 000 établissements -, la grande cité portuaire était déjà un berceau de l'islam radical. L'enracinement des talibans dans le terreau ethnique et tribal pachtoun - la communauté issue des différentes vagues migratoires représente aujourd'hui autour de 20 % de la population urbaine - constitue toutefois un tournant historique. Après avoir longtemps opéré dans l'ombre - se rasant même la barbe -, ces talibans s'affichent désormais. Ils se sentent à ce point en confiance qu'ils rendent aujourd'hui une justice parallèle dans les quartiers de la ville à majorité pachtoune.

Le débat fait rage pour savoir s'il s'agit de la charia (loi coranique) ou des jirgas (assemblées traditionnelles) pachtounes qui tranchent litiges familiaux ou commerciaux, mais le fait est qu'un système échappant au droit commun s'implante au coeur même de Karachi. A croire les habitants de Kati Pahari, les châtiments se limitent à des bastonnades. Selon une source, des exécutions auraient cependant eu lieu en secret.

Non loin de Kati Pahari, Lyari offre une autre facette du volcan de Karachi. Lyari, c'est une autre histoire, une autre légende noire, un autre champ clos de haines et de rages. Un véhicule de police est garé à l'entrée du quartier, mais à l'entrée seulement. La police n'entre pas à Lyari, l'un des nombreux no go areas ("zones inaccessibles") de la cité. Cet entrelacement compact de venelles bordées d'échoppes est le fief de l'Aman Committee ("comité de la paix"), une organisation de Baloutches que leurs adversaires - mais aussi les analystes indépendants - présentent comme la vitrine politique de gangs de "bandits".

A l'instar des Pachtouns, les Baloutches se sont longtemps affrontés aux Mohajirs (réfugiés d'Inde), la communauté dominante qui représente plus de la moitié de la population urbaine. Ce sont ces gros bras de Lyari qui avaient fourni le service d'ordre de Benazir Bhutto lors de son retour à Karachi à l'automne 2007. Ils étaient en quelque sorte la branche armée locale du Parti du peuple pakistanais (PPP) du clan Bhutto. Mais ce dernier a dû renvoyer l'ascenseur. Aujourd'hui, tous les candidats aux élections du 11 mai adoubés par le PPP à Lyari sont issus de cet Aman Committee (officiellement dissous mais continuant à opérer de facto), assurant ainsi une légitimité électorale à un groupe issu d'activités douteuses. Mieux, l'Aman Committee bénéficie du soutien implicite de l'armée - et ce bien que la police soit indésirable à Lyari ! - pour des raisons hautement stratégiques. Ce qui importe avant tout aux militaires, c'est que "Lyari la Baloutche" ne soit pas un point d'entrée à Karachi des séparatistes venant du Baloutchistan voisin, une province en proie à une insurrection sécessionniste contre Islamabad. Lyari, proche du port de Karachi et du quartier d'affaires, pourrait se prêter idéalement à une opération de déstabilisation de l'ensemble de la cité. L'armée a habilement désamorcé le danger en amenant les chefs de Lyari dans ses filets.

Résultat : l'Aman Committee présente aujourd'hui d'impeccables garanties patriotiques afin qu'on lui laisse toute liberté dans la mise en coupe réglée du quartier. "L'unité du Pakistan est nécessaire au salut de la nation", proclame Uzair Baloch, dirigeant de l'Aman Committee. A l'issue de l'entretien, le chef baloutche s'est levé, découvrant un pistolet dissimulé sous sa cuisse. Puis il s'est rendu à une réunion électorale dans une arrière-cour nichée au creux d'une venelle. Son 4 × 4 blindé était accompagné d'un essaim de motos chevauchées par des jeunes nerveux, agitant les bras pour écarter les passants. La scène en disait long sur l'autorité exercée par Uzair Baloch sur son bastion, Lyari, cet édifiant cas d'école de la géopolitique de Karachi.

Les talibans débarquent donc en terrain fertile. Ils viennent se glisser dans une culture de la violence parrainée à haut niveau, et que le MQM, l'ANP et le PPP avaient contribué à forger bien avant eux. Ils s'insèrent, tout aussi gourmands que les autres, dans des pratiques de prédation des ressources (le foncier, l'eau) et de racket mafieux déjà florissantes. L'une des raisons de la montée de la violence à Karachi, analyse Laurent Gayer, chargé de recherche au CNRS affilié au CERI, à Paris, c'est "la dérégulation du marché de la protection et la concurrence de plus en plus acharnée dans l'économie informelle" qu'illustre la montée en puissance des talibans. Cette "dérégulation" va-t-elle finir par miner une économie locale qui avait jusqu'alors démontré sa résilience ?

"Depuis trois ans, il y a eu à Karachi environ 200 enlèvements d'hommes d'affaires assortis de demandes de rançon, estime Atiq Mir, président de la Fédération des chambres de commerce et d'industrie du Pakistan. Du coup, un nombre croissant d'entre eux émigrent. Ils partent s'installer au Canada, en Australie ou dans les pays du Golfe." La résilience de Karachi a ses limites. Et, derrière, celle du Pakistan aussi.

 

 

 

 

 

Karachi, fief des talibans

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