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Publié par Bob Woodward

La jeunesse française, ennemie de l'intérieur?

La France a du mal à nommer la réalité. Une partie de la jeunesse musulmane française est devenue un ennemi intérieur de la nation. A cet égard, voir le quotidien Le Monde titrer après les 17 morts de janvier: «Le 11 septembre français» démontre à quel point nos élites sont friables dans leur appréhension du phénomène. Quel titre aurait-il fallu trouver si l'attentat planifié en avril dernier contre les deux églises de Villejuif avait été couronné de succès et causé une centaine de morts?

Une autre dimension échappe par ailleurs souvent à l'analyse: l'une des principales conséquences d'une série d'actes terroristes spectaculaires serait de conduire à une quasi-paralysie de l'activité dans notre pays, dont les effets désastreux sur notre économie seraient tangibles en quelques semaines. Le constat est extrêmement simple: d'une part, l'État Islamique nous livre une guerre, qu'il revendique ouvertement à longueur de vidéos, sans dissimuler le moins du monde la réalité de son projet. D'autre part, des milliers de jeunes Français sont concernés par le djihad ou se radicalisent sans partir, mais avec la même détermination. Les intéressés sont donc des Français engagés dans une guerre dont il est ouvertement assumé par ses instigateurs qu'elle est menée notamment contre la France. À la guerre, les adversaires s'appellent des ennemis et lorsque ceux-ci ont la même nationalité que le pays qu'ils attaquent et dans lequel ils vivent on ne peut que constater qu'il s'agit d'ennemis de l'intérieur.

La jeunesse française, ennemie de l'intérieur?

La guerre civile est un risque réel auquel notre société est exposée si la situation actuelle continue à être observée avec les préjugés, la naïveté et aussi parfois la lâcheté qui ont conduit aux différentes politiques menées en France sur ces questions depuis quarante ans.

Mais il n'y a pas de fatalité, et il est permis d'espérer que notre pays pourrait échapper aux violences les plus graves, à la condition préalable cependant que chacun accepte enfin de raisonner avec lucidité à partir de la situation telle qu'elle est, et non telle qu'on aimerait qu'elle soit pour des raisons plus ou moins honnêtes intellectuellement.

La seule chance d'éviter un affrontement entre les communautés résidera dans la réappropriation ferme d'un socle commun de valeurs autour desquelles rassembler notre corps social et dans l'abandon d'un multiculturalisme suicidaire qui nous y précipite. En quelques mois, l'État Islamique a opéré une percée considérable en Libye et fragilisé en profondeur le régime tunisien. Par ailleurs, les plus hautes autorités algériennes constatent une résurgence de l'Islamisme radical, et redoutent une multiplication des passages à l'acte terroristes.

Si l'on ajoute à cette expansion spectaculaire l'allégeance de Boko Haram à l'État Islamique en mars dernier, l'Etat islamique se trouve à la porte de l'Europe. Sans oublier la Turquie aui joue un double jeu avec l'OTAN: elle ouvre ses frontières aux djihadistes afin qu'ils rejoignent la Syrie voisine et lutte contre les Kurdes qui se battent contre l'EI. Bachar el-Assad tente d'organiser une zone de défense dans le réduit alaouite sur le littoral. Mais Daech progresse inéluctablement. Au sein du régime d'Assad, c'est un début de sauve-qui-peut. L'armée est épuisée. Les hauts dignitaires se disent qu'il vaut mieux partir trop tôt que trop tard. Les Russes commencent à évacuer leur personnel, ce qui n'est pas bon signe. L'affaiblissement du régime ne renforce pas les opposants dits démocratiques, qui ne représentent pas grand-chose, mais bien la seule force offensive de la région qu'est Daech. On ne peut plus exclure aujourd'hui que Daech prenne, dans les semaines ou les mois qui viennent, le contrôle quasi-total de la Syrie. L'État islamique aura ainsi un territoire qui s'étendra sur la Syrie et la moitié de l'Irak. Le Liban, mosaïque ô combien fragile, va également être totalement déstabilisé. Enfin, Israël a joué avec le feu en appuyant la chute de Saddam Hussein et peut-être bientôt celle de Bachar el-Assad, et en faisant de l'Iran et des chiites ses principaux adversaires. Les combattants du Hezbollah ou du Hamas sont des enfants de chœur à côté des djihadistes de Daech. Les Occidentaux vont regretter Bachar el-Assad comme ils regrettent Saddam Hussein ou Kadhafi. Le regard des Européens est encore tourné vers la Russie alors que la véritable menace se trouve de l'autre côté de la Méditerranée avec Daech. Il faut bien comprendre que l'État islamique est messianique et a pour but de nous islamiser. C'est toute la différence entre chiisme et sunnisme. Les chiites ne sont pas messianiques, hors de la sphère musulmane. L'Iran n'a pas de volonté de conquête. La vraie ambition des sunnites fondamentalistes est au contraire d'aller toujours plus loin.

