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Publié par CHEMS AKF

Daech utlise le terme “Hijra” pour inciter les jeunes occidentaux à venir en Syrie. Mais que signifie ce terme aux multiples connotations religieuses?

 

La hijra, «migration» d'inspiration religieuse, est un concept central de la pensée musulmane classique. Elle constitue aujourd'hui une des pierres de voûte de la réflexion du salafisme contemporain.

 

La hijra est un concept central de la pensée musulmane classique. Comme beaucoup d'autres, il est profondément polysémique. À ce titre, il constitue un outil tout à fait pertinent pour éclairer des pans importants des usages contemporains et passés du religieux dans le monde musulman. Parce qu'il suppose une mobilité, qu'il implique une définition de ce qu'est d'un point de vue théologique «l'espace musulman» (Dâr al-Islam) et son Autre («Dar al-Kufr» pour les uns [salafistes...], «Dâr al-Shahâda» pour les autres [Tariq Ramadan]), il est un des prismes théologiques pour comprendre le rapport à l'Occident et la définition du monde musulman chez ceux qui pensent ou organisent leur vie en fonction de ce concept.

La hijra est désormais une des pierres de voûte de la réflexion du salafisme contemporain, école de pensée théologique qui consiste à privilégier la lecture littéraliste sur les exégèses rationalistes et par un projet culturel «d'épuration» de la foi tel que pratiquée dans les sociétés musulmanes d'après l'âge d'or de la révélation et des premières générations musulmanes. Retracer l'histoire du concept permet de mieux comprendre autant l'ancrage historique profond de pratiques contemporaines présentes jusqu'aux banlieues françaises. Ce que dit la théologie islamique et les oulémas médiévaux et contemporains c'est que la hijra fut la réponse de la communauté musulmane face aux persécutions des païens mecquois. Il faut savoir qu'avant la hijra, les versets coraniques enjoignant au jihâd n'avaient pas encore été révélés. En d'autres termes, les fidèles ne disposaient pas de l'option du combat face à leurs oppresseurs, ils devaient donc faire preuve d'endurance ou émigrer («Quant à ceux qui ont émigré (hajârû) après avoir subi des épreuves (futinû), puis ont lutté (jâhadû) et ont enduré, ton Seigneur après cela, est certes Pardonneur et Miséricordieux.» Coran, sourate XVI, les Abeilles (an-Nahl), verset 110).

La Hijra vers l'Etat Islamique

Une histoire religieuse liée au Prophète

Dans un premier temps, un groupe de compagnons du Prophète émigra en Abyssinie en 615, où le souverain chrétien, nommé le Négus, leur accorda une sorte «d'asile politique», les sources musulmanes affirment que le Négus lui-même finit par embrasser l'islam. Quelques années plus tard, le 9 septembre 622, le Prophète Muhammad émigra en direction de l'Oasis de Médine. À la suite de l'émigration du Prophète, ce fut toute la communauté musulmane qui était désormais dans l'obligation de réaliser la hijraCeux qui ont fait du tort à eux-mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant: Où en étiez-vous? (à propos de votre religion) - Nous étions impuissants sur terre», dirent-ils. Alors les Anges diront: La terre d'Allah n'était-elle pas assez vaste pour vous permettre d'émigrer (fa-tuhâjirû fîhâ)? Voilà bien ceux dont le refuge est l'Enfer. Et quelle mauvaise destination!» Coran, sourate IV, les Femmes (an-Nisa'), versets 97-99.). Cette fois-ci, il ne s'agissait plus seulement d'échapper aux persécutions, mais aussi de contribuer à l'édification de l'État islamique, en le renforçant par l'émigration de combattants, de marchands, mais aussi d'intellectuels. C'est cette hijra, que l'on traduit en français par le terme Hégire, qui constitue le point de départ de l'ère musulmane. Si le concept de hijra peut désigner plusieurs types de migrations, c'est la hijra réalisée par le Prophète et ses Compagnons en 622, de La Mecque vers Médine, qui demeure le modèle par excellence. D'un point de vue terminologique, cette émigration fut un déplacement d'une terre de mécréance (Dâr al-Kufr), vers une terre d'Islam (Dâr al-Islâm). Cependant la hijra peut aussi se faire d'une terre d'Islam, vers une autre terre d'Islam, voire d'une terre de mécréance vers une autre terre de mécréance, ce qui fut le cas lors de l'émigration de 615 en Abyssinie, où le souverain ne s'était pas encore converti à l'islam.

Enfin, au-delà des aspects purement théologiques, d'un point de vue historique le concept de hijra varie sensiblement d'une époque à l'autre. Ainsi, au premier siècle de l'Hégire, la hijra signifie avant tout fuir un environnement hostile; cette signification évolue ensuite au cours des siècles suivants, durant la phase d'expansion du Dar al-Islâm à la suite des conquêtes. À cette époque, le terme muhâjirûn (litt. émigrés) ne désigne plus des réfugiés, mais des conquérants, s'installant dans les villes de garnison aux frontières de l'Empire. Le ralentissement des conquêtes et la perte de certains territoires vont contribuer à réintroduire la notion de refuge dans le concept de hijra.

