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Publié par Bob Woodward

Dabiq, le nouvel Inspire

Sam', Ta'ah, Jama'ah: écoute, obéis, et ne trahis pas. Voilà les trois mots d'ordre martelés dans le nouveau magazine de l'État islamique (EI) Dabiq paru sur internet en anglais pour appeler au djihad mondial. Pour son premier numéro intitulé «Le retour du califat», le journal en PDF donne la parole à Abou Bakr Ak Bagdhadi, désormais «calife Ibrahim», qui déclare l'avènement d'une nouvelle ère pour l'islam et renouvelle son appel aux musulmans du monde entier à venir soutenir le nouvel État islamique en Irak et en Syrie.

D'après la ligne éditoriale de Dabiq, il existe deux mondes: «le camp de l'islam et de la foi, et le camp de l'incrédulité et de l'hypocrisie». Dans un article, Amirul-Mu'minin, le Commandant des croyants et des fidèles, explique la division de ces deux univers: il y aurait d'un côté les musulmans et les mujahidin - ceux qui se battent pour leur religion - et de l'autre côté «les juifs, les croisés, leurs alliés, et avec eux, le reste des nations dirigées par l'Amérique et la Russie». Le message envoyé est clair: les Américains et le monde occidental sont les ennemis de l'État islamique. L'État islamique y déclare que les Nations unies iraient même jusqu'à refuser que «les gens affichent ouvertement leur religion… prétendant faussement que c'est pour le bien de la paix mondiale».

Dabiq, le nouvel Inspire

«Toute personne qui ose offenser l'EI sera punie»

Un court article, d'environ neuf lignes, titré «Ce que représente l'État islamique d'après l'ennemi», évoque les Américains. Le journal reprend un texte de deux «croisés américains», Dr. Douglas A. Ollivant, directeur chargé de l'Irak au Conseil de sécurité nationale aux États-Unis, et Brian Fishman, chargé de la recherche de lutte contre le terrorisme à la New America Foundation, intitulé: "la réalité de l'Etat islamique en Irak et en Syrie". Quelques extraits de cette publication, souvent sortis de leur contexte, illustrent les pages. Il n'y a aucun décryptage ou explication.

Une phrase terrible s'affiche ailleurs dans le magazine: «Il faut se concentrer sur le fait de provoquer la mort de l'ennemi, ou de lui infliger des blessures et des dégâts.» L'ordre des mots est capital. Ici, «la mort» est la première option face à l'ennemi, reléguant les dégâts ou les blessures au second plan.

Ce djihad prôné est présenté comme une délivrance face à l'oppression, et non comme une entreprise terroriste. Aux yeux de l'État islamique et de tous ceux qui lisent le magazine, après lalibération de Hawija le 28 juin, l'armée continue de libérer de plus en plus de territoires, consolider leurs acquis, et de gagner le soutien des masses. Ceux qui font acte de rébellion doivent être «disciplinés», sous-entendu tués. Les populations sous la coupe de l'EI sont forcées de lui apporter son soutien.

Une image vaut mieux que mille mots. Ça, Dabiq l'a bien compris: il n'y a pas une seule photo dans ces pages sans que n'apparaisse le drapeau de l'État islamique. S'il n'est pas brandi fièrement par un soldat venu «libérer» les oppressés des «croisés», il est planté dans ce qu'il semble être un champ de bataille, fraîchement bombardé. L'importance est aussi dans le détail: les véhicules. Pour chaque drapeau, il y a au moins une voiture venue libérer le peuple des oppresseurs, ou en route pour délivrer la population des «plus vils de tous les êtres humains» (sous-entendu les pouvoirs occidentaux). Il faut aussi remarquer l'absence de femmes dans ce magazine: aucune image, aucun article de femme. La seule référence à la gente féminine est une insulte qui la traite «d'idiote» car elle pose trop de questions

