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Publié par Bob Woodward

Guerre civile en Europe

Un idéologue introuvable

Abou Moussab Al-Souri, de son vrai nom, Setmariam Nazar possédant la double nationalité syro-espagnole (par mariage), est un idéologue d'Al-Qaida "canal historique" et a théorisé sur la destruction des liens sociétaux en Europe. Il a toujours fait preuve d'une grande indépendance personnelle vis-à-vis de la direction du mouvement.

Seul détail gênant, depuis sa libérations des geôles syriennes en 2011 (il avait été "rendu" au régime de Bachar el-Assad par les Américains - qui l'avaient arrêté en 2005 - quand celui-ci était encore fréquentable), personne ne sait où il est passé. Ses théories vont à l'opposé de celles de Daech dans le cadre de la création d'un "État" islamique. Il jugeait cette façon de faire comme trop dangereuse car présentant une cible trop facile à frapper par les Occidentaux. Ayant une grande connaissance de l'étranger, il prônait la créations de cellules clandestines sans liens avec un commandement central pour ne pas se faire détecter. Ces cellules devaient pouvoir passer à l'action avec leurs propres moyens pour déclencher une guerre civile en créant des divisions entre les musulmans et les populations locales.

Daech, à la différence d'Al-Qaida "canal historique", ne possède pas (encore) de "réseau" à l'étranger. Cela dit, Al-Qaida "canal historique" a perdu beaucoup de ses contacts à l'étranger en dehors de ses mouvements affiliés (AQMI au Sahel, AQAP au Yémen, etc.). C'est pour cette raison que Daech lance des "appels au meurtre" via le net en espérant que des adeptes s'en inspireront. Daech qui "patine" sur le front syro-irakien depuis l'été, en particulier en raison des frappes de la coalition, de la résilience des Kurdes et de l'appui apporté par Téhéran (et le Hezbollah libanais) à Bagdad et à Damas, souhaite desserrer l'étau qui pèse sur lui en déclenchant des actions terroristes de par le monde. En dehors des mouvements qui lui ont fait allégeance en Libye, en Tunisie, en Algérie, au Liban, dans le Sinaï et en Extrême-Orient, il n'en a pas les moyens matériels et humains. En Occident, il est particulièrement démuni, ce qui explique son "appel dans le désert". Le problème réside dans le fait que des individus isolés trouvent dans la "cause" de l’État Islamique la raison de passer à l'action. Cette "cause" est différente de celle d'Al-Qaida car il existe aujourd'hui un véritable État islamique situé à cheval sur la Syrie et l'Irak. C'est du "concret". Les motivations des nouveaux adeptes sont souvent dictées par la volonté de venir à bout d'un mal-être personnel.

Daech cible beaucoup plus les étrangers qu'Al-Qaïda ne le faisait, et fait plus confiance à des "100% occidentaux" pour mener des actions. Pourquoi cette plus forte internationalisation ?

Daech ne s'en prend pas plus aux Occidentaux qu'Al-Qaida. De plus, il profite des combattants étrangers pour se fournir en "chair à canon". Il est en effet en sous-effectifs par rapport aux territoires qu'il tente de contrôler. Les djihadistes étrangers sont priés de ne pas repartir. Pour ce faire, leurs papiers leur sont confisqués dès leur arrivée. La rumeur court qu'une centaine auraient été exécutés car ils souhaitaient déserter. Il n'est toutefois pas impossible que quelques fanatiques puissent revenir et se lancer dans des attentats vengeurs.

Guerre civile en Europe

Le retour des idées d'Al-Qaida?

