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Publié par Bob Woodward

 

 

Les fortins sahéliens

 

Après quelques hésitations, la France a décidé d'implanter une base avancée à Madama, dans le nord-est du Niger, à 200 kilomètres de la Libye, havre pour les groupes terroristes et les trafiquants. Ce déploiement vient compléter une ligne de «points d'appui» installés dans les pays de la bande sahélo-saharienne (BSS) sur laquelle est déployée l'opération Barkhane qui a succédé à Serval le 1er août 2014:  Tessalit au Mali, Atar en Mauritanie, et Faya au Tchad.

Qualifié de «temporaire», le nouveau poste avancé jouera un rôle important dans la lutte contre la menace djihadiste dans laquelle sont engagés les 3000 militaires français du dispositif «Barkhane», commandé depuis N'Djamena. La base est en effet située à proximité de l'«autoroute» du terrorisme et de la contrebande qui, via la passe de Salvador, sert à tous les trafics - hommes, drogues, et armes - entre la Libye et les pays de la bande sahélo-saharienne. «Nous sommes sur la frontière», confie-t-on dans l'entourage du ministre de la Défense, sans préciser si les forces françaises sont amenées à fouler le sol de la Libye.

Depuis leur sanctuaire, dans le sud d'un pays livré au chaos, les groupes islamistes transitent le long de la frontière algérienne ou empruntent des chemins plus à l'est. En visite à Paris, cette semaine, le chef d'état-major de l'armée nigérienne, le général Seyni Garba, a fait part aux généraux français de l'extrême difficulté à contrôler un espace aussi vaste. Au mois de septembre, les forces de «Barkhane» ont mené des reconnaissances dans cette région afin de déterminer l'implantation du «poste avancé» français. Le choix s'est porté sur Madama - site d'un ancien fort colonial français -, qui est en cours d'aménagement. Les «points d'appui avancés» de la BSS sont généralement censés accueillir un effectif de quelques dizaines d'hommes qui peut s'étoffer si besoin. À partir de là, «nous aurons à rejoindre les grands points de transit susceptibles d'être empruntés par les terroristes», a indiqué le colonel Gilles Jaron, porte-parole de l'état-major des armées (EMA).

Jean-Yves Le Drian alerte sur la menace que représente le sud lybien en soulignant le risque de «connexions» entre le front djihadiste du Sahel et celui du Proche-Orient. L'allégeance à Daech du groupe qui a tué Hervé Gourdel donne corps à cette menace. Mais pour de multiples raisons, agir reste un casse-tête. Chacun des pays voisins soutient des groupes différents et a des intérêts divergents en Libye. Une intervention militaire, exclue à ce stade par les puissances occidentales, risquerait de déstabiliser la région tout entière. Le ministre de la Défense était jeudi à Washington pour sensibiliser davantage les dirigeants américains aux enjeux du dossier libyen. C'est qu'au Sahel, à la différence de l'Irak, les Français sont en première ligne même si les États-Unis fournissent leur aide (drones, ravitailleurs, transport…). Par ailleurs, l'affaire Gourdel a souligné le caractère essentiel des contacts avec l'Algérie. Le mot d'ordre est “on collabore”, même si c'est sans enthousiasme du côté algérien…

 

La Françafrique, politique éternelle

Le candidat Hollande (comme le candidat Sarkozy d'ailleurs...) voulait refonder les relations de la France avec l'Afrique et tirer un trait sur le passé. Aujourd'hui, les impératifs sécuritaires orientent la politique internationale de la France.

Les blindés légers Sagaie ont remplacé les dromadaires des méharistes, mais le terrain est le même et la doctrine d’emploi des forces identique. Avec son nouveau dispositif sécuritaire au Sahel, en cours d’installation en ce second semestre 2014, la France renoue, bien malgré elle, avec son passé colonial. Comme autant de forts Saganne érigés pour faire barrage aux rezzous de la confrérie Sanoussiya venus – déjà – des confins du Fezzan, ce lointain successeur d’André Maginot qu’est Jean-Yves Le Drian pilote l’implantation d’une série de points d’appui militaires destinés à contenir les katibas jihadistes d’Aqmi et du Mujao dans leur sanctuaire du Sud-Ouest libyen. De la Mauritanie à Djibouti, ce sont plus de 6 000 hommes qui devraient être prépositionnés fin 2014, formant une sorte de cordon sanitaire sur la rive sud du Sahara avec pour mission d’être en permanence « au contact » et en capacité de se projeter, avec ou sans l’appui des armées locales.

Un redéploiement d’ampleur

C’est à N’Djamena, au Tchad, où stationne en permanence l’opération Épervier avec ses Rafale, ses Mirage 2000, ses avions ravitailleurs et de transport de troupes, que sera établi le centre de commandement de ce nouveau dispositif. Deux épicentres opérationnels sont d’ores et déjà établis sur deux théâtres en cours : Gao, au Mali, et Bangui, en Centrafrique, où se déroule la très délicate opération Sangaris. Tout le long du « front saharien », une série de points d’appui avancés, réminiscences des fortins d’autrefois, où ne stationnent que quelques dizaines d’hommes, ont été ouverts ou sont en voie d’être réactivés : Atar (Mauritanie), Tessalit (Mali), Madama (Niger), Faya Largeau, Abéché et Zouar (Tchad). Un peu en retrait, à Ouagadougou et à Niamey, des unités des forces spéciales appuyées par des hélicoptères de combat se tiennent prêtes, la capitale nigérienne abritant en outre un pôle de renseignement équipé de drones, mutualisés avec ceux qu’y a entreposés l’armée américaine. La zone d’observation de ces appareils est clairement définie : il s’agit de traquer et de filmer la moindre colonne de véhicules circulant dans la zone dite des trois frontières (Libye-Niger-Algérie), de la passe de Salvador au plateau du Djado, lieu de parcours quasi obligé des trafiquants et des jihadistes. Enfin, les bases françaises « historiques » de Dakar, Libreville et Djibouti serviront de réservoirs de forces alors que les ports d’Abidjan et de Douala joueront le rôle de points d’entrée pour les renforts en matériels lourds acheminés par bateaux.

