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Publié par CHEMS AKF

L’Europe de la defense n’existe pas! Il ne fait aucun doute que la nécessité de mutualiser certains aspects de l’effort de défense fasse l’objet dans l’Union européenne d’un large consensus. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la volonté politique n’est pas au rendez-vous : En raison d’un blocage britannique persistant, l’UE n’est toujours pas dotée d’un Operation Head Quarter permanent et perd de ce fait systématiquement la mémoire des anciennes opérations ; le pooling et le sharing, plus que jamais à l’ordre du jour par ces temps de disette budgétaire, ne sont pas entrés dans les mœurs ; quant à l’Erasmus militaire, depuis la fin de la présidence française de 2008 l’idée paraît purement et simplement abandonnée.

Entre les États qui entendent faire respecter les fondamentaux de leur neutralité, ceux qui considèrent que le lien transatlantique est leur « assurance vie » et ceux qui conçoivent l’Union avant tout comme un multiplicateur de puissance, l’Europe de la défense ressemble à un attelage dont les chevaux tirent à hue et à dia ! Tout se passe comme si embourbées dans les ornières d’une perception étriquée de l’avenir de l’Europe, les décisions participant d’une anticipation courageuse et rationnelle des défis à venir, étaient sans cesse reportées à un moment où l’imminence du péril rendra les palabres inutiles. En attendant, chaque État membre milite en faveur des progrès ou des atermoiements censés favoriser ses intérêts industriels, ou calmer ses appréhensions souverainistes.

Laissée aux bons soins d’un personnel politique atteint de procrastination, L’UE ressemble à un corps privé de volonté, conscient de l’urgence des tâches à accomplir et incapable de trouver en lui-même la force d’aller de l’avant : Le budget de l’Agence européenne de défense ne décolle pas, le collège européen de défense affiche l’effectif pléthorique de cinq personnels permanents, les ministres de la défense ne se réunissent toujours pas en formation permanente au sein du Conseil de l’Union, et doivent se contenter de sessions conjointes des ministres des affaires étrangères à la faveur desquelles sont abordées les questions de sécurité et de défense.

Qu’y a-t-il de commun entre les ministres de la défense britannique et slovène ?

La conduite de l’action extérieure pour l’UE nécessiterait un pouvoir fort et bien identifié. Or, l’éclatement de l’exécutif européen entre le président du Conseil européen, le Haut représentant, la présidence semestrielle tournante du Conseil des ministres et le président de la Commission européenne constitue une dysfonctionnalité structurelle.

Ce qui frappe lorsqu’on examine les vingt années au cours desquelles l’Europe de la défense a été en gestation puis a connu son lancement, c’est le caractère décousu d’un processus porté par une chaine d’acteurs mus par des intérêts conjoncturels et contingents.

Ainsi, l’Europe de la défense progresse non pas selon un plan établi à l’avance, mais en réagissant aux développements erratiques de l’actualité : Un jour c’est une partie du continent européen qui s’embrase (feux de forêt), un pays tiers qui est englouti sous les eaux (Pakistan), ou qui est détruit par un tremblement de terre (Haïti) : Alors on se préoccupe de renforcer les capacités européennes en matière de sécurité civile en créant une « salle blanche » de gestion des crises. Un autre jour, c’est un pays qui menace de s’enfoncer dans la guerre (RDC ; Tchad ; Géorgie), qui risque d’être la proie du terrorisme (Niger ; Mali), du narcotrafic (Guinée Bissau) ou qui fait peser une menace intolérable sur la sécurité du trafic maritime (Somalie) : Alors on élargit, toujours a minima, la palette et les outils de nos interventions extérieures.

Une puissance trop tranquille

 

L’Europe a été au siècle dernier le théâtre d’affrontements d’intensité paroxystique et le foyer originel des deux guerres mondiales qu’a connu à ce jour l’humanité. Les européens sont aujourd’hui porteurs d’un idéal de paix qu’ils souhaitent partager avec de nombreux pays, car la mémoire collective garde les stigmates du passé. Il ressort sans équivoque des termes de la déclaration Schuman que la construction européenne procède avant tout d’un refus de la guerre entre européens. Le résultat est au rendez-vous puisque jamais dans l’histoire l’Europe n’a été aussi peu belliqueuse que depuis le commencement de l’aventure communautaire. L’Europe ne fait la guerre que pour rétablir la paix.

De fait, l’Union est beaucoup plus appréciée dans son format global, qui en fait le premier pourvoyeur d’aide au développement, que ne le sont ses États membres pris individuellement, notamment en raison de souvenirs douloureux datant de la colonisation. De larges segments de l’opinion publique européenne ont acquis la conviction qu’en agissant dans le cadre de l’UE, rien ne peut arriver qui serait susceptible de ranimer les fantômes du passé.