Dabiq, le nouvel Inspire

Les morts sources de publicité

Les corps sans vie peuplent les pages. Contrairement aux journaux occidentaux, les visages des victimes sont clairement à découvert, mais seulement s'ils se sont battus du côté de l'État islamique. Dans une des photos, on peut même apercevoir la main du photographe qui soutient la tête d'un combattant tué par les «impurs» pour montrer le crâne déformé sous l'impact d'une balle. Les rafidis (déserteurs) n'ont pas cet honneur, et leurs cadavres sont recouverts d'une simple bâche. Même les corps d'enfants morts durant une attaque du régime Nusayri à Rakkah, au centre de la Syrie, le 11 juillet, sont fièrement exposés pour montrer la cruauté de «l'agression» du régime ennemi de Bachar el-Assad. Des images de bébés avec la tête complètement ouverte sont inhabituelles dans la presse...

D'après Richard Barrett, ancien responsable britannique de la lutte antiterroriste, Dabiq cherche avant tout à présenter le «califat» comme une entité réelle et crédible. «Certaines techniques de publicité cherchent à soutenir votre choix plutôt que de l'inspirer, et c'est ici le même phénomène», explique-t-il à l'AFP. La date de la parution du prochain numéro est pour le moment inconnue.

La maquette du journal ressemble fortement à celle d'Inspire (le magazine diffusé par Al-Qaïda dans la péninsule arabique, rédigé en anglais, apparu en 2010 et piraté par les services américains en 2013). A travers ses 10 numéros, Inspire dont le format était attrayant, présentait aux djihadistes isolés des méthodes pratiques pour commettre par eux-mêmes des attentats, comme par exemple comment "incendier une voiture, en dix étapes".

Mais, selon certains experts, la ligne éditoriale de Dabiq est plus centrée sur l'idéal de construction d'un Etat fondé sur la charia (loi islamique) que sur l'incitation à l'action. "L'objectif n'est pas de pousser les jeunes musulmans occidentaux radicalisés à mener des attentats mais de les faire venir en Syrie", explique Peter Neumann, directeur du Centre international pour l'étude de la radicalisation, basé à Londres

Dabiq écrit le Washington Post, nous explique que le temps est venu de l'apocalypse, après des siècles de guerre sainte. Il décrit les combats en Irak et la Syrie et parle d'une guerre de civilisation. Objectif? " Envahir la péninsule arabique et Allah va nous permettre de la conquérir. Il sera alors temps d'envahir la Perse et Allah nous permettra de le faire. Enfin, il est temps d'envahir Rome, et Allah nous permettra de le faire. » Voilà en substance ce que l'on peut lire dans le deuxième numéro du magazine djihadiste intitulé "The Flood" ("L'inondation").

Dabiq: pourquoi ce titre? La bataille de Dabiq a tellement d'importance pour Daech qu'elle est en fait le titre de son magazine en ligne, édité en plusieurs langues. De quoi s'agit-il ? Dabiq est le nom d'un village situé près d'Alep au nord de la Syrie, proche de la frontière turque. Menacée par une horde "d'infidèles", l'armée des musulmans est décimée. Elle finit par triompher dans la cité syrienne de Dabiq, le 24 août 1516. Mais, comme nombre de hadiths, celui-ci compte plusieurs versions, dont l'une assure qu'après Dabiq (un jour) l'armée musulmane ira prendre... Constantinople, l'ancienne capitale de l'Empire chrétien d'Orient, de nos jours, Istanbul.

Dabiq, le nouvel Inspire

En langue française

Le magazine de Daech est publié aujourd'hui en langue française. Les numéros sont de plus en plus travaillés. Son numéro 3 est particulièrement soigné, la maquette est très travaillée, aérée, on trouve des encadrés et des notes. Un travail qui a été probablement effectué par des maquettistes francophones. De grandes ou de petites photographies illustrent son contenu. En tout, elle fait 42 pages et selon certaines sources, elle circulerait de la main à la main dans certaines banlieues.