Al-Qaida "canal historique" souhaite créer un "califat mondial". Ses leaders savent que cela devrait prendre plusieurs générations. En Europe comme ailleurs, l'objectif est de créer le chaos qui devrait amener la destruction des sociétés en vigueur. Sur ce chaos, l'islam radical serait alors imposé comme la solution. Toutefois, cette organisation n'a plus les moyens nécessaires pour déclencher des attentats du type "11 septembre". Cela n'exclue pas des opérations de moindre importance mais pouvant être meurtrières du style des attentats de Londres. Ce qui est inquiétant, c'est la surenchère qui existe aujourd'hui entre Al-Qaida "canal historique" et Daech. C'est à celui qui fera parler le plus de lui. D'ailleurs, Al-Qaida qui n'a pas dit son dernier mot est en train de créer un État dans le nord-ouest de la Syrie. Son objectif est de faire la pige à Daech. Il va falloir aussi voir ce que va faire Al-Qaida en Afghanistan quand les talibans mèneront leur "offensive de printemps" qui pourrait voir, à terme, l'effondrement du régime en place à Kaboul. Les islamistes radicaux ne sont pas le KGB. Ils n'ont pas de techniques de recrutement en vigueur comme dans les services secrets. Al-Qaida se livrait essentiellement à du prosélytisme via des mosquées, des clubs sportifs et des associations. Cette phase semble terminée car les services de police surveillent particulièrement ces structures. Le principe pour recruter des activistes est de les valoriser personnellement en leur démontrant qu'ils sont "maltraités" par la société. Cette manière de faire est aussi valable pour d'autres mouvements contestataires ou séparatistes. Il n'y a rien de nouveau dans le monde révolutionnaire. D'ailleurs, si le salafisme-djihadiste disparaissait demain, d'autres mouvements révolutionnaires utiliseraient alors le terrorisme qui n'est, en fin de compte qu'un moyen de combat ("mouvement terroriste" ne veut rien dire. Il faudrait dire un mouvement idéologique, politique, religieux, sectaire, etc. qui "utilise" l'arme du terrorisme).

Guerre civile en Europe

Un nouvel ennemi?

Personne ne sait où il se trouve. Mais deux ans et demi après la mort d'Oussama Ben Laden, il dispose de nombreux atouts pour devenir le vrai patron du terrorisme post-Al Qaeda. Libéré, dit-on, en décembre 2011 par Bachar Al Assad, Abou Moussab al-Souri aurait quitté la Syrie. Mais pour quelle destination ? On évoque le Yémen, repaire d'Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (Aqpa). À moins qu'il ne soit resté dans son pays, nouveau ventre mou de la région. Incroyable cynisme du pouvoir de Damas qui aurait libéré à dessein un jihadiste confirmé en pleine guerre civile ? Voire.

Né en 1958 dans une famille de la petite bourgeoisie alépine, Souri, de son vrai nom Mustafa Setmariam Nasar, est un routard du jihadisme global. Étudiant ingénieur en mécanique de l'université d'Alep, il rejoint en 1980 un groupe militant émanant des Frères musulmans. Avec ses camarades, il assiste, impuissant, à la répression féroce du soulèvement armé de Hama, en 1982. Souri rumine depuis les leçons de cette défaite infligée par les troupes de Rifaat al-Assad, le frère du président syrien de l'époque. Dans ses écrits, le militant sans frontières naît à ce moment-là. Il part s'entraîner dans des camps secrets en Jordanie puis en Égypte. Ceinture noire de judo, cet homme charpenté détonne avec sa barbe et ses cheveux roux, ses yeux verts. Pratique pour se fondre dans la foule à Londres, où il a vécu au mitan des années 1990.

Auparavant, Souri était en Andalousie, terre mythique des conquérants musulmans, où il est arrivé en 1985. Il épouse Elena Moreno, une ancienne gauchiste qui se convertit à l'islam et avec qui il a quatre enfants. Dans un milieu plutôt macho, Souri cultive les attentions galantes. Un ami barbu s'en étonne. Il répond : "Nous, les Syriens, savons y faire." Sur place, il entre en contact avec d'autres jeunes islamistes. Il rencontre le "chef d'Al-Qaïda en Espagne", Abou Dahdah, et un certain Tayssir Allouni, futur journaliste à Al-Jazira. Naturalisé espagnol, Souri est désormais libre de ses mouvements. En 1994, il s'installe à Londres, s'impose comme l'un des leaders de la diaspora islamiste et devient l'un des responsables de la revue Al-Ansar, dirigée par le Jordanien Abou Qatada.

