Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Le blasphème de l'Etat Islamique

La guerre idéologique entre Al Qaïda et l'Etat Islamique fait rage, même dans leur campagne de propagande !

Fondé en octobre 2006, à partir d'une coalition de groupes jihadistes, dont la principale composante était la branche irakienne d'al-Qaïda, et d'une trentaine de tribus sunnites représentant 70 % de la population de la province d'al-Anbar, l'État islamique incarne aujourd'hui «l'idéal militant» pour la plupart des sympathisants du courant jihadiste. Force est de constater qu'aujourd'hui al-Qaïda a été marginalisée médiatiquement par l'État islamique (EI), dont les militants beaucoup plus jeunes sont parvenus à produire une nouvelle culture jihadiste qui ringardise celle de leurs aînés. Symbole de cette nouvelle culture jihadiste, le slogan «baqiya» est aujourd'hui répété inlassablement par les combattants jihadistes, sur les champs de bataille, mais aussi par tous les sympathisants de l'EI, tant dans l'espace publique que sur les réseaux sociaux.

Le slogan «baqiya» (littéralement «rester»), signifiant que l'EI se maintiendra quoi qu'il advienne, est né durant une période difficile que traversa l'organisation, lorsque celle-ci fut expulsée de ses bastions irakiens par les milices de la «sahwa», forces supplétives arabes sunnites de l'occupation américaine, qui se formèrent entre fin 2006 et l'été 2007. En avril 2007, à l'issue d'un message audio d'Abu Omar al-Baghdadi, prédécesseur d'Abu Bakr al-Baghdadi à la tête de l'État islamique, intitulé «Des années de moissons pour [bâtir] l'État des monothéistes», le terme «baqiya», répété en boucle à onze reprises, apparaît pour la première fois dans un communiqué de l'organisation. Toutefois, ce slogan ne semble pas s'être imposé dans la communication du groupe, ni même au sein des milieux sympathisants du courant jihadiste, jusqu'à ce que le Syrien Abu Muhammad al-'Adnani le remette au goût du jour dans les discours de l'organisation.

Le blasphème de l'Etat Islamique

Porte-parole de l'Etat islamique depuis l'été 2011, Abu Muhammad al-'Adnani a ainsi repris le slogan «baqiya» lors de sa seconde communication diffusée en août 2011 et intitulée «Certes l'État islamique se maintiendra (baqiya)».
 

«Bien que toutes les obédiences de l'infidélité se soient liguées contre nous [...] l'État islamique d'Irak se maintiendra (baqiya)! Baqiya, malgré vos meutes de chiens, vos alliances et vos collaborations! Baqiya, malgré vos légions et vos armes! Baqiya, malgré vos stratagèmes, vos ruses et vos complots! Baqiya, malgré votre rage, votre détestation et votre haine! Baqiya, malgré tout votre orgueil!»


Un an plus tard, en juillet 2012, c'est le leader de l'Etat islamique, Abu Bakr al-Baghdadi lui-même, qui reprend à son compte ce qui va devenir la devise de l'organisation.

«Ma chère Oumma, de même que nous n'avions pas menti lorsque nous proclamâmes l'État islamique, nous n'avions pas menti lorsque nous affirmâmes qu'il se maintiendrait (baqiya). Baqiya, malgré toutes les calomnies et les dénigrements! Baqiya, malgré tous les écueils, les épreuves et toutes les ruses des ennemis de l'intérieur comme de l'extérieur! Baqiya, [l'État islamique] restera toujours sur son dogme et sur sa voie, dont il ne déviera pas in sha AllahBaqiya, toujours là pour combattre les Rafida et les Safavides !» 


Ainsi à partir de l'été 2012, les combattants de l'État islamique vont progressivement imiter leurs dirigeants et reprendre à leurs tours le slogan «baqiya». Cependant, le phénomène va véritablement prendre une ampleur considérable avec la sortie, en janvier 2013, du film jihadiste Salil as-Sawarim (Le bruissement des sabres) III. Les premières images du troisième épisode de cette saga produite par al-Furqan, la branche médiatique de l'EI, mettent en scène un groupe de combattants suggérant une nouvelle façon de scander «baqiya». À l'instar du «takbir» auquel les musulmans répondent traditionnellement par «Allah akbar» (Dieu est grand), un personnage masqué, qui semble être un commandant d'une brigade de l'EI, lance à ses hommes «Dawlat al-Islam» (l'État islamique), tandis que ces derniers lui répondent «baqiya». C'est cette nouvelle façon de scander «baqiya» qui va progressivement s'imposer comme la marque distinctive des sympathisants de l'EI, notamment après son expansion en Syrie quelques mois plus tard.

Le blasphème de l'Etat Islamique

Le 8 avril 2013, Abu Bakr al-Baghdadi révèle dans un message audio que son organisation est active en Syrie depuis l'hiver 2011, sous la couverture du groupe Jabhat an-Nusra, dont il revendique la paternité. A l'occasion de ce message, il annonce l'expansion en Syrie de l'État islamique d'Irak, mais aussi le changement de nom de son groupe et de celui de Jabhat an-Nusra, qui porteront désormais un seul et même nom: l'État islamique en Irak et au Levant. Soucieux de conserver la direction de Jabhat an-Nusra, son commandant Abu Muhammad al-Jolani fit savoir qu'il ne répondrait pas favorablement à l'appel d'al-Baghdadi et se plaça sous l'autorité du chef d'al-Qaïda, Ayman az-Zawahiri. Deux mois plus tard, ce dernier annonça la dissolution de l'État islamique en Irak et au Levant, enjoignant à l'organisation d'al-Baghdadi de retourner en Irak. Dès le lendemain, la réponse cinglante d'Abu Bakr al-Baghdadi était publiée sous la forme d'un message audio, intitulée: «L'État islamique restera (baqiya) en Irak... et au Levant!». Ainsi le slogan «baqiya» devint également une façon pour les partisans de l'EI de se distinguer de ceux d'al-Qaïda, tant sur les champs de bataille que sur les réseaux sociaux.