D'après la ligne éditoriale de Dabiq, toutes éditions confondues, il existe deux mondes. "Le camp de l'islam et de la foi et le camp de l'incrédulité et de l'hypocrisie". La propagande d'Abou Bakr Al-Baghdadi (qui prend également le titre de Commandeur des croyants, Amir al-Mu'minin) est abondamment citée: "Ô Communauté Islamique, le monde est divisé en deux parties, en deux tranchées, il n'y en a pas de troisième, le camp de l'Islam et de la Foi, et le camp de la Mécréance et de l'Hypocrisie; le camp des Musulmans et des Moudjahid là où ils sont, et le camp des juifs, des croisés, de leurs alliés et, avec eux, toutes les nations de la mécréance et de ses religions dirigée par l'Amérique et la Russie et gouverné par les Juifs"

Et, pour Baghdadi, une nouvelle ère est arrivée "Un jour viendra où le musulman sera le maître, noble, respecté en tout lieu, il lèvera la tête et son honneur sera préservé et personne n'osera s'attaquer à lui sans être châtié et toute main qui s'approchera de lui sera coupé. Que le Monde sache qu'aujourd'hui est le début d'une nouvelle ère." Et d'ajouter aussitôt: "Alors écoute, Ô Communauté islamique, écoute et comprend, lève-toi et réveille-toi, le temps est venu de se libérer des chaînes de la faiblesse et de se soulever devant la tyrannie, devant les gouverneurs traîtres, les agents des croisés, des athées et les protecteurs des juifs."

Et comme une image vaut mieux que mille mots, le magazine regorge d'images. Pèle mêle: photos d'habitants souriants, récits multiples d'expériences et de combats, articles promettant un avenir meilleur... Il n'y a d'ailleurs pas une seule photo dans ces pages sans que n'apparaisse le drapeau de l'État islamique. C'est ainsi que Dabiq publie des photographies de moudjahid de l'EI, ils paradent avec leur drapeau noir sur des chars ou des véhicules blindés, devant une ou des foules en liesse, en Irak comme en Syrie. Dabiq publie aussi des cadavres de civils sunnites qui auraient été massacrés par des chiites ou de djihadistes tombés lors de combats.

Par exemple, le numéro 3 de Dabiq en langue française s'ouvre sur une photographie atroce, celle du journaliste israélien Steven Sotloff, juste avant qu'il n'ait été décapité, en septembre 2014. La terreur se lit sur son visage. Dans son avant-propos, Dabiq explique qu'après que les attaques aériennes américaines aient été officiellement commencées en Irak, l'Etat islamique aurait envoyé un message de mise en garde en menaçant d'exécuter James Foley (reporter-photographe américain assassiné le 19 août 2014), en réponse à ces attaques.

Dans les quelques lignes de propagande conspirationniste et délirante qui suivent, il est écrit : "Dans son discours du 20 août 2014, Obama a volontairement omis de mentionner Steven Sotloff, en montrant à nouveau à son peuple que l'intérêt numéro un du gouvernement américain est la notoriété d'Israël ainsi que de ses alliés, y compris les forces sionistes peshmergas (kurdes). Ils sont donc plus importants que les vies de ses citoyens."

Nous le voyons ici, Daech instrumentalise, ment et ne cache absolument rien des crimes qu'il commet.

C'est ainsi que dans l'édition française de Dabiq, nous voyons cette photographie : une tête décapitée a été placée en plein milieu de la quatrième marche d'un escalier, au milieu de ruines diverses. Il s'agirait selon Daech d'un "apostat". L'ultra-violence constitue la marque de fabrique du mouvement.

