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Publié par Bob Woodward

 

Les analystes, occidentaux et autres, sont nombreux à l’affirmer : le Pakistan serait en train d’assouplir, voire d’enterrer, sa position de neutralité dans le conflit syrien. Vrai ou faux ? Pour le moment, rien n’est sûr. Selon certaines informations, les dirigeants d’Arabie Saoudite seraient en train de pousser les chefs pakistanais à fournir des armes aux islamistes qui guerroient en Syrie, soutenue par les États-Unis et leurs alliés européens. Des officiers des services spéciaux pakistanais ont expliqué aux journalistes d’Associated Press qu’aussi bien les terroristes d’Al-Qaïda et les talibans pakistanais que leurs « invités » des pays du Proche et du Moyen-Orient sont pressés de quitter le pays. Les « étrangers » ont décidé qu’ils étaient plus utiles en Syrie, et les autochtones disent ouvertement que pour ceux qui sont étroitement surveillés par les services spéciaux pakistanais, il est carrément impossible de travailler dans le pays. Les autorités pakistanaises réfutent l’information faisant état de la migration des terroristes. Les insurgés syriens déclarent qu’ils n’ont que peu d’invités venant de l’AfPak (néologisme pour Afghanistan-Pakistan - ndlr). Par contre, les talibans, dont les valises sont prêtes, affirment qu’au cours des deux derniers mois près de 70 combattants se sont déplacés en Syrie et que 40 autres attendent la première occasion pour les imiter. En janvier une base séparée a été aménagée à leur intention en Syrie, car ils sont habitués à guerroyer de manière autonome. Les taliban pakistanais ont établi des bases et envoyé des centaines d'hommes en Syrie pour lutter au côté de la rébellion contre les forces du président Bachar al Assad, selon des commandants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP).

 

 

Cette stratégie vise à consolider les liens avec le commandement central d'Al Qaïda, disent-ils. La guerre civile en Syrie, qui a fait plus de 150.000 morts depuis 2011, attire des combattants sunnites qui rejoignent ce qu'ils considèrent comme une guerre sainte contre les oppresseurs chiites. Bachar al Assad est issu de la minorité alaouite, branche du chiisme, et le gouvernement de Damas est soutenu par l'Iran chiite.

De nombreux moyens sont utilisés pour quitter le Pakistan : des vedettes pour se rendre à Oman, ou bien des avions pour aller, par exemple, au Sri Lanka, au Bangladesh, aux Émirats arabes unis et au Soudan.

Vu que le Yémen, par exemple, ne fait pas partie des pays de transit des Pakistanais qui se rendent en Syrie, ils devraient se sentir mal à l’aise dans des pays où Al-Qaïda est sérieusement réprimée. Depuis la tragédie libyenne, les États-Unis sont très attentifs aux alertes à l’acte terroriste. Toutefois, comme l’a montré coup d’Etat avorté au Yémen, les services spéciaux locaux anticipent avec une remarquable efficacité sur le discours des révolutionnaires locaux et ne font pas dans la dentelle avec les invités indésirables venus de l’étranger. Après la fin des missions diplomatiques au Yémen, les autorités de ce pays ont déclaré de manière tout à fait justifiée que la réaction de l’Occident à l’interception radio des conversations des membres d’Al-Qaïda « apportent de l’eau au moulin des terroristes ». En effet, pourquoi faire la guerre si on peut chasser les étrangers du pays en utilisant de simples conversations téléphoniques compromettantes ?

Toutefois, la situation n’est partout aussi bien contrôlée. Il reste encore des endroits où les rebelles sont non seulement en sécurité, mais où ils sont aussi « bien choyés ». Certains talibans pakistanais se rendent avec leurs familles au Soudan, qui fut à l’époque contraint avec difficulté de chasser Ben Laden. Leurs familles vont donc attendre en toute quiétude qu’ils reviennent de la guerre en Syrie. En 2009, Hillary Clinton, secrétaire d’État américaine de l’époque, a déclaré qu’un des points de la nouvelle stratégie des États-Unis consistait à « garantir que Soudan n’accorde jamais l’asile aux terroristes internationaux ». À la fin de 2012, la seule organisation terroriste bénéficiant toujours de la protection du Soudan était le Hamas palestinien. On croyait alors qu’il ne restait qu’un pas à faire pour que « la station balnéaire terroriste » soit totalement liquidée. Toutefois, en 2014, le Soudan continue de faire partie des pays qui soutiennent le terrorisme. Il est tout à fait possible qu’Al-Qaïda, suivant la voie tracée par son fondateur, continue à appâter ici des protecteurs influents.

