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Publié par Bob Woodward

Affaire de Tarnac: fiasco de la presse

L’affaire dite de Tarnac tourne depuis des années au bras de fer entre les avocats des inculpés et l’institution judiciaire. Après l’interpellation et la mise en examen de neuf personnes dans l’affaire du sabotage de voies SNCF à Tarnac, (Corrèze), pendant la nuit du 7 au 8 novembre 2008, leurs conseils ont décidé de se muer en procureurs, convaincus que le dossier d’association de malfaiteurs à visée terroriste, instruit par le ministère de l’Intérieur et la justice, repose sur une reconstruction fantasmagorique des faits.

Dysfonctionnement de la justice, instruction à charge, contradictions, omissions et affabulations de certains services de police, emballement médiatique… cette rocambolesque affaire risque de prendre un tour nouveau avec le changement de qualification du dossier… Il aura fallu sept ans. Sept ans d’une enquête erratique et politisée à l’excès pour aboutir à l’un des plus retentissants déraillements de la justice antiterroriste. Vendredi 7 août, la juge d’instruction en charge de l’enquête sur les sabotages de plusieurs lignes de TGV en 2008 a estimé, contre l’avis du parquet, que l’affaire dite de Tarnac — du nom du village corrézien où gravitait une petite communauté issue de la mouvance anarcho-autonome — n’était pas un dossier terroriste. La magistrate, Jeanne Duyé, a décidé de renvoyer quatre membres du groupe, dont son principal animateur Julien Coupat, devant un tribunal correctionnel pour « association de malfaiteurs », rejetant la circonstance aggravante d’« entreprise terroriste » réclamée par le parquet. Quatre autres personnes sont renvoyées pour avoir refusé de donner leur ADN et, pour deux d’entre elles, pour « falsification de documents administratifs ».

Pour le ministère public, cette ordonnance de renvoi est un désaveu cinglant. Dans son réquisitoire du 6 mai, le parquet avait demandé que la circonstance aggravante d’« entreprise terroriste » soit retenue à l’encontre des trois principaux mis en examen : Julien Coupat, sa compagne Yildune Lévy et son ex-petite amie Gabrielle Hallez. 

Affaire de Tarnac: fiasco de la presse

La juge d’instruction balaye sans doute définitivement le spectre du terrorisme qui planait depuis le début de l’enquête sur ces sabotages. « Après près de sept années d’instruction à charge, nous avons enfin une décision de justice courageuse. C’est un désaveu total pour le parquet », ont réagi Marie Dosé et William Bourdon, avocats des prévenus. Cette affaire avait dès sa genèse suscité une vive polémique, le gouvernement et la ministre de l’intérieur de l’époque, Michèle Alliot-Marie, étant soupçonnés d’instrumentaliser son caractère terroriste. Cette politisation du dossier intervenait alors que Nicolas Sarkozy s’apprêtait à créer la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), née le 1er juillet 2008 de la fusion des Renseignements généraux avec la Direction de la surveillance du territoire. Une concomitance qui avait alimenté le soupçon d’un dossier terroriste « gonflé » sur mesure pour la nouvelle plate-forme des services de renseignement.

Dans cette affaire on a vite fait de transformer un groupe de jeunes gens en une prétendue "cellule invisible", pour reprendre le terme employé par Michèle Alliot-Marie au soir même de l’arrestation des premiers d’entre eux. Ce que Daniel Cohn-Bendit dénoncera bien plus tard, en évoquant une "construction idéologique du terrorisme".

Les médias auront joué un rôle moteur dans cette ténébreuse et curieuse affaire. Il faut en effet se souvenir que cet attentat a vu un certain nombre d’organes de presse (Libération, TF1, France 2, Le Nouvel Obs…) enfourcher sans sourciller la thèse fabriquée, au soir même de ce 11 novembre, par la ministre de l’Intérieur. "L’ultra-gauche déraille", embraye alors Libé, qui veut voir dans cet attentat une action coordonnée, la main d’un groupuscule structuré. Mieux, des "guérilleros du rail" comme les appelle L’Obs, qui n’y va pas avec le dos de la cuillère la même semaine.

Affaire de Tarnac: fiasco de la presse

Inconscience, précipitation, surenchère, ivresse des mots… Tandis que les chaînes évoquent la présence le long des voies d’un couple "aux aguets", la presse s’embarque dans un roman photo nourri par la place Beauvau, où Michèle Alliot-Marie déroule sa pelote et souffle sur les braises. Il faudra attendre plusieurs semaines avant que ces même journaux, bousculés par les arguments des avocats des inculpés, qui n’en peuvent plus devant un tel amoncellement de contre-vérités, commencent à opérer un léger virage.

Changement de cap: des éléments à décharge prouvant la manipulation trouvent un début d’écho dans leurs colonnes. "L’affaire déraille", résume même L’Obs, qui n’hésite pas à jouer du contre-pied, à l’instar de nombreux journaux. Imperceptiblement et sans le dire, les médias opérent un virement de bord général, sans remord ni explication. De l’avis même des médias dominants, l’affaire Tarnac est un « fiasco judiciaire ». Elle est l’exemple d’une justice qui veut garder la tête haute en feignant d’avoir raison jusqu’au bout. Et pourtant, les mêmes médias qui dénoncent maintenant les injustices de l’affaire ont été les premiers à lâcher les fauves. La palme de la surenchère revenant probablement à France 2, dont les différents journaux du 11 et 12 novembre 2008 ont usé et abusé de la métaphore guerrière (« Le chef du commando a été arrêté avec ses principaux lieutenants », « Le commando avait fait de ce village en Corrèze son QG », « Le groupe croyait opérer dans l’ombre », etc.). Même Libération, « journal de gauche » s’il en est un, se pare dans la foulée d’un mémorable « L’ultragauche déraille ». Avec un jour de recul, David Pujadas prend des pincettes en parlant du « chef présumé du groupe soupçonné d’actes de sabotage ». Mais la propagande du gouvernement, Michèle Alliot-Marie en tête, a déjà été reprise par l’ensemble des medias à la solde du gouvernement. Dans une conference de presse suivant la fin de la garde à vue, c’est le procureur de la République lui-même, Jean-Claude Marin, qui ne se prive pas d’affirmer que le « noyau dur » de la « Cellule invisible » de Tarnac a « pour objet la lutte armée ».

Ce qui semblait vrai hier se révèle faux aujourd’hui: et alors? "Les médias ne s’excusent jamais, ils sont sans mémoire", écrit Daniel Schneidermann dans Libération, au lendemain de la publication par les avocats des inculpés d’éléments pour le moins troublants: le journaliste vise tout à la fois le quotidien qui l’emploie et des chaînes de télévision prises d’un même réflexe mimétique. Toutes les vérités sont bonnes à dire, même quand elles sont successives et se contredisent… Les médias tiront-ils le moment venu les enseignements d’une affaire qui n‘a pas fini de nous surprendre? Au-delà des manipulations policières, que dire des manipulations journalistiques et du suivisme de la presse?

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