Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

 

La politique syrienne de la Russie n'a jamais changé. Moscou ne se bat pas pour la Syrie, ni même pour demeurer dans la région. Comme tous les Etats, elle lutte pour le pouvoir, le prestige, c'est-à-dire pour continuer à apparaître comme une force qui compte.

La position russe n'est comprise ni dans le monde arabe, ni en Occident. Au début, elle a été interprétée comme purement mercantile. Il se disait que le régime de Bachar El-Assad était un bon client pour l'industrie militaire russe qui, dépitée de la perte de ses marchés en Iran et en Libye, aurait fait des pieds et des mains pour garder son dernier débouché. Une nouvelle pensée émergeait: il est devenu de plus en plus clair qu'Assad finirait par tomber, et que Moscou, en s'obstinant à le soutenir envers et contre tout, se condamnait à l'hostilité de ses successeurs. Toutefois, il n'est pas sûr qu'en “retournant sa veste”, la Russie aurait préservé ses positions. On a pu voir avec la Libye que même lorsque notre pays a appuyé les “forces du progrès” - le renversement de Kadhafi a été rendu possible par le fait que la Russie a accepté de ne pas opposer son veto à la résolution de l'ONU sur une intervention -, les vainqueurs ne lui ont montré aucune gratitude.

Dans ce contexte, les événements du Proche et Moyen-Orient montrent une divergence au sommet de la politique russe, concernant la place de la Russie dans le monde et les moyens de la tenir. Lorsque Dmitri Medvedev [Vladimir Poutine était son Premier ministre] a décidé de ne pas opposer le veto russe à la résolution de l'ONU autorisant l'emploi de la force militaire contre un Etat souverain [la Libye], cela a soulevé de nombreuses interrogations, tant cette démarche était inattendue de la part du Kremlin. Dmitri Medvedev, qui officiellement rejetait le libéralisme, a été enclin, dans les relations internationales, à se comporter en libéral : le développement interne passe en premier, et c'est lui qui détermine la politique extérieure ; les divers événements doivent être traités au cas par cas et non à travers un prisme global.



Vladimir Poutine, le président actuel, a une autre conception du monde. Adepte du réalisme structurel, il considère que le système est clos et que tout est lié. C'est pour cela qu'il ne cesse de critiquer l'interventionnisme de l'Occident. Non seulement cela remet en question le principe de la souveraineté des Etats, dont il rappelle le caractère “sacré”, mais il estime que toute intervention brise l'autorégulation du système et aggrave le chaos général. Comme Medvedev, Poutine ne voit pas la Russie en puissance mondiale à l'ancienne, il se focalise lui aussi sur l'Eurasie, mais ne considère pas qu'il faut se limiter à cela. Il juge que la capacité de la Russie à agir sur la situation dans d'autres parties du monde est un outil de négociation. Ce n'est donc qu'en occupant l'ensemble du terrain, en conservant une envergure mondiale, que l'on peut assurer sa domination dans son propre secteur géographique. Ces différences expliquent que l'attitude russe n'ait pas été la même face aux conflits libyen et syrien.

Aujourd'hui, en Syrie, si un jour Assad est renversé par la force (et nous en sommes très loin!), même par des combattants modérés de l'intérieur, sans intervention étrangère directe, la Russie aura tout perdu. Pour garder la main, elle devrait “lâcher” Assad et assurer une transition en douceur, ce qui lui permettrait au moins de mettre un terme à la partie qui se joue, et de prouver que sans elle rien n'aurait été possible.

Le Proche et Moyen-Orient connaît d'intenses bouleversements. Le “printemps arabe” est fini et personne ne saurait prédire la carte politique de la région dans cinq ans. Il est naturellement tentant de vouloir conserver une présence stratégique sur place, mais nul ne sait comment s'y prendre. Au pire, la Russie disparaîtra de la zone. Contrairement aux Etats-Unis, qui recherchent une hégémonie mondiale, et à l'Europe, qui dépend du pétrole et du gaz de la région, elle peut se le permettre. Ce serait humiliant, mais pas dramatique.

Ce qui est grave pour la Russie, ce sont les risques accrus qui vont survenir de la région. Après la chute des régimes laïcs, l'islamisation pourrait intensifier la collaboration avec les combattants de même inspiration au Caucase du Nord.

La Libye en arrière plan

 

Derrière le dossier syrien, il y a évidemment le mauvais souvenir de l’affaire libyenne de 2011, dans laquelle Moscou s’était fait rouler dans la farine par les Occidentaux.