Par la suite une variante du slogan de l'EI apparaît, «baqiya wa tatamaddad», ce qui signifie que l'État islamique se maintient et s'étend; toutefois, c'est sa forme initiale «baqiya» qui demeure le cri de ralliement privilégié par la majorité des combattants et des sympathisants de l'organisation.

Le blasphème de l'Etat Islamique

Cependant, le succès de ce slogan finit par agacer, y compris dans les milieux jihadistes proches d'al-Qaïda, où certains y virent de l'arrogance, voire une certaine forme de blasphème. Ainsi Abu Khalid as-Suri, un ancien cadre d'al-Qaïda proche d'Ayman az-Zawahiri, tué en février 2014, compara dans un message audio l'arrogance des supporters de l'EI à celui des partisans d'Assad, renvoyant les slogans des deux groupes dos à dos.
 

«Quant à votre obstination à employer le mot "baqiya", ne savez-vous donc pas que le régime [syrien] mécréant qui utilisait le slogan "pour toujours" (ila-l-Abad) est en train de disparaître et que la "survivance" (al-baqa) n'appartient qu'à Dieu, car "Tout doit périr, sauf Son Visage"?» 


Allant plus loin qu'Abu Khalid as-Suri, certains allèrent jusqu'à accuser les partisans de l'EI de blasphème en leur reprochant de ne jamais ajouter «Si Dieu le veut» (in sha Allah) après l'emploi de «baqiya». Ces polémiques prirent une telle ampleur qu'Ahmad Bawadi, un shaykh jordanien sympathisant de l'EI, publia une épître justifiant religieusement le fait de ne pas faire suivre le slogan «baqiya» par la traditionnelle formule «in sha Allah». Selon Ahmad Bawadi, le maintien de l'Etat islamique est «une promesse divine», en vertu d'un verset coranique garantissant le maintien du Califat: tant que celui-ci se conforme aux injonctions de Dieu, il ne serait donc pas nécessaire d'ajouter «si Dieu le veut», puisque c'est précisément Sa volonté.

La restauration du Califat par les dirigeants de l'État islamique, le 29 juin 2014, et la nomination à sa tête d'Abu Bakr al-Baghdadi, qui prend alors le nom de «Calife Ibrahim b. 'Awwad», est avant tout l'occasion pour l'EI d'asseoir son autorité sur le courant jihadiste global en tentant de marginaliser al-Qaïda centrale en la coupant de ses branches régionales. Les organisations jihadistes régionales n'ayant plus aucune légitimité, pour reprendre les mots du porte-parole de l'EI, après la restauration d'un «Califat universel», celles-ci sont sommées de faire allégeance au Calife Ibrahim. Si les commandements des branches d'al-Qaïda en Somalie, au Maghreb islamique et dans la péninsule arabique n'ont pas fait allégeance au Califat de l'EI, toutes ont néanmoins été confrontées à différentes formes de dissidences. Outre les dissidents ralliés à l'EI au Maghreb, notamment en Algérie avec la formation de l'Armée du Califat, qui a enlevé et exécuté l'otage français Hervé Gourdel, et au Yémen, d'autres groupes indépendants d'al-Qaïda se sont ralliés au Califat. Ainsi en Jordanie, au Liban, en Indonésie, aux Philippines, ou encore au Nigéria avec Boko Haram, tous les sympathisants du Califat mobilisés dans l'espace public ont scandé «Dawlat al-Islam... baqiya!», pour marquer leur adhésion à l'EI en écho à la scène mythique de Salil as-Sawarim III.

Au-delà des discours, des vidéos et de la mobilisation des partisans de l'EI sur les réseaux sociaux, le succès médiatique du slogan «baqiya» s'explique aussi par une certaine réalité du «terrain» qui a vu l'organisation de l'État islamique renaître de ses cendres à plusieurs reprises. Les déclarations de Barack Obama annonçant vouloir détruire l'Etat islamique laissent donc perplexes tous ceux qui connaissent l'historique des organisations militantes de cette région. Au cours des trente dernières années, Israël n'est pas parvenu à éradiquer le Hezbollah au Liban, ni le Hamas à Gaza et lorsque les États-Unis sont entrés en guerre avec al-Qaïda en 2001, le groupe d'Oussama Ben Laden ne comptait alors qu'une seule branche en Afghanistan tandis qu'il en compte cinq de plus aujourd'hui, au Yémen, en Somalie, au Maghreb islamique, en Syrie et dans le sous-continent indien. Comprenant que les déclarations d'Obama promettant de détruire l'État islamique seront dans quelques années tournées en dérision par la propagande jihadiste, le général John Allen, émissaire spécial pour la coalition contre l'EI, demande aujourd'hui d'abandonner le terme «destroy» pour désigner l'objectif de la guerre menée par les États-Unis contre cette organisation. En d'autres termes, les États-Unis ne visent plus à détruire, mais seulement à limiter et à contenir ce qui semble en phase de devenir non seulement un État, mais aussi une puissance régionale.

 
Le blasphème de l'Etat Islamique

Commenter cet article