Mais déjà, Souri lorgne l'Asie centrale. Il a déjà voyagé au Pakistan et en Afghanistan dès 1987. Il aide à organiser des camps d'entraînement pour les moudjahidine lancés contre l'occupation soviétique, notamment ceux du Palestinien Abdallah Azzam, l'un des idéologues qui influencèrent Ben Laden. Véritable "architecte du jihad global", selon l'ouvrage de référence que lui a consacré le chercheur norvégien Brynjar Lia, il est un "dissident, un esprit critique, un intellectuel au sein d'un courant idéologique où l'on s'attendrait à trouver plutôt de l'obéissance". Le livre où il expose sa doctrine, Appel à la résistance islamique mondiale, publié sur internet en décembre 2004, peut être lu comme une critique argumentée de la stratégie de Ben Laden.

Guerre civile en Europe

Une bible de djihadisme

Cette bible du jihadiste (1 600 pages) peut sembler répétitive. C'est en réalité un redoutable manuel d'endoctrinement dont se seraient inspirés des personnages aussi divers que le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, le Français Mohamed Merah ou les frères Tsarnaev, Américains d'origine tchétchène auteurs présumés de l'attentat de Boston en avril 2013, et même le Norvégien Anders Behring Breivik. Souri expose une théorie à rebours de celle d'Al-Qaïda, dont il prédisait la logique suicidaire. Dès son retour en Afghanistan en 1998, il s'était opposé à la stratégie du terrorisme spectaculaire. Dans un courriel au chef d'Al-Qaïda en 1999, retrouvé à Kaboul fin 2001 par des journalistes américains, il moque le goût affiché par Ben Laden pour les médias : "Notre frère a été contaminé par la maladie des écrans, des flashs, des fans et des applaudissements." Piquant, quand on sait que Souri a monté plusieurs interviews du Saoudien, dont celle avec Peter Bergen, de CNN, en 1997.

Instruite par la débâcle en Afghanistan, la stratégie de Souri s'appuie, elle, sur des individus ou de petites cellules qui pourraient se former et s'armer tout en restant indépendants. Seul moyen d'échapper à la surveillance et à la lutte antiterroriste. Pas d'organisation, pas de filière, pas de capture. "L'ennemi est fort et puissant, nous sommes faibles et pauvres. La guerre sera longue. Notre seule voie est celle d'un jihad révolutionnaire au nom d'Allah", écrit-il. Cette lutte culminant, dans ses fantasmes les plus fous, avec une guerre chimique ou des bombes à composants radioactifs sur le sol américain. "Une bombe sale pour un pays sale", s'amusait-il.

Abou Moussab al-Souri disparaît des radars

Au même moment, les États-Unis en font l'un des terroristes les plus recherchés, offrant une récompense de 5 millions de dollars (3,7 millions d'euros) pour sa capture. Réponse de Souri : "Je prie Dieu pour que l'Amérique regrette amèrement de m'avoir provoqué et poussé à la combattre par la plume et par l'épée." Mais c'est un homme aux abois qui écrit ces lignes. En novembre 2005, l'ISI (service de renseignement pakistanais) le capture à Quetta, capitale du Baloutchistan. Emprisonné à Rawalpindi, il est rapidement livré aux Américains. Souri disparaît des radars. Son nom n'apparaît pas dans les listes des prisonniers de Guantánamo. Comme d'autres "détenus de haute valeur", il est trimbalé entre les prisons noires de la CIA, comme la base secrète de Diego Garcia, perdue au milieu de l'océan Indien, avant d'être remis aux Syriens.

Le retour en force de ses anciens enregistrements vidéo et audio sur les forums jihadistes laisse à penser, selon les spécialistes du terrorisme, qu'il ne va pas tarder à réapparaître. Mais d'autres pensent au contraire que, après avoir passé plus de six ans entre les mains des services secrets les plus brutaux de la planète, Souri a perdu toute crédibilité aux yeux de ses anciens compagnons.

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