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Publié par Bob Woodward

Les talibans ont attaqué une école à Peshawar (Pakistan) et tué plus de 140 personnes. L'assaut a été revendiqué par le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), la principale fédération de groupes rebelles islamistes du pays. Ils combattent le gouvernement d'Islamabad, dans une guerre civile qui a fait en dix ans entre 40 000 et 50 000 morts. D'autres groupes talibans (le réseau Haqqani ou le groupe Gul Bahadar) combattent, eux, en Afghanistan, contre l'armée afghane et les troupes de l'OTAN.

Le TTP

Le TTP est l'un des héritiers du mouvement taliban né dans le nord du Pakistan, à la suite de l'invasion russe de l'Afghanistan (1979-1989) et qui mit un terme à la guerre civile qui avait suivi la chute du gouvernement communiste de Kaboul en 1992. C'est un mouvement insurectionnel pachtoune, ethnie minoritaire au Pakistan, majoritaire en Afghanistan. Il est né en 2007 d'une radicalisation contre l'Etat pakistanais, tenu pour « traître » en raison de sa collaboration avec les Américains dans la « guerre contre la terreur » lancée après le 11-Septembre. Il réclame notamment l'instauration de la charia au Pakistan.

Le TTP est basé dans les zones tribales pachtounes, part montagneuse du nord-ouest du Pakistan, frontalière de l'Afghanistan. En 2009, le groupe a été chassé de la vallée de Swat par l'armée, puis du Sud-Waziristan (au sud des zones tribales). Il s'est depuis concentré dans son bastion du Nord-Waziristan. Dans cette région cohabitent le TTP, des djihadistes internationaux liés à Al-Qaida et des talibans opérant en Afghanistan. L'armée pakistanaise est liée aux mouvements talibans. Ses services de renseignement (ISI) n'ont jamais hésité à utiliser divers groupes djihadistes pour servir les intérêts stratégiques du Pakistan en Afghanistan ou en Inde. Ainsi, les talibans afghans du mollah Omar – probablement refugié à Quetta (Balouchistan pakistanais) – ou du réseau Haqqani, basé dans le Nord-Waziristan, sont toujours proches des services pakistanais. D'autres factions talibanes, pakistanaises celles-là, ont conclu un pacte de non-agression mutuelle avec l'armée.

C'est ce qui explique pourquoi, durant des années, l'armée avait rechigné à attaquer le Nord-Waziristan, malgré les demandes répétées des Etats-Unis. Ces derniers lancèrent en 2008 leur propre campagne intensive de bombardements de la région par drones, sans coordonner leurs frappes avec Islamabad.

Mais le TTP présente un cas particulier car, contrairement aux groupes précédents, il s'est attaqué frontalement au cœur de l'Etat pakistanais et de son armée. Ses attentats déciment les rangs des soldats. L'armée le tient pour un « ennemi du Pakistan » manipulé par des forces étrangères…et ils ont raison !

 

Les vraies raisons

Les raisons qui poussent les Etats-Unis à faire des guerres sont d’ordre économique. Tous les Présidents, démocrates ou républicains, voient leurs campagnes financées à coup de millions de dollars par l’industrie de l’armement. Ce riche lobby attend bien évidemment une contrepartie : l’assurance que les dépenses militaires ne cesseront d’augmenter pour le profit de leurs heureux actionnaires.

Un lobby idéologique existe aussi. Des gens structurés entre eux, intelligents, influents, riches qui pensent réellement qu’imposer les Etats-Unis comme leader du monde par la force est une bonne chose. Les membres de think thanks comme Project for the New American Century ne sont pas seulement persuadés du bien fondé de leurs idées mais ils sont paranoïaques. Ils sont intimement convaincus qu’ils doivent sans cesse attaquer pour ne pas être attaqués. Les paranoïaques sont des gens dangereux puisqu’ils pensent sincèrement devoir se défendre contre des dangers inexistants.

Tout cela est vrai pour toutes les guerres menées par les Etats-Unis. Cela n’explique pourtant pas pourquoi l’Afghanistan.

Perdu au milieu de nulle part ?

En grande partie désertique, parsemé de pierres, poussiéreux, l’Afghanistan est un pays magnifique par son aspect rude et inviolé. Mais l’Afghanistan est pauvre. Son sous-sol renferme bien des richesses non exploitées. Les mines de Badakhshan sont la première source de lapis-lazuli au monde ; on trouve aussi des gisements de saphirs, émeraudes et rubis, ainsi que d’autres pierres semi-précieuses aigues-marines, saphirs étoilés, etc....

L’exploitation des richesses naturelles du pays par un gouvernement soucieux du sort de ses citoyens pourrait sortir le peuple afghan de la misère. Toutefois au niveau macro-économique, ces richesses sont infimes et n’expliquent pas les dépenses colossales engagées dans la guerre. Si en Irak, les concessions pétrolières faites aux multinationales ont pu faire rentrer les Américains dans leurs frais, si je peux m’exprimer ainsi, la guerre en Afghanistan coûte et coûte bien plus que ce qu’elle peut rapporter.

Pourquoi vouloir à tous prix rester dans ce pays, somme toute, inhospitalier ? Pourquoi cette opération si peu rentable ?

L’hypothèse qui est la mienne est que l’Afghanistan n’est justement pas « perdu au milieu de nulle part ». Il a des frontières avec la Chine et l’Iran, avec le Pakistan et l’Ouzbékistan. Il est le cœur de l’Asie. Plus précisément l’Afghanistan est au centre de l’organisation de coopération de Shanghai.

