Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Garissa ou le symbole d'un échec étatique

 

148 personnes, dont 142 étudiants, ont été assassinées en quelques heures par un commando djihadiste, jeudi, à Garissa, dans la province nord-est du Kenya.

La province du Nord-Est, c’est un peu la banlieue de la nation. Le Kenya fertile, agricole de la province centrale, couronnée par le mont Kenya, prend fin tout près de là. Garissa est la porte d’un autre monde, plus aride, à la population composée d’une forte majorité de Somalis. Le vaste ensemble des Somalis est éparpillé entre plusieurs pays, résultat des découpages coloniaux : en plus de la Somalie, au Kenya, en Ethiopie et à Djibouti. Le Nord-Est actuel du Kenya a été pendant la période coloniale en partie arraché par les Britanniques à la Somalie italienne, province du Jubaland. Ce Jubaland, dans le Sud-Ouest somalien, a été envahi par le Kenya depuis 2011. La présence kényane dans cette zone frontalière devait permettre de constituer une zone tampon pour empêcher les incursions des Chabab au Kenya. Une administration locale a été placée à la tête de Kismayo, deuxième port de Somalie et « capitale » du Jubaland. C’est dans cette région qu’a évolué à une époque l’homme qui est soupçonné d’avoir organisé l’attaque de Garissa.


L’homme qui a conçu l’opération, selon les responsables kényans, serait Mohamed Kuno « Gamadheere », encore appelé cheikh Dulayadin, un Kényan somali, ancien enseignant de madrassa à Garissa, qui a rejoint les insurgés somaliens au début des années 2000 et a occupé des fonctions dans l’administration de la région frontalière du Jubaland, en Somalie, lorsque celle-ci était sous contrôle Chabab.

C’est une autre provocation sarcastique des djihadistes : avoir laissé le soin à un ex-enseignant ayant rejoint leur rang d’exterminer des étudiants. Or, l’université de Garissa est la seule à offrir un enseignement universitaire dans toute la province du Nord-Est, qui est aussi grande que la Grèce. Dans cette région pauvre et marginalisée du Kenya, l’activité principale demeure l’élevage, de plus en plus difficile en raison des sécheresses et de la multiplication des animaux. Elle est aussi peuplée majoritairement de Somalis. Quand aux réfugiés somaliens, ils se trouvent dans le grand camp de Dadaab, à une centaine de kilomètres seulement. Ensuite, c’est la frontière somalienne.

Ce même homme est suspecté d’avoir organisé, cette fois pendant les vacances de Noël, deux attaques successives et sanglantes plus dans le Nord, vers Mandera (ville-frontière avec la Somalie et proche de l’Ethiopie). Vingt-huit personnes (dont vingt enseignants qui prenaient leurs congés de fin d’année), avaient été allongées côte à côte sur le sol, puis exécutées. Quelques jours plus tard, les employés d’une carrière des environs étaient soumis au même traitement : tri entre chrétiens et musulmans, exécution des premiers. Trente-six morts, là aussi à la suite d’un tri sur des bases religieuses. Dans la foulée, tous les fonctionnaires avaient tenté de quitter la province du Nord-Est. Selon la règle en vigueur au Kenya, ces derniers ne peuvent être affectés dans la région d’où ils sont originaires. Les enseignants, médecins et infirmiers des hôpitaux publics, les policiers et autres fonctionnaires de l’administration qui sont basés à Garissa ou Mandera sont originaires d’ailleurs, et souvent, mais pas systématiquement, chrétiens (la religion majoritaire dans une grande partie du Kenya). Ces fonctionnaires, en décembre, ont voulu fuir en masse la province du Nord-Est. Même le tout-puissant syndicat des enseignants, le Kenya National Union of Teachers (KNUT – Syndicat national des enseignants), les y encourageait...

 

Garissa: à qui profite le crime ?

Un Etat en faillite

 

Le Président kényan Uhuru Kenyatta n'est pas lui-même exempt de toute faute voire de tout crime: il était poursuivi depuis 2013, entre autres, pour meurtre, viol et persécution suite à l'élection présidentielle de 2007. Un assassin à la rête de l'Etat kenyan ?

La Cour pénale internationale (CPI) a annoncé vendredi 5 décembre 2014 l'abandon des charges contre le Président du Kenya, Uhuru Kenyatta, accusé de crimes contre l'humanité. La procureure de la CPI, Fatou Bensouda, a expliqué dans un document officiel ne pas avoir assez de preuves « pour prouver, au-delà de tout doute raisonnable, la responsabilité criminelle présumée de M. Kenyatta ».

Cette annonce n'exclut pas pour autant « la possibilité de retenir de nouvelles charges contre M. Kenyatta », a-t-elle précisé. Uhuru Kenyatta s'est réjoui de l'abandon des charges, estimant que la CPI lui avait ainsi « donné raison ».

Garissa: à qui profite le crime ?

Des violences à répétition

Le chef de l'Etat kényan était poursuivi pour crimes contre l'humanité commis après l'élection présidentielle de décembre 2007. Les violences avaient fait 1 300 morts et forcé près de 600 000 personnes à fuir. Depuis, les victimes demandent justice.

Les juges de la CPI avaient donné un ultimatum d'une semaine au procureur pour trouver des preuves solides contre Uhuru Kenyatta. Ils avaient invité le procureur à retirer les charges de crimes contre l'humanité portées contre lui s'il n'était pas en mesure de présenter des preuves substantielles d'ici la date limite. Le procès avait été repoussé à plusieurs reprises pour les mêmes raisons.

 

Le vide-président William Ruto est également poursuivi avec le présentateur de radio Joshua Arap Sang pour meurtre et persécution. Son procès s'était ouvert le 10 septembre 2013 et le premier témoin a déposé la semaine suivante. Il a pu rentrer au Kenya pour gérer la situation de crise suite à l'attentat islamiste de Westgate en septembre 2013 qui a fait plus de 60 morts dans un centre commercial de Nairobi.

La CPI, qui a également proposé son aide afin de poursuivre les responsables de l'attaque dont le bilan s'élève à 67 morts, avait été critiquée par Uhuru Kenyatta qui n'a pas pu assister à l'Assemblée générale de l'ONU car son vice-président se trouvait alors à La Haye pour son procès.

Que dire alors d'un pays dirigé par des présumés coupables de crimes contre l'humanité ?

Les attentats à répétition que subit le Kenya depuis deux ans ne seraient-ils pas un bon moyen pour le Président Kenyatta et son vice-président Ruto de se maintenir au pouvoir et de faire l'unité nationale en période de crise? Qui donc mieux qu'eux pourraient bénéficier de ces crimes?


 

Garissa: à qui profite le crime ?

Commenter cet article