L'Amiral Stavridis, ancien chef d'État-Major de l'OTAN, évoquait il y a quelques mois le risque d'assister dès cet été à des attaques terroristes contre des navires en méditerranée, mais aussi contre des plages ou des ports d'Europe du sud. Les récents gains territoriaux de l'EI confortent de tels scénarios, comme la chute de l'aéroport de Syrte au début du mois de juin.

La jeunesse française, ennemie de l'intérieur?

L'Etat islamique est à la porte de l'Europe. La Tunisie est une poudrière. En Algérie, la gérontocratie au pouvoir est en bout de course malgré le souvenir de la guerre civile qui fait que la population algérienne reste très hostile aux islamistes. Au Maroc, le roi commandeur des croyants a encore une légitimité auprès de sa population. Mais en profondeur l'islamisme radical gagne du terrain partout. À terme, toutes les frontières de la région pourraient exploser et laisser place à un super État islamique aux portes de l'Europe.

Pendant ce temps-là, nous débattons pour savoir si être islamophobe, c'est être fasciste. Le problème n'est pas là. À l'intérieur de l'islam, il y a désormais une faction qui recrute massivement et qui a décidé d'imposer sa propre vision du monde et de la société. Le fascisme d'aujourd'hui, c'est le djihadisme. Et il est à nos portes. La communauté musulmane doit en être consciente et prendre ses responsabilités.

Le préalable indispensable à toute réponse consiste d'abord à raisonner juste. Il est crucial d'admettre enfin que l'Islamisme radical sunnite est une idéologie guerrière engagée dans une logique de conquête territoriale, et que ses objectifs affichés ne se limitent pas au territoire irako-syrien, mais menacent bel et bien l'Europe.

Notre continent, l'Europe, a bénéficié d'une situation tout à fait exceptionnelle sur le plan historique: 70 ans de paix.

Nos élites (politiques, administratives, économiques, médiatiques…) sont aujourd'hui constituées par la troisième génération de citoyens qui n'ont pas connu de guerre.

Petit à petit, la nécessité de se défendre, le rapport à la violence et à la mort, l'idée même que l'on puisse s'en prendre à un système politique dont nous nous sommes persuadés que sa suprématie morale nous protégerait, nous ont conduit à perdre de vue l'idée que nous pouvions être attaqués. En ce sens, oui, notre société a fait preuve d'une naïveté considérable.

Nous pouvons classe dans l'Islam identitaire les musulmans attachés à la progression du commerce halal, au développement de la finance islamique, à la défense du voile (non intégral), à la solidarité avec des causes musulmanes (palestiniennes notamment), à la promotion dans l'espace médiatique du concept d'islamophobie... Cet Islam ne s'inscrit pas forcément en faux par rapport à l'universalisme, mais il veut peindre en vert tous les aspects de la vie sociale et culturelle.

