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Publié par Bob Woodward

Plusieurs des monarchies du Golfe ont annoncé avoir mené depuis septembre 2014 des raids aériens contre l'organisation Etat islamique: l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn - qui abrite la Ve Flotte américaine. La Jordanie et le Qatar soutiennent la coalition mais n'auraient pas directement participé aux bombardements. Les Occidentaux se félicitent de donner une plus grande légitimité à leur intervention, qui évite ainsi d'apparaitre comme une attaque de l'Occident contre le Moyen-Orient. Mais la position des monarchies du Golfe, et tout particulièrement celles de l'Arabie saoudite, est particulièrement ambiguë.  

Un engagement à reculons

Les autorités religieuses saoudiennes ont beaucoup tardé à prendre position face aux djihadistes: le grand mufti cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh, a attendu le mois d'août - le jour de l'annonce de la décapitation de l'Américain James Foley-, pour qualifier Al-Qaïda et l'EI d' "ennemis numéro un de l'islam". Et le Conseil des oulémas, la plus haute autorité religieuse dans le pays, a mis en garde seulement la semaine dernière les Saoudiens tentés de se rallier à des groupes djihadistes. Au printemps dernier, l'Arabie saoudite avait classé l'EI comme organisation terroriste, au même titre que le Front al-Nosra syrien, et surtout que les Frères musulmans, groupe politique non djihadiste mais honni du premier cercle du pouvoir à Riyad.

Une politique étrangère guidée par l'obsession de contrer l'Iran

Obsédée par sa rivalité avec Téhéran, l'Arabie saoudite (29 millions d'habitants) est tétanisée par la crainte du retour dans le jeu régional du voisin persan (77 millions d'habitants). La monarchie, qui se considère comme un pivot du monde sunnite en raison de la présence des lieux saints les plus sacrés de l'islam sur son territoire, est un allié majeur des Etats-Unis depuis la mise au ban par l'Occident de la République islamique, il y a 35 ans. Riyad est obnubilé par le dégel amorcé entre l'Iran et les grandes puissances sur le nucléaire. Autre objet de dépit, le constat amer que l'intervention américaine en 2003 en Irak a abouti au renforcement de l'emprise de Téhéran sur son voisin à majorité chiite. C'est surtout pour contrer l'Iran, dont la Syrie est l'un des rares alliés du monde arabe, que Riyad a apporté son aide à la rébellion contre le régime de Bachar el-Assad.

 

Fragilités intérieures

Les autorités des pays du Golfe ont traîné des pieds face à Daech (le sobriquet en arabe de l'EI) afin de ne pas trop heurter une partie de l'opinion publique séduite par la spectaculaire progression du groupe djihadiste, à un moment de crise d'identité des sunnites dans la région. Les monarchies de la région ont toutes les raisons d'être inquiètes : l'EI compterait dans ses rangs, selon certaines sources, plus de 5000 combattants originaires des pays du Golfe, dont quelque 4000 Saoudiens -Il ne faut pas oublier que 15 des 19 kamikazes des attentats du 11 septembre 2001 venaient d'Arabie saoudite.

C'est pourquoi Riyad a tardé à s'engager militairement contre l'EI, alors que Washington a lancé ses raids contre les djihadistes dès le 8 août. La réaction ne s'est pas faite attendre: des pilotes saoudiens ayant participé aux raids contre l'EI en Syrie ont fait l'objet de menaces de mort sur les réseaux sociaux.

Une autre raison à ces hésitations réside dans les tensions internes aux différents cercles du pouvoir: contrairement aux apparences, les monarchies du Golfe ne sont pas monolithiques. Les rivalités au sein des différents cercles du pouvoir peuvent amener un prince à soutenir telle ou telle ONG qui reversera des fonds collectés aux Frères musulmans ou à des groupes salafistes qui ne sont pas en odeur de sainteté au sommet de l'Etat. Ce qui contribue à l'illisibilité de la diplomatie saoudienne.

Une légitimité contestée

L'alliance de l'occident avec les pays du Golfe comporte un autre paradoxe: celui de cautionner des régimes dont la tyrannie et la corruption sont en partie à l'origine de la radicalisation des laissés-pour-compte de ces contrées. Les groupes djihadistes considèrent d'ailleurs les dirigeants du Golfe comme des apostats.

Résultat, Daech peut donner à ses partisans le sentiment de fonder un "Etat" qui sonne la revanche de tous les sunnites du monde par son rejet de toute dépendance de l'Occident et des régimes qui lui sont plus ou moins soumis. L'EI a repris les vieilles rengaines d'Oussama Ben Laden qui voulait renverser les Saoud car ils avaient accepté des infidèles (les soldats US) en terre d'Islam lors de l'invasion du Koweït par l'Irak (1991). En effet, si Al-Baghdadi rejette le docteur al-Zawahiri, l'émir d'Al-Qaïda "canal historique" car il le considère comme un "planqué qui n'a jamais rien construit", il affirme haut et fort son respect envers Ben Laden. Cela ne lui coûte pas grand-chose car le "grand homme" est mort. On fait tout dire aux glorieux morts car ils ne sont pas là pour contester l'interprétation de leurs paroles. Ce n'est pas vrai que pour l'EI.