 

Le rêve d'une force militaire islamiste

Pour la Russie, livrer des armes sophistiquées, comme des missiles anti-aériens ou antichars, menace la sécurité en Asie occidentale, et même au-delà. Or, le Pakistan en fabrique. Comme l’Anza, un missile sol-air tiré à l’épaule, façonné par les Kahuta Research Laboratories, près de la capitale Islamabad. Pour information, Kahuta est plus connu pour ses recherches sur les armes nucléaires et leur fabrication.

Les Saoudiens rêvent d’ériger une force militaire islamiste de 40 000 à 50 000 hommes contre le régime syrien, quitte à dépenser plusieurs milliards de dollars pour cela. Le projet pourra-t-il se réaliser? Rien de moins sûr ! D’abord en raison des divisions dans les rangs djihadistes. Ensuite du fait des tensions et rivalités déjà vives dans une vaste région allant de la Turquie au Pakistan, et même à l’Inde, qui compliquent les projets saoudiens. Enfin avec les manœuvres des puissances régionales qui, avec la réduction des forces étasuniennes en Afghanistan, veulent marquer des points contre leurs rivales.

1,5 milliards de dollars offerts à Islamabad

Depuis janvier dernier, au moins cinq dignitaires royaux saoudiens, notamment les responsables des Affaires étrangères et de la Défense, ont fait le voyage à Islamabad. Mi-février, c’est le prince héritier lui-même, Salman ben Abdel Aziz, qui a fait le déplacement, peu après un voyage dans l’autre sens du nouveau chef de l’état-major des armées pakistanaises, le général Raheel Sharif. Le Pakistan est depuis longtemps proche du régime saoudien. Dans les années 1980, il a déployé en Arabie Saoudite des dizaines de milliers de soldats pour protéger la famille royale. De nos jours, les troupes pakistanaises sont à Bahreïn pour défendre la famille régnante – le tiers des forces de sécurité de ce minuscule émirat serait d’origine pakistanaise. On peut remonter bien plus loin encore. Dans les années 1970, des experts et des pilotes pakistanais ont été mobilisés au sein des forces armées syriennes. D’autres experts, comme le brigadier Zia Ul-Haq – futur général-président, fervent islamiste et grand allié des États-Unis – participa activement, avec l’armée jordanienne, à l’écrasement des forces palestiniennes lors de l’opération Septembre noir en 1970-1971.

L’actuel chef du gouvernement pakistanais, Nawaz Sharif, est un ami proche de l’Arabie Saoudite et y a vécu sept ans en exil avec sa famille. Ce sont les Saoudiens qui l’ont sorti de prison en décembre 2000. Il y avait été enfermé par le président d’alors, le général Pervez Musharraf, aujourd’hui en butte aux reproches pour avoir pris le pouvoir par un coup d’État. En juin 2013, le gouvernement mené par le Parti du peuple pakistanais (PPP) a perdu les élections et quitté le pouvoir, laissant la place à la Ligue musulmane menée par Nawaz Sharif. Près de six mois plus tard, en février 2014, l’Arabie Saoudite a fait cadeau de 1,5 milliard de dollars au Pakistan. Résultat immédiat : le Pakistan a renforcé ses réserves en devises, payé des dettes et planifié des projets d’infrastructure.

 

Ryad drague Islamabad

Une première récompense pour un virage pakistanais vers plus d’implication dans le conflit syrien ? Officiellement, ces dollars ne sont qu’un geste de solidarité saoudienne envers Islamabad. L’Arabie a fait un cadeau, et le Pakistan ne fournira pas d’armes aux combattants en Syrie ni à d’autres combattants de régions ravagées par les guerres. Les Saoudiens ont-ils commandé des armes au Pakistan ? Bien entendu, mais ces armes ne seront pas utilisées contre un autre État, selon le discours tenu à Riyad. Question : contre qui les Saoudiens vont utiliser des missiles sol-air et antichars ? Le Pakistan aurait-il changé de politique envers la Syrie ?

