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Publié par Bob Woodward

Le Pakistan, pays des impurs

La décision d'Islamabad provoque la colère de la France, des États-Unis et de l’Inde. Le Pakistan a libéré le cerveau présumé des attentats de Bombay, qui avaient fait 166 morts en 2008. Zakiur Rehman Lakhvi, âgé d'environ 55 ans et considéré par l'Inde comme le cerveau du raid sanglant contre plusieurs sites de Bombay, dont un hôtel de luxe, a été libéré sous caution entre jeudi soir et vendredi matin, ont annoncé deux responsables pakistanais sous couvert de l'anonymat. Il faisait partie des sept suspects inculpés et incarcérés depuis 2009 au Pakistan en liaison avec ces attaques.

«Nous avons reçu les documents permettant sa libération jeudi soir, et il a été libéré de la prison d'Adiala», proche de la capitale Islamabad, a déclaré un responsable de l'administration pénitentiaire pakistanaise. Cette libération a été confirmée par un haut responsable de la Jamaat-ud-Dawa (JuD), une influente organisation islamiste pakistanaise soupçonnée par l'Inde d'être liée aux attentats de Bombay et qui défend Lakhvi. «Il a été libéré et se trouve dans un lieu que nous ne pouvons pas révéler pour raisons de sécurité», a ajouté ce responsable.

La libération sous caution de Lakhvi avait été ordonnée à plusieurs reprises ces derniers mois par la justice pakistanaise, au fil d'une saga politico-judiciaire qui pèse sur les relations entre le Pakistan et l'Inde. La diplomatie indienne a toujours condamné ces décisions, même si celles-ci ne s'étaient jusqu'ici jamais concrétisées. En décembre dernier, un tribunal pakistanais avait autorisé sa libération, mais les autorités locales avaient refusé de le relâcher. Après des pressions de l'Inde, la justice pakistanaise avait ensuite ordonné sa détention, puis sa libération, et à nouveau sa détention, dans une sorte de ping-pong judiciaire.

Le Pakistan, pays des impurs

La France exprime son «indignation»

Jeudi, quelques heures avant la libération, la Haute Cour de Lahore (est) avait «suspendu l'ordre de détention» de Lakhvi et «autorisé sa libération après le versement de deux cautions d'un million de roupies chacune», soit environ 20.000 dollars au total (18.600 euros), selon son avocat, Rizwan Abbasi.

La remise en liberté de Lakhvi constitue «une annonce très décevante» et «une insulte aux victimes de l'attaque de Bombay», a réagi le porte-parole du ministère indien de l'Intérieur dès vendredi après-midi. Il a appelé la communauté internationale à «sérieusement prendre note du double langage du Pakistan sur le terrorisme». Les États-Unis se sont dit «gravement préoccupés» par cette décision, jugeant que les «attaques terroristes étaient une insulte à la sécurité et à la sûreté collective de tous les pays», selon les propos du porte-parole du département d'Etat Jeffrey Rathke. De son côté, la France, par la voix de son président François Hollande, a exprimé son «indignation» face à cette libération, remerciant le premier ministre Narendra Modi de sa «solidarité» avec la France lors des attentats de Paris en janvier dernier «De la même manière, j'exprime auprès de vous mon indignation chaque fois qu'un terroriste peut être libéré alors même qu'il a une responsabilité dans un acte abominable», a indiqué François Hollande qui recevait vendredi Narendra Modi à Paris. Il est vrai que la France venait de vendre 36 avions Rafale à l’Inde…

L'Inde accuse le Lashkar-e-Taïba (LeT), branche armée de la JuD, une organisation caritative réputée proche des services secrets pakistanais, d'avoir perpétré les attentats de Bombay. Sept ans après, ces attaques continuent de peser sur les relations entre les deux pays, l'Inde accusant le Pakistan de faire traîner les procédures judiciaires, le Pakistan lui répondant qu'elle n'a pas fourni les preuves nécessaires pour juger les accusés. En décembre denier, Modi avait déjà vivement réagi à l'ordre de libération de Lakhvi, déplorant «un choc pour tous ceux qui croient en l'humanité».