Le président russe avait estimé lors du G20 de 2012 que tous les pays devraient s’asseoir à la table des négociations et élaborer un plan préalable pour permettre une issue négociée à la crise. « Pas comme dans certains pays d’Afrique du Nord où la violence se poursuit bien que le régime ait changé », a-t-il ajouté dans une référence voilée à la Libye, où la Jamahiryia du colonel Mouammar Kadhafi est tombée avec l’agression des Occidentaux. Poutine s’exprimait alors au lendemain d’une rencontre avec le président américain Barack Obama.

Derrière le soutien au président Assad il y a les maneuvres des USA en Europe orientale (Ukraine...), les « révolutions de couleur ». Et aussi le dossier de l’agression contre la Jamahiryenne de Kadhafi. Poutine est habité par la crainte de subir un jour le même sort qu’un Kadhafi quelconque. Il ne va pas laisser sans réagir Bachar al-Assad être le prochain sur la liste. S’il laisse filer, cela n’en finira plus. A qui le tour?

Et lorsqu’il entend le puissant sénateur US John Mc Cain appeler depuis Tripoli en septembre 2011 les Russes à « prendre les armes » contre son régime il voit à juste raison ses craintes confirmées. Et lorsque des émeutes sont organisées en Russie à l’occasion des législatives de décembre 2011 et de la présidentielle de mars 2012 avec l’argent occidental et ses relais en Russie, avec une gigantesque campagne russophobe des medias de l’OTAN, Poutine ne peut pas y assister sans réagir. En Syrie notamment !

A cela s’ajoute le dossier libyen. Où la Russie et la Chine ont été roulées dans la farine par les USA et l’OTAN au Conseil de sécurité. Poutine n'accepta pas que Dmitri Medvedev, dans un moment d’égarement, ait permis le vote au conseil de sécurité de la résolution autorisant l’intervention française, britannique et américaine en Libye. Il n’aurait lui jamais baissé sa garde de la sorte. Quelle naïveté de croire que ces pays de l’Otan, aidés du seul Qatar, agissaient pour empêcher un massacre à Benghazi…

La Russie a perdu un grand allié géopolitique en Libye. La politique étrangère de Medvedev dans l’affaire libyenne a été une politique incohérente et qui allait à l’encontre de tous les intérêts nationaux de la Russie. C’était l’avis du dernier ambassadeur de Russie à Tripoli lorsqu’il est rentré en Russie après avoir quitté la Libye à la fin du mois de mars 2011. La Jamahiriya de Kadhafi était le bastion de la Russie en Méditerranée. Avec la Syrie précisément. Kadhafi était extrêmement favorable aux intérêts russes. A la suite de son voyage en Russie en 2009, c’était encore avec Vladimir Poutine qu’il avait négocié un certain nombre de traités. Les Russes auraient dû disposer d’une base navale à Benghazi. Ajoutons que la Russie était devenue le premier fournisseur d’armes de la Libye et que les Russes étaient privilégiés pour de nombreux contrats pétroliers.

 

Le dossier syrien et les amitiés socialistes

Le dossier syrien s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique vital pour la Russie. Qui doit défendre ses intérêts stratégiques et économiques. Et soutenir le régime ba’athiste syrien, qui est un allié de longue date de Moscou, aussi bien de la défunte URSS que de la Russie renaissante de Poutine dont Damas est aujourd’hui le seul véritable point d’ancrage au Moyen-Orient.

A cela s’ajoute aussi des convergences politico-idéologiques. Celui de la longue guerre terroriste dans le Caucase – Tchétchénie, Ingoustan, Dagestan – au sein même de la Fédération russe. Terrorisme appuyé par les services occidentaux, notamment via le régime georgien, bon petit soldat de l’OTAN. Poutine n’a aucun tropisme pour les révolutions arabes, quelle qu’elles soient. Il est l’ennemi des islamistes et ne lâchera pas Bachar.

Enfin, il y a un arrière-plan beaucoup plus vaste, où se mêle géopolitique et psychologie collective. Où résonne les échos de l’assaut américano-atlantiste pour la domination de l’Eurasie et ceux, sanglants et encore frémissants, de la destruction organisée de l’URSS et de la Yougoslavie socialiste. La chute sanglante de la Jamahiriya de Kadhafi, elle aussi socialiste, a ramené au premier plan ces échos et ces mauvais souvenirs.