Encore une fois, la question du vrai et du faux se pose. Pour l’instant, il n’y a qu’un l’écran de fumée. Lors de la visite au Pakistan du prince héritier saoudien en février 2014, les deux pays ont publié une déclaration commune sur les convergences de leurs positions sur l’Asie occidentale, Syrie comprise. Le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif a été clair : « Le Pakistan et l’Arabie Saoudite ont des relations fraternelles et des visions semblables sur les sujets régionaux comme internationaux. » Rappelons que le Pakistan détient l’expertise militaire, les armes et les combattants. Les Saoudiens, eux, possèdent l’argent pour les financer et l’appui diplomatique et militaire des États-Unis pour se sentir en sécurité.

Problème : cette belle amitié amène le Pakistan en conflit ouvert contre l’Iran. Déjà, les services pakistanais et étasuniens (et peut-être européens) sont occupés à renforcer le Jundullah, un groupe islamiste qui dit se battre pour la libération du Béloutchistan, vaste province qui enjambe la frontière entre le Pakistan et l’Iran. Mais ses bombes et ses attentats visent surtout l’Iran, l’allié de la Syrie…

Riyad a donc entrepris de mener une politique étrangère indépendante depuis que Washington a renoncé à s’engager militairement en Syrie, préférant se rapprocher de l’Iran, l’adversaire multiséculaire des Arabes. Signe que les choses ne vont pas bien, Moscou a mis en garde l’Arabie saoudite, le 25 février, contre une fourniture aux rebelles syriens d’armes antiaériennes et antichars pakistanaises.
Avec des rebelles désunis, mal soutenus par l’étranger, une Syrie devenue la destination première pour djihadistes désireux d’en découdre, Riyad ressent douloureusement son impuissance.
Pour la Maison Blanche, destituer Bachar ne saurait passer par une quelconque assistance prodiguée à des islamistes forcenés. Comme Washington cherche, de surcroît, à renouer avec Téhéran, cette situation, vue de Riyad, n’est pas acceptable. Toutefois, avant que l’Arabie saoudite puisse espérer convaincre les Etats-Unis de revoir leur politique, il lui faut régler la question de ces islamistes aux prises avec les troupes syriennes mais qui sont souvent, en même temps, des adversaires du royaume. C’est d’ailleurs pour cette raison que les autorités saoudiennes soutiennent une coalition de djihadistes nationalistes, soi-disant modérés, regroupés au sein du «Front islamique».
Hélas, même ces gens-là, en principe alliés de Riyad et opposés à Al Qaïda, sont difficiles à gérer. Pour l’heure, l’Arabie espère profiter de leur combat contre le régime syrien mais redoute, à terme, le devenir de ces groupes à l’idéologie incertaine.
Aussi les Saoudiens veulent-ils renforcer l’Armée syrienne libre (ASL) tout en cherchant à accroître l’influence de la Coalition nationale syrienne, avec l’espoir qu’émergent une force politique responsable puis un gouvernement provisoire.
La diplomatie saoudienne cherche aussi à enrôler de nouveaux éléments, résolument modérés ceux-là, propres à rassurer des Occidentaux qui se refusent à livrer des armes au seul Front islamique. Riyad doit donc démontrer aux Etats-Unis et à leurs alliés que les rebelles sont en réalité une large coalition d’islamistes et de groupes séculiers.

 

Les Saoudiens jouent avec le feu taliban


On remarque cependant qu’Al Qaïda n’a pas réussi à contrôler l’ «Etat islamique d’Irak et du Levant», la grande force djihadiste transnationale sévissant dans la région. L’Arabie saoudite peut-elle faire mieux? Sans doute pas ! Non seulement ces islamistes opposés au régime syrien ne sont pas capables d’affaiblir l’Iran mais ils représentent, chaque jour davantage, une menace à l’encontre du royaume d’Arabie, voire du monde arabe, une menace à neutraliser avant que la situation ne s’aggrave encore un peu plus. Tout ceci a lieu alors que les Etats-Unis se rapprochent de l’Iran. Téhéran voudrait détourner Washington de l’idée d’un renversement par la force du pouvoir en Syrie au profit d’un règlement négocié. Ce à quoi les Saoudiens s’opposent, convaincus que l’Iran et ses alliés arabes chiites ne manqueront pas d’en profiter au moment où l’opposition sunnite paraît affaiblie.