La Hijra vers l'Etat Islamique

Une opposition Orient – Occident


Ainsi, à la fin du XIe siècle, à la suite de la chute de l'Émirat de Sicile, de nombreuses familles musulmanes prirent le chemin de l'exil afin de préserver leur foi. Quatre siècles plus tard, s'achève la reconquista de l'Andalousie menée par les Rois Catholiques. Durant cette période, le jurisconsulte Abû-l-'Abbâs al-Wansharîsî (1430-1508), basé dans la ville marocaine de Fès, rédigea une série de fatwas afin d'inciter les musulmans andalous à accomplir la hijra.

Hormis la chute de l'Andalousie, l'autre grande période de reflux du Dâr al-Islâm se déroule durant le déclin de l'Empire ottoman. De la fin du XVIIIe jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, de nombreux muhâjirûn affluèrent en provenance des provinces perdues d'Europe orientale, du Caucase et de l'Asie centrale. La plupart d'entre eux s'installèrent dans la Turquie actuelle, mais d'autres, principalement des Circassiens (Tcherkesses), s'établirent également dans la zone levantine de l'Empire ottoman, à Amman, Jarash ou dans les montagnes du Hauran. Au XXe siècle, le mouvement de hijra continue, mais avec l'instauration de la République laïque le terme muhâjîr (muhacir en turc), est remplacé en 1935 par le néologisme göçmen, exempt de connotations religieuses. Sans doute faut-il rappeler ici que Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938) lui-même, fondateur de la République et maître d'œuvre de la laïcisation autoritaire de la Turquie, fut lui-même un muhâjir/muhacir originaire de Salonique. À la même époque, au début des années vingt se développe un mouvement d'émigration des musulmans indiens vers l'Afghanistan, qui se soldera cependant par le retour d'une grande partie d'entre eux. Cependant, cet échec annonce la hijra massive qui se déroulera lors de la création du Pakistan en 1947. Ainsi, les réfugiés indiens qui s'installèrent dans le nouvel État furent tous désignés sous l'appellatif de muhâjirûn. Bien que ces derniers appartiennent à diverses ethnies et proviennent de différentes régions indiennes, ils constituent néanmoins une seule et même communauté au sein de la société pakistanaise.

 

L'écrasante majorité des musulmans occidentaux (convertis ou d'origine immigrée) candidats à la hijra appartiennent au courant salafi. Au sein de ce courant salafi, on compte de nombreux groupes se référant à des oulémas basés dans la péninsule arabique. La plupart des salafis français, britanniques et américains se réfèrent principalement au shaykh Rabî' Ibn Hâdî al-Madkhâlî. Ce dernier prône la soumission politique aux régimes les plus autoritaires du monde musulman, pour peu que ces derniers s'affilient à la religion musulmane. À partir de là, il est évident que ses adeptes se soucient exclusivement des questions liées à la pratique quotidienne et qu'ils sont totalement indifférents au contexte politique de leur pays d'accueil.

 

Tout au long de l'histoire, les théologiens musulmans ont élaboré de multiples définitions du Dâr al-Islâm. Certains oulémas ont estimé qu'une terre ayant été à un moment soumise à une autorité islamique, demeure pour l'éternité terre d'Islam (ce qui ferait aujourd'hui de plusieurs villes du sud-ouest de la France des terres d'Islam!...jusqu'à Poitiers?). À l'opposé, certains juristes estiment qu'un pays où la sharî'a n'est pas intégralement appliquée ne peut prétendre être qualifié de Dâr al-Islâm, quand bien même la majorité de la population se revendiquerait musulmane.

La Hijra vers l'Etat Islamique

Une vision salafiste

Pour revenir aux muhâjireen, les adeptes de la hijra, dont la plupart sont d'obédience salafiste, leur définition du concept de terre d'Islam dépendra de la tendance à laquelle ils appartiennent. Selon les madkhalistes la Tunisie de Ben Ali, bien qu'anti-islamiste, était un authentique Dâr al-Islâm, tandis que certains jihadistes considèrent que l'Arabie saoudite appartient au Dâr al-Kufr au même titre que les États-Unis ou Israël. Cependant ces conceptions purement théologiques sont souvent dépassées par la réalité.

Concrètement la plupart des jihadistes préfèrent largement vivre en Arabie saoudite plutôt qu'en Seine Saint-Denis, tandis que les madkhalistes, même d'origine tunisienne, se sont rarement installés en Tunisie durant le règne de Ben Ali. La hijra n'est donc pas envisagée comme un retour à leur pays d'origine: ils lui préfèrent les pays du Golfe ou encore l'Égypte. Ceci dit, certains estiment que la seule façon de réussir véritablement sa hijra, c'est de retourner dans le pays de leurs parents. En effet, jamais un Français d'origine marocaine ne sera expulsé du Maroc alors que son statut dans des pays étrangers est beaucoup plus fragile.