En Occident on est d’ailleurs pleinement conscient de cette dimension où la Syrie n’est qu’un révélateur, comme l’a été la Libye. La vraie raison pour laquelle Poutine va continuer de soutenir le dirigeant syrien Bachar al-Assad est en fait intimement liée à la vision que le chef d’État russe a de lui-même : il se voit comme le garant d’une Russie puissante qui refuse de recevoir la moindre leçon de morale de l’Occident. Poutine est un nostalgique de l’ancienne Union soviétique, et ne s’en cache pas. Pour lui, la chute de l’URSS constitue la plus grande tragédie du XXe siècle. L’homme qu’il juge responsable de cette débâcle, Mikhaïl Gorbatchev, n’est rien d’autre, selon une vision partagée par grand nombre de Russes, qu’un incapable multipliant les erreurs. Il n’est d’ailleurs pas rare de deviner dans chacune des initiatives prises par le dirigeant russe en matière de politique étrangère un sentiment de fierté blessée.

Poutine se voit, ainsi que son pays, comme une victime incomprise d’un complot occidental pernicieux qui cherche à déstabiliser la Russie éternelle qui lui tient tant à cœur. Et c’est sur ce point qu’il se rapproche de Bachar al-Assad. Ce complot est une réalité. Les dossiers ukraininen et syrien sont de bons exemples!

Le problème de la Russie dans cette affaire, c’est que l’agression contre Damas, et avant elle le coup d’état qui a déstabilisé la Libye et l’agression occidentale qui l’a suivi et a conduit à la chute de la Jamahiriya, prennent place dans une série d’événements qui visent en fait au contrôle par les États-Unis de l’Eurasie.

L’erreur politique de Medvedev dans le dossier libyen ne passe pas: aller soutenir le renversement du régime libyen, se comporter avec une extrême timidité face à l’agression contre le régime syrien, c’était bien entendu préparer le terrain à la future agression contre la Russie elle-même, qui est le but ultime des Américains.

La vague d’agression contre le monde arabe, et singulièrement contre la Libye et la Syrie est de toute évidence une opération de déstabilisation occidentale similaire aux « révolutions de couleurs » opérées par les USA en Europe de l’Est depuis 2000 et la chute du Président Slobodan Milosevic.

Derrière ces opérations, il y a un ensemble d’organismes qui sont de soi-disant « O.N.G. », mais qui en fait sont des organismes d’État américain camouflés, qui sous couvert de « promotion de la démocratie » assurent le financement des oppositions dans les pays que les Américains veulent déstabiliser.

OTPOR

Derrière tout ce système, il y a un groupe international qui s’appelle OTPOR (en serbe : « résistance » http://fr.wikipedia.org/wiki/Otpor ). C’est le premier groupe qui a organisé une « révolution de couleur » avec le financement des Américains. Ce sont eux qui ont organisé le coup d’état contre Milosevic en octobre 2000. OTPOR ensuite a été transformé par les Américains, avec d’énormes moyens de financement, en un mouvement international. Qui a organisé à Belgrade, en Serbie, ce qu’on appelle l’école internationale CANVAS. Une école où on apprend à des militants la déstabilisation des régimes. Les cours sont donnés depuis 2009 en arabe et la plupart des activités sur les réseaux sociaux Internet, mais aussi dans les émeutes des villes, lors des soi-disant « révolutions » en Égypte et en Tunisie, venaient de ce groupe. Le groupe OTPOR a également formé et patronné d’autres groupes similaires, que l’on a vus en Algérie, au Yémen, au Bahreïn et aussi dans les tout premiers jours à Benghazi en Libye...

A Moscou, on a pris rapidement l’exacte mesure des événements. L’OTSC, l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, cette « anti-OTAN » qui regroupe la Russie, le Belarus, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, a consacré son sommet de novembre 2011 à la relance du cycle des « révolutions de couleur » par l’Occident, via le soi-disant « printemps arabe ».

« L’ex-URSS a trouvé un vaccin contre le Printemps arabe » titrait La Russie d’Aujourd’hui (25 octobre 2011), précisant que « Moscou prend des mesures préventives avec ses voisins ».

C’est tout cela qui explique la position russe dans le dossier syrien. Bien loin de la propagande des media de l’OTAN sur les « ventes d’armes russes à Damas » et la nécessité pour la Russie de garder un débouché sur la Méditerranée...

La Russie, soutien inconditionnel de la Syrie

Commenter cet article