Deuxième tendance aujourd'hui bien installée en France: l'islam de rupture. C'est surtout le salafisme, ce fondamentalisme wahhabite en quête d'une pureté mythique, celle des pieux prédécesseurs. Il ne s'agit pas forcément d'une rupture violente. Mais ce n'est pas un Islam de conciliation, de négociation avec la laïcité. Très largement quiétiste et hostile au Jihad guerrier, ce salafisme contrôle aujourd'hui une centaine de lieux de culte en France (sur 2 300). La rupture peut toucher au lien social, par exemple pour la scolarisation. Ceux qui sont les plus extrémistes, entre guillemets, sont souvent ceux qui sont les plus français, avec notamment des convertis. Quelque part, ce sont les nôtres...Mais le salafisme peut se faire djihadiste quand il bascule dans une spirale radicale.

La convergence entre la communautarisation de notre pays et la guerre menée par l'Islam sunnite radicale a abouti à ce que de jeunes français attaquent sur notre territoire des personnes du fait de leur profession ou opinion (les journalistes de Charlie Hebdo), de leur religion (les victimes juives de l'Hyper Casher) ou encore de leur appartenance à la Police Nationale ou Municipale. Ce constat objectif aurait dû enfin permettre un débat public sur l'ensemble des considérations qui ont pu amener notre pays dans cette situation. Mais en dépit de quelques prises de paroles fortes, dont celle de Manuel Valls à l'Assemblée le 13 janvier 2015, les discours de convenance ont très vite repris le dessus, bien aidés il est vrai par la très habile utilisation du concept intimidant d'islamophobie par tous ceux qui souhaitent interdire un débat réel sur les conditions d'intégration de l'Islam en France

La jeunesse française, ennemie de l'intérieur?

Il serait urgent de voir les intellectuels de la communauté musulmane française dire haut et fort que le moment est venu pour cette religion de rompre le lien entre ce qui relève d'une part du spirituel, c'est-à-dire de la croyance de chacun et de la sphère privée, et d'autre part du temporel, c'est-à -dire de la politique et de l'organisation sociale.

Bernard Godard, ancien haut fonctionnaire et grand connaisseur de l'islam, souligne dans son ouvrage «la question musulmane en France» que l'Islam est devenu un régulateur social sur notre territoire. Ce n'est pas acceptable: dans la République française, c'est le rôle de la loi que de réguler les rapports entre les individus.

Dans cet esprit, il va de soi que les propos de Dalil Boubakeur sont une fois de plus empreints d'une grande ambiguïté. Mais l'ambiguïté est le lot de la prise de paroles de toutes les personnalités musulmanes depuis plusieurs années.

Les attentats de janvier nous renvoient une réalité qu'il n'est plus possible de nier: une partie de la jeunesse française, musulmane, contribue à la guerre menée notamment contre notre pays par l'État Islamique, au nom d'une idéologie qui est celle de l'Islam radical sunnite. Et si les individus immédiatement dangereux ne sont «que» quelques milliers -ce qui est en soit déjà considérable-, les réseaux sociaux et les retours de terrain des différents services de renseignement montrent que les sympathisants sont significativement plus nombreux.

Constater que notre Président de la République est incapable de nommer les choses et de parler de terrorisme islamiste est navrant, alors qu'il paraît au contraire essentiel de souligner que l'Islam est à la base de ces évènements, et que seuls des penseurs d'un Islam éclairé sont légitimes pour expliquer la distinction qui existe à leurs yeux entre la religion musulmane, qui est une affaire individuelle de conscience, et une vision idéologique et régulatrice de la vie sociale qu'il est désormais temps de condamner ouvertement. Or seuls les musulmans sont légitimes à opérer cette explication vitale.

À défaut d'une sortie rapide de cette ambiguïté récurrente, il n'est pas certain que notre corps social morcelé par le communautarisme ait la résilience suffisante pour résister à des attaques terroristes dont beaucoup hélas ne s'imaginent pas encore l'ampleur qu'elles pourraient prendre.

 

Extrait de l'entretien de Thibault de Montbrial du 19 juin 2015 dans Figaro Vox: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/06/19/31003-20150619ARTFIG00306-thibault-de-montbrial-une-fraction-de-la-jeunesse-francaise-combat-son-propre-pays.php

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