Après, c'est une question de querelles d'autorités religieuses. L'EI ne semble pas avoir les mêmes compétences que le royaume dans ce domaine. Reste le problème de la jeunesse qui peut être séduite par l' "odeur de victoires" que rencontre aujourd'hui de l'EI.

Déligitimer l’EI

Délégitimer l'EI aux yeux des sunnites ne pourra pas se faire en s'appuyant sur des leaders cooptés par l'Occident mais dénués de toute crédibilité au sein du monde musulman. La communauté internationale doit accepter que seuls des groupes islamistes dotés d'une réelle légitimité seront à même de parvenir à détourner de lui la partie de la population sunnite sur qui l'EI exerce un attrait.

La famille royale saoudienne tient le pays sous une poigne de fer avec un gant de velours depuis le déclenchement des révolutions arabes. A savoir que des financements sont largement accordés à la société civile pour étouffer dans l’œuf toute velléité de révolte. Les activistes djihadistes -et parfois leurs familles- sont impitoyablement pourchassés. Ils sont considérés comme des "déviants" par rapport à l'idéologie wahhabite. Les généreux donateurs sont priés de consacrer leurs œuvres charitables à d'autres objectifs. La minorité chiite est étroitement surveillée car elle représente une menace pour le royaume. Consciente du danger que représente l'État islamique pour sa survie politique, la gérontocratie saoudienne a adopté en début d'année une série de mesures drastiques. À la frontière irakienne, Riyad a édifié une épaisse clôture de 900 kilomètres pour empêcher toute incursion de combattants. Dans le domaine politique, les autorités saoudiennes ont placé l'État islamique sur leur liste des organisations terroristes et menacé de lourdes peines de prison (de 5 à 30 ans) tout citoyen s'engageant dans ses rangs. Sur le plan religieux, le grand mufti d'Arabie saoudite, Abdel Aziz Al-Cheikh, a déclaré que les djihadistes de l'État islamique et d'al-Qaida étaient l'"ennemi numéro un de l'islam".

Une manière de couper court aux accusations de duplicité des autorités religieuses saoudiennes. En effet, les djihadistes de l'État islamique s'inspirent du wahhabisme, une vision ultra-rigoriste de l'islam sunnite née au XVIIIe siècle en Arabie saoudite et diffusée dans le monde entier à grand renfort de pétrodollars. Ainsi, dans un article publié dans le quotidien saoudien Al Riyadh intitulé "la farce des fatwas", Hissan bin Ahmed bin Al al-Sheikh, membre de la famille du grand mufti, liste toutes les mesures radicales introduites dans le royaume depuis les années 1980. D'après lui, ces lois ont "miné la vie publique" et "glorifié une culture de la haine et de la mort" dans la société saoudienne, qu'il dit reconnaître dans l'État islamique.

 

Les revirements de l’Arabie saoudite

La duplicité saoudienne

Toutefois, l'idéologie prônée par l'État islamique diffère du wahhabisme saoudien. Le djihadisme est une hybridation de plusieurs doctrines et idéologies politiques et religieuses. Il emprunte au wahhabisme classique la rupture avec les non-croyants (al-wala' wa al-bara'), c'est-à-dire le fait que tout ce qui nous entoure est non croyant et que la seule interaction possible avec les non-croyants est la guerre ou la conversion. En revanche, l'idée de la renaissance de l'islam, qui passe par une réunification du monde musulman sous l'égide du califat, est complètement étrangère au wahhabisme, et puise ses racines dans les doctrines des Frères musulmans et du nationalisme inspiré des idées occidentales.

Les djihadistes saoudiens de retour du front syro-irakien ont tendance à rejoindre Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) au Yémen. En ce moment, ils sont en train de s'étriper avec les tribus al-Houhi proches des chiites qui se sont emparées de la capitale. Riyad compte les points. Une petite inquiétude tout de même : les Houthis se sont saisis du port d'Hodeida sur la Mer Rouge. Si, d'aventure, il venait à l'Iran l'idée d'y installer des batteries de missiles sol-mer, Téhéran pourrait décider, lors d'un mouvement d'humeur, de décréter la fermeture simultanée de la Mer Rouge (et donc du canal de Suez) et du Golfe persique. Cela inquiète au plus haut point Riyad, Washington, le Caire ...

Les revirements de l’Arabie saoudite
Les revirements de l’Arabie saoudite
Les revirements de l’Arabie saoudite

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