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Publié par Bob Woodward

Charlie est-il réac?

Le Premier Ministre, Manuel Valls, s'est emporté, jeudi dernier, contre les thèses défendues par Emmanuel Todd dans sans ouvrage Qui est Charlie? Sociologie d'une crise religieuse (Seuil), paru le 7 mai. Au lieu du magnifique sursaut collectif salué par la plupart des observateurs, le démographe perçoit dans les manifestations du 11 janvier, quatre jours après l'attentat qui a décimé Charlie Hebdo, un "flash totalitaire". Quels sont les points forts de son argumentaire?

Quatre mois après les manifestations post-attentats, l’historien et démographe Emmanuel Todd publie « Qui est Charlie ? ». Un livre réquisitoire contre une France pétrie de bonne conscience, qui a fait sécession de son monde populaire.

Il reste encore quelques écriteaux « Je suis Charlie » qui jaunissent aux murs des rédactions. Sur les réseaux sociaux, des crayons à papier décorent encore çà et là les profils Facebook. Quatre mois après les tueries de janvier, tout se passe pourtant comme si rien ne s’était passé, comme si le réservoir de l’indignation avait flambé d’un coup dans le noir de la nuit française, sans laisser aucune empreinte. Ni nouveau pacte républicain, ni fraternité régénérée, ni main tendue à une fraction de la jeunesse des quartiers socialement et mentalement désorbitée. Une pure orgie émotionnelle, infertile politiquement, et dont la seule efficacité tangible aura été de demeurer aujourd’hui encore spectralement menaçante pour ceux qui refusèrent de « marcher » – à tous les sens du terme.

Un rassemblement pour "le droit de caricaturer les plus faibles"

Au lieu de "l'élan magnifique" presque unanimement salué, selon Emmanuel Todd, le rassemblement du 11 janvier traduit "une perte de sang-froid". "Lorsqu'on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu - et même un devoir! -, et lorsque ces autres sont les gens les plus faibles de la société, on est parfaitement libre de penser qu'on est dans le bien, dans le droit, qu'on est un grand pays formidable. Mais ce n'est pas le cas, expliquait-il à L'Obs. Se moquer de soi-même ou de la religion d'un ancêtre est une chose, dit-il, mais insulter la religion d'un autre est une histoire différente". Blasphémer l'islam, c'est "humilier les faibles de la société que sont ces immigrants", juge le démographe.

Charlie est-il réac?

Un rassemblement dont étaient exclus les classes populaires

Ces quatre millions de Français ne sont pas représentatifs de la société française: "Beaucoup appartiennent à la classe moyenne, mais les jeunes de banlieue (dont beaucoup d'origine immigrée) et les classes ouvrières, eux, n'y étaient pas", constate Emmanuel Todd.

Une géographies des manifestations qui dessine deux France

La cartographie des manifestations réalisée par le démographe révèle une mobilisation du simple au double entre les régions historiquement républicaines et les régions de tradition catholique.

Paradoxalement, "ce sont les régions les moins républicaines par le passé qui ont le plus manifesté pour la laïcité", constate-t-il: les manifestants ont été en effet nettement plus nombreux dans la "France périphérique, historiquement antirépublicaine", celle des "catholiques zombies*", soit l'Ouest, une partie du Massif central, la région Rhône-Alpes, la Lorraine, la Franche-Comté. Ils sont bien moins nombreux dans "la France de tradition athée et révolutionnaire", le Bassin parisien et la façade méditerranéenne.

La fracture de la France des classes moyennes et celles des quartiers populaires

Le politologue fait également le constat d'une autre fracture, celle qui naît d'une "néo-République" qui n'aspire à fédérer que "sa moitié supérieure éduquée, les classes moyennes et les gens âgés". Le démographe déplore une double exclusion: celles des électeurs du FN, qui, en termes sociologiques signifie désormais l'exclusion des ouvriers, et celle des Français issus de l'immigration.

La crise religieuse des classes moyennes et le rejet de l'islam

Sur la relation de la France avec l'islam, Todd part du principe que la France des classes moyennes centristes est en état de crise religieuse. Elle se trouve "dans un état de vide métaphysique abyssal", qui explique en partie son "jeu pervers avec les musulmans pour se trouver des boucs émissaires." Paradoxalement, dans cette ambiance de reflux du religieux, la France est "obsédée par les symboliques religieuses".

