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Publié par Eric Dray

Plus on approche de la fin de l’année 2014, date du retrait des armées de l’Otan, plus la situation politico-sécuritaire se dégrade en Afghanistan.

Les talibans ont intensifié la guerre, le processus de paix avec eux échappe des mains du gouvernement. La culture du pavot s’intensifie, la corruption ravage le pays, les droits de l’Homme sont bafoués, les membres du gouvernement et du parlement s’accusent mutuellement de corruption, les étudiants manifestent dans les rues de Kaboul ; et, pour de multiples raisons, les relations de bon voisinage avec le Pakistan et l’Iran se dégradent et on brûle les drapeaux pakistanais et iraniens à Kaboul. Les frontières dans cette région du monde disparaissent pour laisser la place à des organisations supranationales transfrontalières : Irak, Syrie, Pakistan, Afghanistan….Les accords Sykes-Picot délimitant la frontière entre l’Irak et la Syrie sont d'ores et déjà définitivement enterrés... Est-ce la nouvelle ligne Durand entre deux mondes sunnites rivaux?

La ligne Durand n’est d’ailleurs qu’un tracé bien fragile entre le Pakistan et l’Afghanistan. Les vieux frères ennemis tentent de se neutraliser: l'Afghanistan joue la carte de l'Inde pour neutraliser le Pakistan, L'Etat islamique joue la carte du Qatar pour neutraliser l'Arabie saoudite...de nouvelles frontières sont à franchir et la solution se trouve peut-être à Kaboul voire probablement à Téhéran.

 

Que dire de la situation afghane ? Depuis 2002, la captation de l’aide internationale par les grandes ONG internationales (USAID pour les États-Unis, GTZ pour l’Allemagne) et les ONG sous-traitantes (environ 2 500) d’une part et l’exploitation de l’aide au développement par les militaires de l’OTAN et les PRT (Provincial Reconstruction Team) pour troquer l’aide contre la paix ont faussé la reconstruction politique du pays ravagé par plus de 40 années de guerre.

Partout dans le pays, la présence de l’ONU (et de toutes ces branches…UNDP, WFP…) et des militaires de l’ISAF s’est substituée artificiellement aux institutions de l’État, empêchant le gouvernement afghan de mettre les vrais fonctionnaires pour assurer la justice et la police et construire ainsi une nouvelle identité afghane afin de régler une fois pour toutes des problèmes nationaux et ethniques. D’où l’échec du président Karzai depuis 2002 pour créer un sentiment national, et l’incapacité de l’État à assurer une meilleure redistribution de l’aide internationale pour libérer le peuple des griffes des conservateurs (tribalo-religieux) qui ont empêché l’Afghanistan d’accéder au développement et à la démocratie depuis 1918 (date de l’Indépendance). Finalement, ce n’est pas par la négociation mais par la violence sur le terrain (considérant le gouvernement de Karzai comme une marionnette des Américains, commettant des attentats dans les villes, coupant les têtes ou les mains des gens dans les campagnes, empêchant les enfants d’aller à l’école) et la ruse (contacts secrets avec les militaires, développement de la culture du pavot, négociations diplomatiques avec les Occidentaux dès 2001) qui sont les deux caractéristiques de la culture de gouvernance en Afghanistan que les talibans retrouveront le chemin de la politique. Cependant, contrairement à ce que tous les stratèges politiques et militaires affirment depuis des années, le retour des talibans dans l’espace politique de cette manière n’est pas a priori porteur de paix.

 

Faut-il rappeler que, depuis 1978, sous l’effet des guerres, le corps social afghan a subi de profonds changements du point de vue politique. En moins de 40 ans, ce pays a connu des changements inachevés de régime qui vont d’une monarchie constitutionaliste à une république islamique sous Daoud par un coup d’État, puis à une république démocratique par une révolution sous les communistes à un émirat islamique sous les talibans et, pour finir, à la république islamique d’Afghanistan par la constitution de 2004. L’Afghanistan semble être prise dans un tourbillon d’instabilités politiques.

L'Afghanistan n'aura pas de nouveau président avant la fin de l’année, la crise politique s'éternisant après les annonces successives de nouveaux retards dans la désignation du futur chef de l'Etat. L'investiture du président afghan a été reportée sine die afin que l'audit du second tour de la présidentielle du 14 juin soit achevé.

La cérémonie de passation de pouvoir, dans cette première transition démocratique en Afghanistan, devait initialement avoir lieu le 2 août, mais a été reportée plusieurs fois depuis. Le nouveau retard implique que le successeur d'Hamid Karzaï à la tête de l'Etat afghan n’est pas entré en fonction avant le sommet de l'Otan des 4 et 5 septembre au Pays de Galles, qui devait se pencher sur l'avenir de ce pays après le retrait des forces occidentales. La commission électorale indépendante (IEC) a commencé le délicat processus d'élimination des bulletins de vote frauduleux de la présidentielle du 14 juin qui doit mener au résultat final de ce scrutin.

 

L'objectif est de départager hors de tout doute les rivaux Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani alors que l'Otan s'apprête à retirer ses troupes d'ici la fin de l'année. Si l'élection semble acquise à M. Ghani, arrivé largement en tête du deuxième tour avec un million de voix d'avance, M. Abdullah joue son va-tout pour tenter au moins d'obtenir une influence dans le prochain gouvernement d'union nationale. Au lendemain du second tour, M. Abdullah avait dénoncé des fraudes massives exacerbant ainsi les tensions entre les Tadjiks, qui lui sont favorables, et les Pachtouns, qui soutiennent M. Ghani. Les observateurs craignent, quant à eux, que les talibans, écartés du pouvoir en 2001, ne profitent de ce flottement pour gagner du terrain…et ils en gagnent !

Afin d'écarter les risques d'instabilité, les deux candidats avaient signé début août, devant le secrétaire d'Etat américain John Kerry, un accord pour un gouvernement d'union nationale quel que soit le vainqueur de la présidentielle. Mais les modalités précises de ce gouvernement demeurent encore inconnues et sujettes à de profonds désaccords.

Washington, principal bailleur de fonds de l'Afghanistan, s'est beaucoup impliqué ces dernières semaines aux côtés de l'ONU pour tenter de trouver une solution à la crise. John Kerry s'est rendu deux fois cet été à Kaboul pour presser les deux rivaux afghans de s'entendre. Les talibans ne vont pas attendre éternellement que les deux candidats à la présidentielle s’entendent. Ils n’ont qu’à prendre exemple sur l’Etat Islamique qui a su habilement conquérir de larges pans de territoire en se basant sur les haines tribales et les rivalités entre communautés religieuses. L’Iran semble être le seul écueil à ces velléités terroristes transfrontalières.

Les Etats-Unis ont donc tout intérêt à revenir à la table des négociations avec l’Iran afin d’éviter l’expansion de la couverture militaire et idéologique des sunnites intégristes de Raqqa à Kaboul…

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