Avec cette priorité absolue, accordée depuis le déclenchement de l’opération Serval, au tout sécuritaire, laquelle se traduit par un engagement militaire sans précédent sur le continent depuis la guerre d’Algérie, la politique africaine de François Hollande a pris un tour inattendu. Première traduction : un très net rapprochement, dans le domaine de la défense, avec les États-Unis qui ont en quelque sorte sous-traité à la France leur combat contre Al-Qaida en Afrique sahélienne.

Aux yeux de l’US Strategic Command, la France est désormais un « allié proche » au même titre que la Grande-Bretagne, avec qui l’on peut partager des informations sensibles. Au Mali comme en Centrafrique, le soutien logistique américain à Serval et à Sangaris a en outre été précieux.

 

Luttes d’influence

Deuxième conséquence : le ministère de la Défense est devenu un pôle incontournable de la politique africaine de la France et les bureaux du ministre Jean-Yves Le Drian ou de son directeur de cabinet, Cédric Lewandowski, des lieux de passage obligés pour la plupart des décideurs du continent en visite dans la capitale française. Un glissement d’influence accentué à la fois par la proximité personnelle entre Jean-Yves Le Drian et François Hollande, lequel s’est découvert avec l’affaire malienne une passion pour la chose militaire qu’il ne soupçonnait sans doute pas lui-même, et par le relatif désintérêt africain du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, qui tente de jouer les trouble-fêtes...

Lorsqu’il s’est agi de dénicher, mi-janvier, un président de transition acceptable pour la Centrafrique, la Défense avait jeté son dévolu sur un homme à poigne, l’ancien ministre franco-centrafricain, musulman de surcroît, Karim Meckassoua, alors que le Quai ­d’Orsay et la conseillère Afrique de François Hollande, Hélène Le Gal, soutenaient plutôt Catherine Samba-Panza – issue de la société civile –, qui l’a en définitive emporté...

Autre pomme de discorde : l’Algérie. En tant que ministre de tutelle du Val-de-Grâce et des Invalides, Le Drian gérait jusqu’à il y a peu l’état de santé d’Abdelaziz Bouteflika et, par-delà, les aspects les plus sensibles de la relation franco-algérienne, au grand dam de Laurent Fabius. Mais son enthousiasme du début de l’opération Serval, quand les services de la rue Saint-Dominique se ­félicitaient auprès des journalistes de la fluidité des échanges sécuritaires entre les deux pays, a ­laissé place à une profonde déception. Un an plus tard, les mêmes services se plaignent de l’« opacité », voire du « jeu étrange » des militaires algériens, lesquels auraient décidé de « réactiver le groupe islamiste Ansar el-Dine » en mettant à l’abri son chef, Iyad ag Ghali.

 

Traditionnelle indulgence

Dernier effet enfin,de cette politique néocoloniale: le retour au galop d’une realpolitik qui ne dit pas son nom, mais dont les principaux bénéficiaires sont des chefs d’État que les socialistes, quand ils étaient dans l’opposition, et François Hollande lui-même au cours des huit premiers mois de son mandat, considéraient comme peu fréquentables.

Le Tchadien Idriss Déby Itno, avec qui Jean-Yves Le Drian entretient d’excellentes relations (les deux hommes se tutoient), est désormais quasi intouchable...des soldats tchadiens sont morts au côté des soldats français!

Le Camerounais Paul Biya ? Intouchable...il a aidé la France dans la libération des otages et poursuit le dialogue en Centrafrique (http://www.camer.be/33038/30:27/cameroun--comment-paul-biya-gere-pacifiquement-la-crise-centrafricaine-cameroon.html) Le Congolais Denis Sassou Nguesso ? Intouchable... il intervient également en Centrafrique ( http://www.lefigaro.fr/international/2014/02/17/01003-20140217ARTFIG00293-sassou-nguesso-il-faut-plus-de-troupes.php)

Envoyer un contingent sur l’un des théâtres d’opérations où la France est engagée vaut donc aujourd’hui brevet de bonne gouvernance à Paris ; le Togolais Faure Essozimna Gnassingbé et le Rwandais Paul Kagamé l’ont compris, qui n’ont pas hésité.

Sans doute est-ce là aussi la raison pour laquelle l’Élysée semble s’être résigné à voir certains de ses interlocuteurs africains contourner ou modifier leur Constitution afin de pouvoir se représenter devant les électeurs. Une bienveillance tacite dont profitent, pour la bonne marche de leurs projets d’auto-succession, Denis Sassou Nguesso, voire Blaise Compaoré au Burkina Faso et, pourquoi pas le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, si l’idée lui venait de changer d’avis.

Ne rien faire qui puisse ouvrir un nouveau front dans une région où la France est militairement engagée à la limite de ses possibilités humaines et financières et tout faire pour protéger ses intérêts ­économiques : tels sont les deux mots d’ordre de la nouvelle politique africaine de François Hollande. Nouvelle, évidemment non....elle est identique à celle de Sarkozy, de Chirac, de Mitterrand...vive la Françafrique!

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