 

Actuellement, pour la plupart des jihadistes, il n'existe plus aucun Dâr al-Islâm. Selon eux, si aucun pays n'applique intégralement la sharî'a, alors la terre entière est un Dâr al-Kufr, y compris l'Arabie saoudite et les deux villes saintes, La Mecque et Médine. L'un des plus célèbres ouvrages du corpus jihadiste contemporain est d'ailleurs un traité intitulé al-Kawâshif al-jalliyya fi kufr ad-dawla as-sa'ûdiyya (Le dévoilement manifeste de la mécréance de l'État saoudien). L'auteur de cet ouvrage, Abû Muhammad al-Maqdisî, un shaykh jordanien d'origine palestinienne, y expose les trois éléments justifiant le takfir (l'exclusion de la sphère de l'Islam) de cet État: l'alliance militaire avec les États unis (notamment depuis la guerre du Golfe), la participation saoudienne aux institutions internationales (l'Arabie saoudite étant un membre fondateur de l'ONU) et enfin le recours de plus en plus systématique au droit positif dans le système judiciaire saoudien. En France les salafistes rigoristes utilisent les forums de discussion francophones afin de justifier un déménagement en France d'un quartier non-musulman vers un quartier à «majorité musulmane» qui est présenté comme une hijra. Plus surprenant, les installations dans les petites villes de province, où résident relativement peu de musulmans, mais jugées moins permissives que les grandes villes, sont parfois qualifiées de hijra par les internautes.

La Hijra vers l'Etat Islamique

La Hjra et l'Etat Islamique

 

Il semblerait que le phénomène de la hijra ait véritablement débuté entre 1999 et 2000. Jusqu'à cette date, les déplacements de salafistes français à l'étranger ne concernaient qu'un nombre de personnes très limité et se bornaient à une formation théologique. Avec la mondialisation, le développement des télécommunications et l'abaissement des prix du transport aérien, les voyages de jeunes salafistes vers le monde musulman se sont très vite multipliés. L'existence au Caire d'un nombre impressionnant de centres, dispensant des cours d'arabe de qualité à un prix modique, a très vite attiré de nombreux salafistes occidentaux. Ces derniers, détenteurs de passeports européens ou américains, obtinrent donc sans trop de difficultés des titres de séjour de longue durée en Égypte. En outre, leurs capacités à mobiliser diverses ressources économiques allaient leur permettre de conserver un niveau de vie élevé, dans un pays où plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. C'est dans ce contexte que nombre d'entre eux commencèrent alors à envisager la hijra, non comme une utopie discursive, mais comme une réalité. Parmi les multiples formes contemporaines d'expression «active» de la religiosité musulmane, seul le salafisme exhorte ses partisans à réaliser la hijra. Ni les Frères Musulmans, incitant leurs membres à s'intégrer au sein des sociétés occidentales afin d'étendre leur influence, ni les adeptes du mouvement prosélyte Tablîgh ou des confréries soufies (parfois plus dynamique en Europe que dans leurs pays d'origine) ne souhaitent voir leurs disciples s'installer à l'étranger.

 

Sur le plan rituel, le nouveau calife Ibrahim de l'Etat Islamique, de son nom de guerre Abou Bakr al-Baghdadi, cumule avec autorité pouvoir politique et spirituel sur l’ensemble des musulmans de la planète. Une posture qui le hisse au rang de supérieur hiérarchique du Roi d’Arabie, le gardien des lieux saints de l’Islam (la Mecque et Médine), d’Ayman Al Zawahiri, le successeur d’Oussama Ben Laden à la tête d’Al Qaida ainsi que du président de la Confédération mondiale des oulémas musulmans, Youssef al-Qaradawi. Une belle audience califale en perspective ! Si les précédents califats ont eu pour siège des métropoles d’empire – Damas, Bagdad, Le Caire (Fatimide) et Constantinople (Ottoman) –, le dernier venu a établi son pouvoir dans une zone quasi désertique à proximité toutefois des gisements pétroliers générateurs de royalties, les nerfs de sa guerre. De même, sur le long chemin du djihad, des Émirats islamiques ont été institués au Kandahar (Afghanistan), à Falloujah (Irak) et au Sahel, mais aucun n’a jamais songé à choisir Jérusalem pour capitale. Le djihad en tant que libération des lieux saints est bien loin des préoccupations de ces guerriers...mais leur appel à la Hijra est entendue par de nombreux Français qui rejoignent ce nouveua terrain d'opération: 92 Français sont morts en Syrie depuis le début du conflit! Une Hijra suicidaire...

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