En adoptant une attitude attentiste, toujours à la recherche de la caution du conseil de sécurité de l’ONU avant de prendre la moindre initiative, l’UE est sûre de ne commettre aucune erreur ni aucun crime. Plus que de la retenue, les Européens, par l’inhibition de leur identité martiale et par leur répugnance à agir sans en référer à un tiers, témoignent de la peur qu’ils ont d’eux-mêmes, qui pour certains peut aller jusqu’à la haine de soi.

En outre, on peut se demander si la dysfonctionnalité structurelle évoquée plus haut ne serait pas entretenue inconsciemment, de peur que le laminoir de l’intégration ne broie l’un des derniers symboles de l’État-nation, à savoir son armée.

Toutefois, la peur de soi ou la repentance sont peu de choses à côté de la nécessité de préserver le fameux modèle social européen. Pendant les trente glorieuses, l’Europe des marchands a prospéré à l’abri du parapluie nucléaire américain. Mais les trente piteuses (années 80, 90, 2000), marquées en politique par l’avènement d’un monde multipolaire et en économie par le rapprochement des crises cycliques et l’appauvrissement des États, ont rendu les démocraties belliqueuses au nom de l’excellence des principes qu’elles affirment défendre. Mercure et Mars sont cousins. C’est pourquoi les européens possèdent un double visage. S’ils agissent dans le cadre de l’UE, ils se prennent volontiers pour Saint François d’Assise. Mais lorsqu’ils agissent dans le cadre de l’OTAN, le Janus européen soudainement désinhibé retrouve des postures de domination. Il est plus facile de montrer ses muscles à l’abri des USA…

L’ ambition à géométrie variable de la defense europeenne

 

À ce jour le format des réalisations de l’Europe de la défense limite cette dernière à se mettre au service de la paix et de la sécurité internationale en développant une capacité de projection. La sanctuarisation du continent européen est garantie par l’Alliance atlantique et non pas l’UE.

Bien évidemment, la surenchère française en faveur de plus d’Europe n’est pas le fruit d’un amour immodéré pour l’approfondissement de l’intégration européenne. Elle résulte plus vraisemblablement du fait que la France, arque boutée sur la défense de ses fleurons industriels, tente désespérément de préserver les quelques 160 000 emplois directs liés à son industrie de l’armement. Afficher une ambition, même contrefaite, en faveur d’une défense européenne, c’est sa façon de rechercher le leadership qui lui permettra, du moins le pense-t-elle, de prendre des positions stratégiques avantageuses dans des projets industriels européens, afin de limiter l’accès des américains au marché européen de l’armement, et d’autre part convaincre les autres États membres à acheter européen avec une idée simple : nos emplettes sont nos emplois. Pour l’instant, on est loin du compte.

Le Royaume-Uni, dont l’industrie de l’armement est adossée à celle des Etats-Unis, affiche au contraire une claire volonté d’ouvrir les appels d’offres européens aux industriels d’outre atlantique. Vu sous ce jour, il est à craindre que l’accord franco-britannique de novembre 2010 ne soit ni plus ni moins qu’une partie de poker menteur au cours de laquelle une carpe a fait semblant de se marier avec un lapin.

L’hyper-présence américaine

 

Qu’il serait rassurant de pouvoir se persuader une fois pour toute que l’enchâssement de notre potentiel défensif au sein des forces de l’OTAN vaut toutes les défenses européennes imaginables ! Les Pays-Baltes ou la Pologne peuvent s’en persuader aisément dans la mesure où le péril russe est à leur porte, qu’ils ne peuvent pas assurer leur défense seuls et que leur industrie de l’armement est embryonnaire. Le Royaume-Uni, l’Allemagne, et les pays méditerranéens, pour d’autres raisons aussi diverses que variées, peuvent aussi aisément s’en persuader, tout au moins si chacun se contentent de faire un calcul à court terme.

Dans ce concert européen où l’hyper-présence américaine arrange à peu près tout le monde, la France occupe une situation à part, car son tropisme gaullien la rend plus que les autres États membres, jalouse de son indépendance. S’appuyant sur l’un des réseaux diplomatiques les plus développés au monde, la France, à défaut de jouer à armes égales avec les Etats-Unis, est tout de même en situation de ne pas tout devoir accepter. Plus ombrageuse que ses voisins à l’égard de Washington elle déploie des trésors d’ingéniosité pour tenir son rang sur la scène internationale…

 

L’illusion du cavalier seul

 

Pris individuellement, aucun État membre de l’UE n’est une grande puissance, c’est à dire une entité étatique intégrée disposant en propre et tout à la fois de forces armées puissantes et projetables, d’une économie adossée à un grand marché intérieur, d’une devise appréciée mondialement, d’une diplomatie influente, d’une superficie territoriale de taille continentale et d’une démographie dépassant les trois cent millions d’habitants. La France, l’Allemagne ou la Grande Bretagne ont beau se hausser sur la pointe des pieds, elles ne sont audibles des Etats-Unis ou de la Chine qu’en se servant de l’UE comme d’un multiplicateur de puissance. La France aura beau organiser l’année de l’Inde, l’année du Brésil ou l’année de la Russie, les BRIC n’en verront pas moins notre pays pris isolément comme une puissance sur le déclin, forcée de procéder à des transferts de technologie pour vendre ses produits hauts de gamme et hors de prix…

