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Publié par Bob Woodward

La glaçante trajectoire de Mehdi Nemmouche, soupçonné de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, illustre le fléau de l'islam radical en milieu carcéral. Rejeton perdu à l'enfance chaotique, ce multirécidiviste écroué à cinq reprises pour des vols avec violences est l'archétype de ce que Bernard Cazeneuve a appelé un «malfrat transformé en terroriste». Fanatisé derrière les barreaux, «djihadisé» à la sortie. C'est lors de son dernier séjour en prison, entre 2007 et 2012, que le processus de cristallisation religieuse s'est opéré au contact de salafistes.

Comme l'a assuré François Molins, procureur de la République de Paris, Nemmouche, transféré en mars 2011 à la maison d'arrêt de Toulon pour des raisons de sécurité, s'est «illustré par son prosélytisme extrémiste, fréquentant un groupe de détenus islamistes radicaux et faisant des appels à la prière collective en promenade». Il écrit alors à une association de soutien aux captifs musulmans - suivie par les services - pour se renseigner sur l'obligation du port du voile chez les femmes ou encore sur la façon de se tailler la barbe dans la tradition islamique. Ses journées sont rythmées par les prières, et il n'a demandé la télévision qu'une fois, en mars 2012, pour suivre en direct la traque et la mort en «martyr» de Merah, le tueur de Toulouse et Montauban, pour lequel il a voué une «certaine fascination», selon un surveillant. Aboutissement de la métamorphose, il intègre en Syrie les rangs des djihadistes de l'État islamique de l'Irak et du Levant (EILL) avant de semer la mort à Bruxelles.

 

Aujourd'hui, environ 150 islamistes radicaux cherchent à fanatiser leurs codétenus dans les geôles françaises. Ce nombre, du moins en surface, n'évolue guère, puisqu'un rapport confidentiel de l'administration pénitentiaire (AP), dès 2008, évoquait à l'époque l'existence de 147 détenus se livrant à des «activités de prosélytisme opérationnel». En clair, un même «noyau dur» attise toujours la flamme du djihad au cœur d'une population carcérale composée pour moitié de musulmans. Cette proportion, selon des experts, frise les 60 % ou 70 % dans les prisons d'agglomérations de banlieue.

Pour les semeurs de haine, le terreau carcéral est d'autant plus propice qu'il brasse, dans un contexte de surpopulation endémique, des jeunes au destin brisé et en quête de reconnaissance, des nihilistes en rupture avec la société, envers laquelle ils n'éprouvent qu'aversion, des convertis affichant une culture lacunaire et vacillante du Coran. C'est-à-dire autant de profils siamois des fameux «loups solitaires» versés dans le djihad.

 

De nouveaux moyens pour lutter contre l’Islam radical?

 

Confrontée à cette situation explosive, l'administration pénitentiaire souffre cruellement de moyens. Et de «capteurs» pour donner l'alerte. Depuis 2003, elle a mis en place un très discret bureau du renseignement pénitentiaire baptisé EMS-3 (État-major de sécurité-3) pour tenter de repérer les protagonistes les plus dangereux. Quand on sait que ces agents sont au nombre d'une douzaine, selon le président de la commission des lois, Jean-Jacques Urvoas, l'entreprise frise le don quichottisme, d'autant qu'ils doivent suivre au total «810 détenus, dont 250 en lien avec le terrorisme». Sans concession, le député socialiste déplore notamment que les surveillants ne puissent juridiquement pas intercepter les conversations téléphoniques illégales entre prisonniers. «En effectif dérisoire, les agents du EMS-3 sont contraints de bricoler avec les moyens du bord pour accomplir leurs missions», assure le sociologue Farhad Khosrokhavar, auteur de L'Islam dans les prisons.

Pour corser la difficulté, les détenus radicaux, contrairement à une fausse idée communément répandue, ne font rien pour se faire remarquer. Le ciblage de leurs réseaux dormants, parmi les 67.683 détenus qui s'entassent en cellules, frise donc la gageure. «Les outils intellectuels et les grilles de lecture précédemment développés pour détecter les signes d'une radicalisation politique ou religieuse sont devenus obsolètes», juge Jean-Jacques Urvoas, qui en appelle à la «nécessité de développer rapidement de nouveaux outils».

 

Défaillances de l’administration

 

Cerise sur le gâteau: l'EMS-3 n'a pas de lien satisfaisant avec les policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui tentent, eux aussi, de suivre les «hyperfondamentalistes» susceptibles de basculer dans l'action violente. «Si le bureau de l'administration pénitentiaire informe systématiquement la DGSI de la sortie d'un détenu surveillé et répond à un nombre important de demandes d'informations émanant des différents services concernés, la réciprocité n'existe guère», observe Jean-Jacques Urvoas. Stéphane Jacquot, secrétaire national de l'UMP chargé des prisons, y voit la «vraie défaillance» du système. «Il y a un manque avéré de coordination, déplore-t-il. Or il y a une mine d'informations dans les prisons pour affiner le renseignement…»«Alors qu'environ 60 % de la population carcérale en France, c'est-à-dire 40.000 détenus, peuvent être considérés comme de culture ou de religion musulmane, la radicalisation islamiste est aujourd'hui susceptible de concerner plusieurs centaines de détenus.» C'est le constat établi par le député UMP de l'Yonne, Guillaume Larrivé, dans un rapport «pour un plan d'action anti-radicalisation islamiste en prison».