Autant dire que l’Arabie saoudite ne peut espérer l’emporter sur Bachar el Assad et son protecteur iranien sans une reprise de l’aide des Etats-Unis aux rebelles syriens. Ce sujet – du moins peut-on l’imaginer – sera peut-être au centre des entretiens que devraient avoir bientôt, à Riyad, Barack Obama et le souverain saoudien. Il serait vain, pourtant, de compter sur un retournement américain tant que les rebelles seront en majorité des extrémistes. A charge pour l’Arabie saoudite de changer sa politique syrienne.


Un premier pas dans cette direction a été franchi avec le transfert du dossier syrien, jusqu’alors confié au prince Bandar ben Sultan, chef des renseignements saoudiens, au prince Mohamed ben Nayef, ministre de l’Intérieur. Le premier s’est révélé imprudent. La gestion par le prince Bandar du dossier syrien avait été critiquée par les Etats-Unis, selon des sources diplomatiques. Le prince avait pour sa part reproché à Washington de ne pas être intervenu militairement contre le régime de Damas et de faire pression sur ses alliés pour empêcher qu'ils livrent aux rebelles syriens des armes anti-aériennes et anti-char, selon ces mêmes sources. Le chef des renseignements saoudiens, le prince Bandar ben Sultan, qui a fait de la chute de Bachar Al-Assad son affaire personnelle, a été purement et simplement limogé par le roi Abdallah ben Abdel Aziz, après avoir été éconduit par le Kremlin et lâché par l’administration américaine à cause de ses liens étroits avec les groupes djihadistes, notamment en Syrie et en Irak Il a échoué en Syrie et en Irak. Le choix du second s’imposait. Ce ministre actif et déterminé a réussi à neutraliser Al Qaeda dans le royaume via une action anti-terroriste très dure, fruit d’une coopération étroite avec la CIA. Ce changement de titulaire signifie que l’Arabie saoudite a choisi l’ennemi à frapper en priorité. Pas moyen d’atteindre le but recherché en Syrie sans réduction préalable de la menace Al Qaeda, ni sans l’avènement d’une armée rebelle quasi régulière, avec le concours du Pakistan.

A ce pays, les Saoudiens ont demandé de les aider à former des rebelles syriens en Jordanie et en Turquie puis à constituer une force crédible capable d’affronter le régime de Damas. Cette force, placée sous l’autorité d’un gouvernement issu de la Coalition nationale syrienne, regrouperait le Front islamique et l’ASL, inclurait aussi divers éléments djihadistes. L’amalgame entre des gens aussi différents apparaît d’ores et déjà singulièrement difficile.
Les Saoudiens ont obtenu du Pakistan son plein appui pour créer une autorité politique issue de l’insurrection syrienne.
Les échanges de visites entre ministres et généraux des deux pays se sont multipliés. Cela n’est pas surprenant. Ces Etats sont complémentaires. L’un est riche d’argent mais pauvre en hommes, l’autre a une population nombreuse mais il est dépourvu de moyens financiers. Déjà, il y a vingt ans, le Pakistan avait «prêté» à Riyad une division d’infanterie pour renforcer la défense du royaume.
Aujourd’hui, Islamabad peut vendre des armes à l’Arabie saoudite et instruire en son nom les rebelles syriens. A trois conditions toutefois : que les relations du Pakistan avec les Etats-Unis n’en souffrent pas trop, que l’Iran ne profite pas de l’occasion pour répliquer durement aux harcèlements menés sur son sol par des djihadistes pakistanais, que le Pays des purs conserve par-devers lui les moyens militaires suffisants pour lutter contre ses propres insurgés et les militants extrémistes venus d’Afghanistan.
Sans doute faudra-t-il attendre plusieurs mois avant de savoir si la nouvelle politique saoudienne en Syrie a des chances d’aboutir, ce dont il est, pour l’heure, permis de douter.

Le Pakistan, nouvel ennemi de la Syrie ?
Le Pakistan, nouvel ennemi de la Syrie ?

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