Charlie est-il réac?

La relégation des jeunes issus de l'immigration, à l'origine de l'attrait pour le radicalisme d'une minorité

Les inégalités dont sont victimes les immigrés et leurs enfants, "qui ne peuvent recevoir un enseignement suffisant et ne trouvent pas de travail en période actuelle de crise économique contribuent à l'attrait, pour une partie d'entre eux, du radicalisme du groupe Etat Islamique". "L'absence de perspective d'avenir est une des causes de l'aliénation de ces jeunes", analyse Emmanuel Todd. L'islam est devenu "le support moral des immigrés de banlieue dépourvus de travail."

La montée de l'antisémitisme

Dans le contexte d'une "société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien" et d'une économie à la dérive, dans laquelle on s'accommode d'un chômage à 10%, "on lance les minorités les unes contre les autres". "Les ouvriers 'de souche' marginalisés et maltraités s'en prennent aux milieux populaires arabes, les jeunes Maghrébins s'en prennent aux juifs et réciproquement".

L'historien est particulièrement inquiet de "l'antisémitisme des banlieues, "un fait nouveau et indiscutable." Selon lui, "la montée d'une passion religieuse islamophobe, dirigée contre une minorité, ne peut que raviver, inévitablement, toutes les passions religieuses et finalement cibler la religion des autres minorités, conduire donc à l'antisémitisme".

 

Charlie est-il réac?

Charlie est-il islamophobe?

Même s’ils ne méritaient évidemment pas de mourir, et que ces morts sont déplorables et choquantes, certains des journalistes et caricaturistes de Charlie avaient tendance à faire preuve d'islamophobie. Pas seulement irréligieux, anticléricaux et amateurs de blasphème. Cela, que nous l’aimions ou le détestions, c’était leur droit. Droit qui a été violemment et tragiquement nié par des terroristes, mais qu’aujourd’hui, dans le débat public, évidemment et heureusement, personne ne remet en cause sérieusement.

Puisqu'ils avaient tendance à faire preuve d'islamophobie, il n’est pas anodin, aujourd’hui, de choisir pour défendre la liberté d’expression, d’honorer la mémoire de ce journal-là : ce serait choisir, pour critiquer la peine de mort par exemple, non pas seulement de mettre en cause la manière honteuse dont on a exécuté un Pierre Laval, mais d’aller jusqu’à honorer sa mémoire en poussant tous les opposants à la peine de mort à assumer un « Je suis Laval » qui, espère-t-on, les répugnerait.

Un dessin a retenu mon attention : celui qu’Uderzo a fait pour rendre hommage à Charlie. Tout le monde a remarqué les fameuses babouches du terroriste qu’Asterix cogne virilement. Des babouches, alors que les terroristes français portent plus souvent des Nike Air, validant l’idée, qu’on retrouvait fréquemment dans les dessins publiés dans Charlie, par la synecdoque évidente babouches = arabe, que terroriste = arabe, et que donc, tous ces gens qui défilent pour Charlie aux côtés de politiciens colonialistes officiellement anti-arabes (pour certains clairement opposés à la liberté d’expression et réprimant durement les journalistes), le font directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, contre les Arabes, considérés entièrement comme des terroristes potentiels. Ou du moins le font-ils malgré cela.

De nombreuses images le corroborent, dont celles de l’enfant qui avoue, avant de se corriger, qu’elle est venue là pour manifester contre « les Ar… les terroristes ». Pourquoi s’en étonner ? Qu’est-ce qui pourrait aujourd’hui autant mobiliser ? Quelle est la passion française actuellement ? Quel est l’ouvrage qui a eu le plus de succès récemment ? Que raconte l’essayiste le plus populaire de France ? Et que raconte le romancier le plus médiatisé de la France actuelle ? Et que raconte le plus célèbre et le plus récent des recrutés à l’Académie française ?

Dès lors le « Je suis un Charlie » signifie bien « Je suis un Français », un « blanc » plutôt. Oui : « je suis un blanc », ce qui n’a rien de honteux en soi naturellement, mais quand c’est un blanc cognant joyeusement sur un porteur de babouches, assimilé implicitement à un envahisseur (par analogie avec les habituelles sandales romaines que viennent ici remplacer les babouches), alors « Je suis un Charlie » signifie : « je suis blanc et j’emmerde les Arabes »...

Charlie est-il réac?
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