L'élu, qui a travaillé sur le budget de l'administration pénitentiaire pour 2015, préconise une thérapie choc: «création d'Unités spécialisées anti-radicalisation (USAR) pour les détenus de retour du djihad», «sonorisation des prisons», «rétablissement des fouilles» et «blocage des portables non autorisés». Cette thérapie sera-t-elle réellement suffisante?

Signes extérieurs de radicalisation

 

Guillaume Larrivé rappelle que, dans les prisons aujourd'hui, les «signes extérieurs de radicalisation ont presque totalement disparu, laissant la place à une radicalisation et à un prosélytisme beaucoup plus discrets et, partant, plus difficiles à repérer.» Il ajoute: «Cette stratégie de dissimulation ou de camouflage est théorisée par certains radicaux sous le nom de Taqyia.»

L'élu met en cause la politique de la ministre de la justice, Christiane Taubira: «l'essentiel des marges de manœuvre créées par la loi de finances pour 2015 au sein du budget de l'administration pénitentiaire se trouvent, en réalité, absorbées par la mise en œuvre de la «loi Taubira», c'est-à-dire par la volonté de privilégier une approche de «traitement social» des délinquants, en dehors de l'enceinte pénitentiaire», déplore-t-il.

Et Guillaume Larrivé de mettre en garde: «Votre rapporteur pour avis ne peut que regretter vivement que le gouvernement ait fait le choix de privilégier le maintien en liberté, dans le cadre de la contrainte pénale, de délinquants dont la place est en prison et de procéder à des augmentations des effectifs de conseillers d'insertion et de probation qui ne permettront pas d'assurer un contrôle sérieux des condamnés.»

Selon lui, cette politique se fait «au détriment de la poursuite d'un programme immobilier adapté aux besoins de notre pays et de la sécurisation de nos établissements pénitentiaires.» Les crédits seraient mieux employés, conclut-il, «s'ils étaient affectés à la mise en place d'un véritable plan de lutte contre la radicalisation islamiste dans les prisons qui reste à bâtir.»

Des aumôniers modérés?

 

Soucieuse d'apaiser les esprits, l'administration fait appel à des aumôniers musulmans. Mais, là encore, les moyens manquent: «Ils ne sont que 167, alors qu'il en faudrait trois fois plus pour contrecarrer l'influence des détenus salafistes transformés en imams autoproclamés, déplore encore Farhad Khosrokhavar. Pour l'instant, trop d'aumôniers ont encore une vision surannée de l'islam et ne comprennent pas le vécu des jeunes issus des cités, en proie à un malaise identitaire. Et nombre d'imams refusent d'intervenir en prison, sous prétexte que les détenus sont de mauvais musulmans…»

Sur le modèle anglo-saxon, le gouvernement réfléchit à l'émergence d'un «contre-discours» distillé par des prêcheurs modérés. Mais ces derniers se font rares, alors que le feu couve sous la braise. Les aumôniers musulmans sont pour la plupart des salafistes proches des Frêres musulmans…et sont plus proches de courants radicaux de l’Islam que de leurs versions modérées et apaisées.

Selon un sondage Ifop-Atlantico, 76 % des Français craignent des actes terroristes commis par des djihadistes isolés. L’attaque du parlement canadien à Ottawa le 22 octobre prouve une nouvelle fois que de nombreux convertis sont prêts à se lancer dans de tels actes terroristes. Michael Zehaf-Bibeau, un Canadien de 32 ans, était considéré comme un « voyageur à haut risque » par les services de renseignement : une liste de citoyens, révélée au mois d'avril, dont les services considèrent qu'ils pourraient chercher à rejoindre des groupes terroristes à l'étranger. L'homme s'était ainsi fait récemment confisquer son passeport, ont expliqué des responsables canadiens au quotidien Globe and Mail.

Fils d'une fonctionnaire de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié canadienne et d'un homme d'affaires libyen, Michael Zehaf-Bibeau avait le casier judiciaire d'un petit criminel. Son profil rappelle celui de l'homme qui a volontairement tué lundi avec sa voiture un militaire dans la banlieue de Montréal. Ce dernier, Martin Rouleau-Couture, un jeune homme converti à l'islam, faisait partie des 90 Canadiens soupçonnés de vouloir fomenter des attentats dans le pays. Déjà lundi le gouvernement avait parlé d'un acte terroriste, le premier attentat lié à l'extrémisme islamiste de l'histoire du Canada. Ottawa avait récemment appelé à la plus grande vigilance face à de possibles actes radicaux sur son sol après son ralliement à la coalition emmenée par les Etats-Unis pour combattre le groupe Etat islamique en Irak.

En France, Bernard Cazeneuve présentera fin juin de nouvelles mesures en Conseil des ministres visant à renforcer la puissance de feu des services spécialisés. Ne croyant pas au «risque zéro», il n'ignore pas que des centaines de combattants volontaires, fanatisés en prison pour certains, pourraient bientôt revenir de Syrie pour en découdre.

La prison, creuset de l’Islam radical
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