Dabiq, le nouvel Inspire

Des pros de la mise en scène

Les mises en scène de décapitation ou d'assassinats en masse, filmés en gros plan, ont pour but de terroriser ses ennemis dans la guerre psychologique. En interne, elles assurent aussi la cohésion du groupe, en montrant qu'il met ses menaces à exécution. Cette brutalité permet de maintenir une pression omniprésente et diffuse. Pour autant, Daech n'a rien inventé. Rappelons ici qu'en son temps, le souverain Mongol Gengis Khan s'amusait à élever des pyramides de têtes décapitées et toute notre histoire est marquée par des procédés et crimes violents et monstrueux qui ont tous le même but: semer la terreur.

Justement, dans une autre photographie, on voit des prisonniers, ils sont debout, terrorisés, le regard hagard. Ils vont être assassinés. Puis, on voit une quinzaine de djihadistes, puis dans une autre photo, une dizaine d'entre eux. Ils exécutent alors froidement une dizaine d'hommes qui sont à genoux avec la légende suivante : "Exécution des traîtres Chou'aytât" (de la Tribu des Chou'aytât). Un rédactionnel revient largement sur ce crime de guerre afin de tenter de l'expliquer. Selon Dabiq, ces clans (Chou'aytât) auraient accepté de se soumettre à Daech. Ils auraient ensuite rompu leur pacte parce qu'ils s'opposeraient à l'application de la Charia (Loi canonique islamique).

En réalité, ces textes s'adressent notamment et principalement à des musulmans ou à des convertis. C'est pour cette raison que Dabiq est truffé de récits multiples souvent décontextualisés, de commentaires farfelus, de versets trafiqués et/ou de hadiths (traditions relatives aux actes et aux paroles de Mahomet et de ses compagnons, considérés comme des principes de gouvernance personnelle et collective pour les musulmans que l'on désigne généralement sous le nom de "tradition du Prophète").

Au final, c'est là, la force terrifiante de Dabiq pensé et conçu comme un puissant outil de propagande. Leur cible ? Des jeunes ayant grandi avec Internet depuis leur prime enfance.

Dabiq, le nouvel Inspire

Qui sont les probables lecteurs de Dabiq?

Dounia Bouzar qui dirige le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI), explique dans un entretien (Libération, 14 septembre 2014) que les personnes qui sont endoctrinées par cette propagande ne connaissent pas le Coran et ne parlent pas l'arabe. "La majorité des candidats sont des convertis. Le phénomène de radicalisation est tellement extrême et rapide qu'ils sont parfois dans une dichotomie étonnante entre manger du porc et partir faire le djihad le lendemain." Ce que le politologue Asiem El Difraoui résume en une formule: "Aujourd'hui, Daech récupère plutôt les rejetons des sociétés occidentales, tels Mohamed Merah ou Mehdi Nemmouche: des jeunes en marge, des petits voyous, des gens largués cherchant un sens à leur vie.

Le mythe du salut est au cœur de cette imagerie apocalyptique et cauchemardesque: Daech fait croire à ceux qui le rejoignent qu'ils peuvent racheter leur conduite passée en devenant djihadistes. Récompense ultime: il promet un accès direct et immédiat au paradis si les recrues acceptent de participer à des attentats suicides". Exemple? "Flames of war", un documentaire de propagande de 55 minutes, filmé en HD avec un montage agressif, montre un djihadiste qui meurt... le sourire aux lèvres.

Car, la véritable révolution numérique pour ces groupes, comme l'explique Rania Makram, chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) du quotidien égyptien Al-Ahram (20 août 2014), est apparue avec les réseaux sociaux, en 2006. Selon elle, Daech a réussi à moderniser la propagande djihadiste. Le montage de son film intitulé "Le Choc des épées IV", avec des prises de vues aériennes, zooms, effets sonores, respecte même les codes du cinéma d'action.

Nous le voyons donc ici, Daech utilise avec une parfaite maîtrise les réseaux sociaux. Il s'agit là d'un puissant outil au service de leur cyber-guerre et cette propagande haineuse fait donc le tour du Web. Le djihad numérique a donc devant lui de nombreux et terrifiants boulevards.

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