L’organisation de coopération de Shanghai

La plupart des gens n’en ont jamais entendu parler. Pourtant en 2001 une organisation inter-gouvernementale régionale asiatique a été créée. La Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont pris la décision de coopérer ensemble.

Selon la charte de l’OCS, les missions majeures du bloc consistent à renforcer la confiance et le bon voisinage au sein des pays membres, développer la coopération dans divers domaines, surtout les domaines politique, économique, scientifique, culturelle, éducative, énergétique, du transport et de la protection de l’environnement, maintenir la paix et stabilité régionales, promouvoir la création d’un nouvel ordre politico- économique international caractérisé par la démocratie, la justice et la rationalité.

Un début qui ressemble à si méprendre aux débuts de l’Union européenne. Très vite d’autres pays s’associent au processus comme observateurs : la Mongolie (en 2004), l’Inde, l’Iran et le Pakistan (en 2005).

Imaginez si ces pays parvenaient à une entente économique, si la région connaissait une paix durable grâce aux traités d’entente entre les armées, s’ils avaient l’idée saugrenue d’une monnaie unique... Les puissances économiques les plus importantes de la planète, les pays émergents les plus dynamiques, se mettent ensemble et défient l’Occident. Sur son terrain, avec son arme : l’argent.

Si cela devait arriver, les économies américaines et européennes s’écrouleraient. L’émergence de l’organisation de coopération de Shanghai signifie ni plus ni moins que la fin de l’hégémonie occidentale telle que le monde la connaît depuis les Empires coloniaux. Le début d’un nouvel ordre politico-économique international, comme stipulé dans la charte.

C’est cela que les Etats-Unis et les Etats de l’Union européenne veulent à tous prix empêcher. Les empires sont prêts à tout pour ne pas s’effondrer. A livrer une lutte sans merci. C’est cette guerre-là qui se joue en Afghanistan.

Sur la carte l’Afghanistan est comme une tache au cœur de l’Asie. Le seul pays qui ne fait partie ni des membres ni des observateurs de l’Organisation de Shanghai. En plein milieu.

Ni les Américains, ni les Européens ne veulent gagner cette guerre. Ils ne cherchent même pas à remporter la victoire. Ce qui leur faut c’est un foyer d’instabilité permanent au cœur de l’organisation de Shanghai. Un facteur de déstabilisation de l’ensemble de la région. Une dictature amie qui accepte sur son sol des bases américaines et des missiles à portée de l’Iran, de la Chine, de la Russie, de l’Inde.

Un accord a déjà été signé entre le gouvernement afghan et les Etats-Unis pour la mise en place de bases militaires jusqu’en 2024.

Noam Chomsky, interrogé par de jeunes pacifistes afghans a propos du projet de bases américaines, a répondu : Sans aucun doute, le gouvernement américain a l’intention de maintenir un contrôle militaire effectif sur l’Afghanistan par un moyen ou un autre, par un Etat client avec des bases militaires, et le soutien à ce qu’ils vont appeler les troupes afghanes. C’est le modèle ailleurs. Ainsi, par exemple, après avoir bombardé la Serbie en 1999, les États-Unis ont maintenu une énorme base militaire au Kosovo, ce qui était le but des bombardements. En Irak, ils sont encore en train de construire des bases militaires, même si il y a une rhétorique à propos de quitter le pays. Ils vont faire la même chose en Afghanistan aussi…même après le départ officiel de leurs troupes.

Une hypothèse qui explique beaucoup de choses

Bien sûr ce n’est qu’une hypothèse, mais elle explique bien des choses. Elle explique pourquoi les Talibans ont continué à être financés par les Etats-Unis eux-mêmes, via le racket ou via l’Arabie Saoudite. Quand on veut gagner une guerre, on empêche son ennemi de recevoir le moindre dollar. On ne tolère pas qu’ils s’approprient les millions qui lui servent à continuer l’insurrection.

Cela permet aussi de comprendre pourquoi les milices n’ont pas été désarmées, pourquoi tous les Afghans ou presque peuvent circuler lourdement armés, pourquoi les criminels de guerre ne sont pas jugés. Aucun être sensé ne peut imaginer construire une paix durable dans des conditions pareilles.

Comment expliquer les milliards de dollars que coûte cette guerre perdue, les millions de dollars d’aide humanitaire qui n’ont pas empêché un tiers de la population afghane de vivre en-dessous du seuil de pauvreté absolue ? Pourquoi tout cet argent gaspillé, pour gagner les cœurs et les esprits ? Tout en Afghanistan semble incohérent. Sauf si on admet que le but n’a jamais été de gagner.

Les principaux acteurs de la pièce n’en connaissent pas le scénario. Les jeunes recrues américaines, abruties de jeux vidéo, croient à la guerre contre le terrorisme ; les rebelles afghans, perdus dans leurs clivages ethniques et leurs rivalités claniques ignorent que dans leur pays se jouent le sort du monde au 21ème siècle. Ni les uns ni les autres ne savent pas qu’ils sont tous là pour empêcher un nouvel ordre politico-économique international de voir le jour.

Et nous tous nous avons été trahis. Nous avons plaint les femmes afghanes, honni Ben Laden, pleurer les morts des tours jumelles... Nous avons posé la question de savoir quand cette guerre allait se terminer. La réponse est : jamais. Tout a été mis en place pour que cette guerre ne finisse jamais.

L’Afghanistan doit rester un foyer d’instabilité au cœur de l’Asie. C’est ce que veulent ceux qui agissent dans l’ombre et manipulent les opinions publiques. Tout a été prévu, calculé. Tout sauf la fatalité. La fatalité qui veut que l’Afghanistan soit le fossoyeur des Empires...

 

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