Nés de la sanglante partition de l'empire britannique des Indes en 1947, l'Inde et le Pakistan se sont livrés plusieurs guerres depuis, notamment pour le contrôle de la région montagneuse du Cachemire, dont ils administrent chacun une partie. L'Inde accuse depuis longtemps le Pakistan de jouer un «double jeu» vis-à-vis du terrorisme en soutenant clandestinement des groupes armés islamistes anti-indiens, à commencer par le LeT au Cachemire.

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Une terreur organisée

La terreur et le même sentiment d’impuissance face à l’acharnement cruel des talibans ont dominé les réactions de millions de Pakistanais, éberlués par le chagrin et la douleur après l’effroyable attaque, en décembre 2014, d’une école à Peshawar (nord-ouest) qui a fait 148 morts, dont 132 élèves sans défense et plusieurs de leurs enseignants. Nombre d’observateurs critiquaient les manquements des puissants services secrets pakistanais qui n’ont pas réussi à anticiper et déjouer une attaque d’une telle ampleur. «L’armée s’est targuée d’avoir mené des opérations bien renseignées contre les terroristes ces derniers mois, mais on vient pourtant d’assister à un échec spectaculaire des services de renseignements à Peshawar», déplore ainsi un éditorial du quotidien Dawn suite à cet attentat. Depuis juin 2014, l’armée pakistanaise mène une opération aérienne et terrestre majeure dans plusieurs zones tribales du nord-ouest du pays, bastions du Mouvement des talibans du Pakistan (TTP). Selon l’armée, les combats ont fait des milliers de morts côté rebelles, les affaiblissant incontestablement et désorganisant le mouvement. Ainsi, à travers l’attaque de cette école publique de Peshawar, gérée par l’armée, le TTP - dirigé par le mollah Fazlullah, qui avait commandité l’attaque contre la jeune Prix Nobel Malala Yousafzai - a dit avoir voulu «venger» ses morts et faire ressentir cette même souffrance aux familles de militaires… L’année 2014 a vu se succéder plusieurs attaques spectaculaires démontrant les motivations intactes des talibans, comme l’attentat contre l’aéroport international de Karachi ou celui commis à la frontière indienne lors d’une cérémonie de relève de la garde (55 morts). Les mêmes inquiétudes et un malaise certain s’étaient faits sentir en 2011, après que le terroriste le plus recherché au monde, Oussama ben Laden, eut été découvert vivant et bien portant depuis des années à quelques heures de route seulement d’Islamabad…

Le Pakistan, pays des impurs

Négligence de la classe politique pakistanaise

Les critiques pleuvent sur le gouvernement de Nawaz Sharif, accusé d’avoir largement négligé d’élaborer une véritable stratégie de contre-terrorisme depuis son arrivée au pouvoir en 2013. «Un bon point de départ serait que l’Etat reconnaisse enfin qu’il n’a pas de plan pour lutter contre le problème du terrorisme dans sa globalité. Le déni ne pourra conduire qu’à de pires atrocités encore», déplore ainsi l’éditorial de Dawn. Cette nouvelle approche des autorités pakistanaises, urgemment nécessaire, est d’autant plus difficile à mettre en place dans cette région (Pakistan, Afghanistan, Inde) car elle baigne dans le conflit depuis des dizaines d’années.

Une partie de la population pakistanaise s’est radicalisée et a subi l’influence du discours de mouvements extrémistes que les gouvernements successifs ont laissé prospérer. Par négligence ou parce que ces groupes servaient les intérêts troubles et controversés d’une partie des services secrets dans leur lutte contre l’ennemi de toujours, l’Inde, et pour garder une prise sur l’Afghanistan voisin. Nombre de leaders politiques ont toléré, voire soutenu, ces dernières années les extrémistes à des fins électoralistes. Ainsi, pour le quotidien Dawn, «les opérations militaires dans les zones tribales et de contre-terrorisme dans le reste du pays» ne résoudront pas totalement le problème «tant qu’on ne combattra pas les racines idéologiques de l’insurrection et son influence au sein de la société».