L’asymétrie entre les Etats-Unis et les autres membres de l’Alliance atlantique

 

Il y a un problème d’asymétrie entre la taille de l’hyper puissance américaine et la taille moyenne des membres européens de l’OTAN. Du temps de la guerre froide, il était tout à fait justifié de fondre les États d’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis dans un même bloc, de façon à faire face au Pacte de Varsovie. Mais aujourd’hui, vingt ans après la chute du rideau de fer, il est anormal qu’européens et américains continuent à penser leur défense en terme de bloc au sein d’une même organisation où l’un des États, il s’en plein suffisamment, assume l’essentiel du fardeau. Le système des blocs est obsolète depuis la fin de la guerre froide et en toute logique l’OTAN aurait dû disparaître quelques années après la dissolution de l’Union soviétique. Si l’Europe n’avait pas vécu durant toute la guerre froide « sous atmosphère stérile » à l’abri du rideau de fer et du parapluie nucléaire américain, il aurait pu en être ainsi. Mais les européens, une fois de plus, eurent le sentiment que le seul danger qui les menaçait venait des ferments de conflit internes au continent européen.

Alors pourquoi les États membres de l’UE continuent-ils à penser leur sécurité à l’intérieur d’une structure dominée par un pays dont la puissance les surclasse tous pris individuellement, qui les caporalise et dont les intérêts géostratégiques sont situés à plusieurs milliers de kilomètres à l’Ouest de nos côtes ?

Apparemment chacun y trouve son compte. Pour les Américains les Européens constituent une force d’appoint toujours bonne à prendre. Quant aux Européens, leur relation aux Etats-Unis s’avère être un puissant contraceptif politique destiné à prévenir toute gésine fédérale sur le continent européen. D’où le statu quo ante.

Le risque que la dépendance vis à vis des Etats-Unis se transforme en sujetion

 

Faute de disposer d’un outil équivalent, le GPS américain est devenu indispensable aux armées européennes au point qu’il n’est guère plus envisageable de projeter des troupes en opérations extérieures sans disposer de cet outil. Le système européen de positionnement et de navigation Galileo devrait à partir de 2016 donner plus d’autonomie à l’action extérieure de l’UE. Mais en attendant l’entrée en service de Galileo, toute opération militaire recourant à l’utilisation du GPS américain suppose le consentement du Pentagone. Par conséquent, à l’heure actuelle et encore pour quelque temps, l’Europe n’est pas en situation de mener une opération militaire sans l’aval de Washington.

Le GPS n’est qu’un exemple parmi d’autres des multiples liens de dépendance de l’Europe à l’égard des Etats-Unis. Il est étrange qu’il ne vienne à l’esprit d’aucune capitale européenne que cet écheveau aussi complexe que discret ne serve en priorité à satisfaire les intérêts de nos amis américains, et les nôtres seulement si affinité.

Si une défense européenne indépendante des Etats-Unis hors de l’OTAN est aujourd’hui politiquement et capacitairement dénuée de pertinence, rien n’empêche de considérer que cela soit souhaitable. Nul besoin d’être stratège pour comprendre que l’Amérique n’est pas l’Europe et que les Etats-Unis n’ont pas les mêmes intérêts stratégiques que l’UE.

En droit, un pays de l’OTAN peut refuser d’engager ou de maintenir des troupes dans une opération, nonobstant le respect de la clause d’assistance mutuelle. En pratique, si la diplomatie américaine « met le paquet » un refus devient très problématique pour le récalcitrant. Lorsqu’en 2003 la France et l’Allemagne ont refusé de suivre les Etats-Unis en Iraq, cela s’est fait au prix d’une crise profonde et de pressions multiples pour que ces États s’alignent sur les positions américaines. Non pas qu’il soit inconcevable de faire des concessions aux Etats-Unis, qui ont vocation à rester un partenaire privilégié des européens. Mais il est humiliant que ces concessions soient extorquées par Washington, qui sait exploiter à merveille la division et le manque de vision à long terme de nos dirigeants, en démarchant les capitales européennes les unes après les autres…

Certes les Etats-Unis n’ont jamais agi vis à vis de leurs alliés d’Europe de l’Ouest de façon aussi coercitive que les russes ne l’ont fait à l’égard de leurs anciens satellites. Question de style ou de méthode …

Les Européens sont loin de pouvoir sortir de l’OTAN, et l’Europe va continuer à se soumettre au diktat des Etats-Unis…en Syrie, en Irak et dans d’autres regions du monde.

La défense européenne est inexistante