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Porosité des frontières

Face aux critiques et à l’émotion immense, les plus hautes autorités du pays, réunies en comité de crise après avoir décrété trois jours de deuil national, ont pris, mercredi, plusieurs initiatives fortes. Le Premier ministre Nawaz Sharif a ainsi décidé de lever le moratoire instauré depuis des années contre la peine de mort pour les condamnés pour terrorisme, qui seront donc exécutés par pendaison. De son côté, le chef de l’armée, le général Raheel Sharif, s’est, dans un geste rare, rendu à Kaboul afin de rencontrer le président afghan, Ashraf Ghani, et discuter des problèmes sécuritaires dans la région frontalière. Des «renseignements primordiaux sur l’attaque de Peshawar ont été partagés» lors de cette rencontre, a précisé le service de presse de l’armée.

Cela fait des années que les mauvaises relations entre les deux voisins minent ces Etats et empêchent de régler l’épineuse question de la porosité de leur frontière, qui permet aux talibans afghans et pakistanais de se réfugier dans les montagnes au gré de leurs opérations. Depuis des mois, Islamabad réclame aussi à Kaboul de lui livrer le mollah Fazlullah, réfugié côté afghan.

Le TTP a publié des photos des six membres du commando de l’attaque de Peshawar, sans que leur nationalité ait été immédiatement déterminée. L’armée a affirmé que certains pourraient être ouzbeks, mais des survivants ont dit avoir entendu des terroristes parler arabe et pachtoun - du nom de l’ethnie majoritaire dans le nord-ouest du Pakistan. Alliés au TTP, les réseaux ultra-violents d’Al-Qaeda et du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) ont fait ces dernières années des zones tribales l’un de leurs principaux repaires dans le monde, où transitent toujours des jihadistes étrangers.

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Coopération difficile

«Durant de nombreuses attaques récentes, le TTP a utilisé des combattants ouzbeks», confirme Amir Rana, directeur d’un centre d’études à Islamabad, jugeant «probable» que certains aient pu être impliqués dans l’attaque contre l'école. Malgré l’opération militaire au Waziristan du Nord, «ces combattants savent comment se déplacer à travers le pays et entrer dans les villes : ce n’est pas un problème pour eux», estime Amir Rana. Nombre de membres du TTP et de jihadistes étrangers ont aussi trouvé refuge en Afghanistan depuis l’opération militaire, notamment dans les provinces frontalières de Kounar et du Nouristan, pour le moment inaccessibles à l’armée afghane qui n’y contrôle plus que quelques routes. D’où l’enjeu crucial d’une coopération sécuritaire sincère entre les deux pays.

Mais pour le chercheur, le sursaut doit venir dans un premier temps des institutions pakistanaises : «Gouvernement civil, armée, agences de renseignements doivent enfin s’accorder sur leurs stratégies de lutte contre le terrorisme, c’est un travail collectif.» Depuis plusieurs semaines, différents groupes terroristes pakistanais se réclament de l'organisation de l'Etat islamique, laquelle est très heureuse de pouvoir ainsi continuer son expansion.

L'organisation de l'Etat islamique (EI) se serait implantée dans la province pakistanaise du Baloutchistan, d'après un rapport du gouvernement local qui date du début du mois de novembre. L'EI est une marque internationale, qui permet aux branches locales d'avoir plus de poids dans le monde déjà surpeuplé du terrorisme.

Aux Etats-Unis, les services de renseignement relèvent aussi la présence symbolique plus que logistique de l'EI au Pakistan, où de nombreux groupes ont cherché à se placer sous sa bannière. Il y a des signes qui montrent que les dirigeants de l'EI sont conscients d'avoir un public au Pakistan et qu'ils veulent le flatter…

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